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Culture

Pour Walid Raad, « le réel et la fiction ne s’opposent pas »

Exposition

Astéroïde du monde de l'art contemporain, Walid Raad, artiste à l'intensité réservée et déstabilisante, présente « Better be watching the clouds »* à la galerie Sfeir-Semler, où se télescopent
plusieurs projets de son œuvre qui se balance entre ici et ailleurs.

08/09/2017

« Pas de photos de moi ! » Voilà l'avertissement – et la seule condition – qu'il nous lance lors de l'organisation de cet entretien. Pourtant, il n'affiche aucune parenté avec la froideur hautaine des exilés sur leur étoile sauvage, rien à voir avec ses confrères qui cultivent des mystères dans le jardin secret d'une âme artificiellement tourmentée. Walid Raad, énigme incongrue du milieu de l'art, qu'il affole par des projets hésitant entre fiction et réel, n'est ni secret ni discret. Il est timide et le revendique ainsi : « Je suis phobique des photos. C'est une peur, il n'y a aucune autre explication rationnelle. » Cela posé, il prend tout de même la peine et le temps de nous faire parcourir les différentes sections de Better be watching the clouds, comme à travers le labyrinthe d'une carrière touffue, d'en détailler chacune des œuvres, à la veille de l'inauguration, à l'heure où d'autres seraient montés dans les tours, prière de ne pas déranger.

 

Refaire l'histoire
L'espace en blanc monacal de la galerie Sfeir-Semler qui reçoit Raad s'ouvre sur deux pièces du projet Atlas Group que l'artiste a démarré en 1989 et qu'il continue à irriguer de vraies et fausses archives de la guerre du Liban. Tel un re-créateur du passé, l'artiste octroie une autre destinée à son pays. Il pioche donc dans d'ahurissantes images d'archives, puis les charcute et les empile comme on compresse le temps, sur des collages doucement échevelés paradoxalement intitulés Monuments. À travers des effets visuels et de texture, Walid Raad revoie, corrige puis rapièce sa propre version de l'histoire, qu'il imagine haute en couleur et marchant sur la tête. Sans doute sa manière détournée et malicieuse de s'interroger, également, sur la portée temporelle d'une photo : est-ce le temps de passage de la lumière ou le poids de la mémoire qu'elle contient? D'ailleurs, sur Better be watching the clouds (également partie d'Atlas Group), il fait passer à travers le filtre de son humour au scalpel toute la classe politique locale et internationale ayant participé de près ou de loin à la guerre civile.

Le pitch, fictif bien entendu, est le suivant : « Botaniste de formation, Hassoun, du Deuxième Bureau, avait pour rôle d'attribuer aux politiciens des noms de code inspirés des appellations florales. » À l'image d'un musée d'histoire naturelle, section pouvoir, qu'il monte de toutes pièces, Walid Raad (re)crée son propre castelet de personnalités qu'il épingle et détaille chacun sur sa planche botanique. Au-delà de la description de ces « spécimens », dont l'éventail s'étend de Kamal Joumblatt à Mikhaïl Gorbatchev en passant par Margaret Thatcher, Yasser Arafat ou Bachir Gemayel, c'est surtout l'influence de ces acteurs de la classe politique, si épidémique qu'elle déborderait même sur la flore, que l'artiste place ici sous son microscope où la fiction et la réalité font bon ménage.

 

Un travail de réinventeur
De fait, c'est cette propension déconcertante à brouiller les frontières entre « c'est vrai ou pas vrai », et dont l'artiste semble ne pas se détacher depuis ses débuts, qui sous-tend Better be watching the clouds. Toutefois, le professeur d'art à la Cooper Union signale, l'air lunaire : « Je ne pars jamais du principe que le réel et la fiction s'opposent. » Et pourtant, il propose, avec Sweet Talks : Beirut, sa version réinventée du paysage urbain libanais. Intriguant car quasiment aplati, aseptisé à la façon d'un plateau de tournage, fantomatique parfois, mais où naissent de nouvelles structures improvisées par l'effet miroir des photos. Si pour Scratching on things I could disavow, deuxième volet de l'exposition et de l'œuvre de Walid Raad, la démarche se veut plus scientifique, car il y est question de développement, en particulier muséal, de l'art contemporain dans le monde arabe, l'artiste emploie à nouveau ce discours ambigu et désorientant. Par exemple, pour Les Louvres, où il planche sur ce qu'il adviendrait des objets selon leur environnement, lorsqu'on les déplace des réserves du Louvre parisien à celui d'Abou Dhabi, cet explorateur déglingué met en scène une réclusion des œuvres en elles-mêmes, supposant qu'elles s'échangeraient leurs visages ou que leurs ombres se refuseraient aux visiteurs.

 

À rebrousse-poil
Une série qui répond à merveille à Preface to the ninth edition : On Marwan Kassab Bachi où les toiles muettes de cet artiste syrien, souvent relégué au second plan de la scène artistique régionale, sont reproduites par Raad. Celles-ci réapparaissent au dos de tableaux accrochés sur le papier peint des murs, qui réfutent le diktat du blanc imposé par les galeries et les musées. C'est avec cette volonté de renverser les tables comme on retourne une peau de lapin que se clôt Better be watching the clouds sur Preface, un projet en collaboration avec l'architecte Bernard Khoury. Soit une proposition pour le BeMa (Beirut Museum of Art), lancé par Apeal. En lieu et place d'un musée qui s'érigerait en hauteur, l'artiste et l'architecte conçoivent une excavation au centre de la ville, de laquelle naîtraient des corridors souterrains se déployant vers des collections privées parsemées sur tout le territoire libanais. Seraient-ce les doigts virtuoses que pose Walid Raad sur son pays, ce terrain vague qu'il s'attelle à explorer, labourer et rêver pour mieux le réinventer ?

*BETTER BE WATCHING THE CLOUDS et PRéFACE (2016-2026) en collaboration avec Bernard Khoury, jusqu'au 30 décembre 2017 à la galerie Sfeir-Semler, Quarantaine, Beyrouth.

 

Pour mémoire

L'entrée prestigieuse de Walid Raad au MoMA, pas à pas

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Kesrouani Joe

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