Elles s’habillaient de chiffons bleus ou verts, prenaient un long bâton fou, tout échevelé de rubans. Elles entraînaient les enfants du village, montaient au haut d’une colline, allaient par les champs et chantaient : « Mère pluie, pleuvez pour nous. » La même tradition courait du Liban à la Syrie, à la Jordanie, à la Palestine et de l’Irak au Koweït.
C’est Nadine Touma, extraordinaire conteuse, éditrice de Dar Onboz et gardienne des traditions orales, qui rappelle ces coutumes ancestrales. Elle ajoute que le mot utilisé alors n’était pas chita’a, la pluie ordinaire, mais gaïth, dont les acceptions complexes signifient aussi le nuage annonciateur, la main secourable et ce qui donne vie. « Yamm el-ghaïth », ô mère pluie, imploraient nos ancêtres sur les sommets, là où les nuages pouvaient les entendre. L’histoire ne dit pas si cette comptine avait réellement le pouvoir de faire pleuvoir, mais il suffisait d’y croire. En cet automne avare qui dessèche les cultures et voit ressurgir les incendies, les feux vandales qui emportent les pinèdes, le Liban frôle la catastrophe naturelle. Mais si nul ne s’en préoccupe vraiment, si personne ne mesure le danger de cet été beaucoup trop long au cœur de l’automne, c’est que la pluie a toujours tenu sa promesse, fut-ce en échange d’une représentation dramatique à travers champs et d’une petite comptine en forme de prière.
On est loin de l’insémination des nuages, technologie qui fait la fierté des Émirats arabes unis et qui chaque année les expose à des déluges imprévisibles. Pour le ciel, il y a quelque chose d’humiliant dans ces saillies brutales, à coup de canon. La nature voudrait peut-être simplement qu’on lui parle. Ou qu’on lui chante des comptines. On empêche les enfants de marcher dans les flaques, de jouer sous les gouttières, de courir sous l’orage, mais on oublie que la joie pure qu’ils y trouvent leur vient de bien loin. Ce vers qui leur a fait aimer Verlaine : « Ô bruit doux de la pluie, par terre et sur les toits. » Le clapotis des violons qui les engourdit doucement quand on leur fait écouter les Jardins sous la pluie de Debussy, le grondement de l’orage qui les affole dans la Pastorale de Beethoven. Ou peut-être déjà la clarinette, clip clap, une note puis l’autre, dans La Chanson de la pluie qui ouvre Bambi, ce dessin animé terrible de Disney, sur une composition de Franck Churchill… Leur émotion devant tout ce qui évoque la pluie montre à quel point ils sont habités par les éléments. Rien que l’odeur de chien mouillé qui flotte dans leurs classes au retour de la cour de récréation détrempée est un signe de leur nature animale. Quand viendra la pluie, il faudra les laisser prendre l’eau, attraper des rhumes, oublier leur petite laine, se désencombrer de leurs parapluies.
« Pleuvez pour nous ? » Ce verbe n’existe pas en français, où les actions des éléments sont impersonnelles. « Il pleut » est une constatation, pas un acte. Il faut notre espérance, vivant dans des pays où la pluie est aléatoire, pour oser demander à la pluie de pleuvoir. On peut imaginer que « yamm el-gaïth » ait sombré dans l’oubli avec l’exode rural, comptine inefficace dans les villes aux ciels sans magie. Mais si la tradition a duré si longtemps, si tant de populations de la région ont tenté de crever le ciel avec des chansonnettes, rien n’empêche de tenter la formule. Après, il serait grand temps de gérer et préserver cet or bleu qui est le privilège du Liban. Le gaspillage que nous faisons de ce trésor, à l’heure où la Terre entière s’assèche, est simplement indigne.



Je souhaite rappeler un article écrit à ce sujet dans un des numéros de l'Orient Express
13 h 55, le 14 novembre 2025