Image d’archives d'une projection de film lors de la 6e edition du Festival international du film de Amman en 2025. Photo Festival international du film de Amman
Le festival est organisé cette année dans un contexte marqué par de violentes guerres qui font rage dans la région, ainsi que par des crises économiques et politiques à l’échelle mondiale. Quels sont les défis auxquels le festival a été confronté cette année ?
Depuis la création du festival en 2020, nous avons traversé des périodes difficiles. La pandémie de Covid, pour commencer, nous a imposé des choix exceptionnels : nous avons organisé des projections dans des espaces ouverts, en drive-in et dans des théâtres de plein air, avec le port du masque et la distanciation obligatoire. Cette situation a duré près de deux ans, au rythme de la réglementation en vigueur.
Puis est venue la guerre à Gaza. Bien évidemment, la Jordanie et les Jordaniens sont très proches et concernés par tout ce qui se passe en Palestine. Le festival s’est donc adapté aux circonstances, en abandonnant les signes ostentatoires de glamour, y compris le tapis rouge, pour se concentrer sur le contenu. D’ailleurs, l’ambiance générale ne se prêtait pas à la réjouissance ; cela aurait été, à notre avis, presque indécent. Nous avons également tenu à montrer des films sur Gaza et réalisés par des Gazaouis.
L’année dernière, le conflit irano-israélo-américain s’est notamment traduit par des missiles passant au-dessus de nos têtes, jusqu’à une semaine avant l’ouverture du festival, début juillet. Certains invités se sont alors désistés, heureusement en très petit nombre. Et le scénario est un peu similaire cette année.
Le conflit qui sévit dans la région, les crises économiques et le climat général d’incertitude qui plane sur tout le secteur culturel sont autant de facteurs qui rendent l’organisation d’un événement culturel difficile : du financement à l’accueil des invités, dont la sécurité reste prioritaire, en passant par le maintien du moral de l’équipe face à des nouvelles quotidiennes inquiétantes. Au Liban, vous connaissez bien cette réalité ; vous la vivez au quotidien depuis des décennies.
Nous tenons cependant à ce que le festival se poursuive avec la même qualité et la même ambition. Notre festival met essentiellement l’accent sur le cinéma arabe. Nous croyons que, dans les moments d’effondrement, la culture constitue en elle-même un petit acte de résistance, alors que certains tentent d’effacer la culture arabe, son rayonnement, sa modernité et, surtout, sa capacité à porter ses propres histoires et à les raconter au monde à sa manière.

Le philosophe allemand Walter Benjamin estimait que le cinéma possède une force politique et culturelle capable d’influencer les masses. De son côté, le critique culturel et philosophe slovène Slavoj Žižek considère que le cinéma nous aide à découvrir les illusions, les désirs et les idées cachées qui régissent nos vies, faisant du septième art un espace de lutte idéologique. Aujourd’hui, nous vivons cette lutte dans le contexte de la guerre entre Israël, les États-Unis et l’Iran. Vous avez lancé le festival sous le slogan « Au-delà du cadre » (« Beyond the Frame »). Ce slogan revêt-il une dimension politique ou philosophique, ou traduit-il une position particulière ?
Chaque année, nous choisissons un thème ou un slogan, souvent inspiré de la situation ambiante. « Au-delà du cadre » fait référence au cadre cinématographique, mais aussi à ce qui se cache derrière l’image que l’on voit à l’écran : les choix du réalisateur, les séquences délibérément écartées, les idées sous-jacentes qui ne sont pas nécessairement exprimées, etc.
Aujourd’hui, alors que nous lançons cette édition au milieu d’un conflit qui affecte la région de multiples façons, nous ne pouvons pas prétendre que le cinéma, l’art et la culture sont à l’écart de ce qui se passe. Le slogan est aussi une invitation à dépasser la surface : regarder au-delà de la première image et du récit préfabriqué qui nous est présenté. Les œuvres cinématographiques, notamment les documentaires dans notre région, sont souvent produites comme une prise de position face à la réalité sociale, économique ou politique, et non comme un luxe esthétique qui en serait détaché.
Cette année, 82 films participent au festival, dont 10 en premières mondiales et 15 films jordaniens. Quels sont les thèmes dominants de cette édition ? Combien de films ont été soumis au festival ? Et qu’est-ce qui distingue cette édition ?
Nous avons reçu plus de 900 films, parmi lesquels nous avons sélectionné ceux mentionnés ci-dessus. Les thèmes dominants de cette année tournent autour de l’identité, de la mémoire et du déracinement. Ils sont portés par un sentiment d’urgence particulier en raison de ce que traverse la région, comme si les films eux-mêmes avaient anticipé les événements tout en dialoguant avec eux.
Nous avons choisi cette année de rendre hommage au cinéma tunisien pour différentes raisons. Il se distingue par un langage innovant, moderne et audacieux, qui n’hésite pas à s’attaquer aux tabous et aux interdits avec élégance. Les films tunisiens sont ainsi souvent présents dans les grands festivals internationaux et aux Oscars. La relation de notre festival avec le cinéma tunisien n’est pas circonstancielle ; elle s’est construite au fil des années à travers des collaborations autour de films, d’ateliers et de la venue d’invités. Durant cette édition, nous rendrons hommage à l’une des plus grandes productrices du monde arabe, la Tunisienne Dora Bouchoucha. Nous ouvrirons également le festival avec Sofia, un film réalisé et interprété par Dhafer L’Abidine, une œuvre chaleureuse et attachante qui part d’une histoire individuelle pour révéler des réalités sociales plus profondes.
Le festival a sept ans et est consacré aux films réalisés par des cinéastes pour la première fois. Il s’agit donc d’un festival jeune, par son rythme, son âge et ses orientations, ainsi que par son soutien aux expériences modernes et expérimentales, auxquelles on accorde généralement peu d’importance dans notre région. Après sept ans d’existence, comment évaluez-vous l’évolution de ces différents éléments : le public (en termes de nombre et de diversité), l’impact du festival sur la production cinématographique à Amman et dans la région, ainsi que l’âge du festival et sa pérennité ? D’autant plus que les festivals dans la région ne durent généralement pas très longtemps et sont confrontés à de nombreux obstacles, comme cela a été le cas à Dubaï, au Liban, à Abou Dhabi et en Syrie.
Après sept ans, je peux dire que le festival a grandi de manière authentique, voire organique. Le public a doublé et s’est diversifié. Il ne se limite plus à celui d’Amman : il s’est étendu à d’autres gouvernorats et rassemble désormais des générations et des catégories de personnes qui ne considéraient pas le cinéma indépendant comme faisant partie de leur quotidien.
Sur le plan de la production, nous constatons un impact réel à travers les Amman Film Industry Days, qui, après plusieurs années de travail, sont devenus une véritable plateforme permettant à des projets de passer du stade du développement ou de la post-production jusqu’à l’écran. Cette année, vingt projets sont en compétition pour des prix. C’est aussi le rôle d’un festival : non seulement projeter des films, mais aussi servir d’incubateur et de plateforme pour les projets cinématographiques.
Votre question sur la pérennité est essentielle. Nous sommes pleinement conscients de la fragilité des événements culturels dans la région. C’est pourquoi nous avons choisi de bâtir notre pérennité non pas sur l’ampleur ou le faste, mais sur un véritable réseau de relations avec les cinéastes et, avant tout, avec le public local, un réseau qu’il est difficile de démanteler. C’est aussi pour cette raison que nous avons délibérément choisi de grandir progressivement, mais sûrement, afin d’éviter les erreurs et de gagner la confiance de nos partenaires. Aujourd’hui, l’Amman International Film Festival – Awal Film constitue une véritable référence dans son domaine, reconnue dans la région et au-delà pour son professionnalisme et son identité singulière. Nous entendons préserver cette identité, non seulement dans les années à venir, mais, nous l’espérons, pour les décennies futures.
Les temps forts de la programmation
Du 26 juillet au 3 août, le Amman International Film Festival – Awal Film propose 82 projections articulées autour de compétitions de longs-métrages de fiction, de documentaires et de courts-métrages arabes, ainsi que d’une compétition internationale. Cette 7ᵉ édition met à l’honneur le cinéma tunisien, avec une rétrospective de six films et un hommage à la productrice Dora Bouchoucha. Parmi les nouveautés figurent la section « Made in Jordan », dédiée aux jeunes talents jordaniens, ainsi que plusieurs séances spéciales, dont Sophia de Dhafer L’Abidine en ouverture, Ma’ Rosa de Brillante Mendoza et Who is Still Alive de Nicolas Wadimoff. La programmation est également rythmée par des rencontres avec les cinéastes, des master class, des projections gratuites en plein air et des séances décentralisées à travers la Jordanie, avec une attention particulière portée à l’accessibilité du festival. Le Liban signe l’une des présences arabes les plus remarquées de cette édition, avec sept films sélectionnés dans les différentes sections du festival. Parmi eux figurent le long-métrage de fiction A Sad and Beautiful World de Cyril Aris, les documentaires Do You Love Me de Lana Daher et Birds of War, ainsi que les courts-métrages All This Death de Fadi Syriani, Alya de Yara Melki et What If They Bomb Here Tonight ? de Samir Syriani. Hors compétition, le documentaire Litanies de Marlène Khoury complète cette présence libanaise.

