Le sport est une fabrique de nostalgie. Le football encore plus que les autres. Tous ceux qui l’ont pratiqué, qui l’ont aimé, qui ont vibré pour lui et avec lui se souviennent de leur premier ballon, de leur premier match, de leurs premières émotions et de leur première Coupe du monde.
C’est à ce moment-là, dès les premières lueurs, que nous avons perdu toute objectivité. Quoi qu’il advienne par la suite, rien ne sera jamais aussi beau, aussi fort, aussi puissant, aussi jouissif, ni aussi triste.
Les matches, les joueurs, les commentateurs, les maillots, les héros, les buts, les victoires et les passions du passé prendront toujours le pas sur ceux que nous vivons en temps réel. Il en est ainsi. Un amoureux du ballon rond ayant grandi en contemplant « El Pibe de Oro » ne fera jamais de Messi, quels que soient ses accomplissements, l’égal de Maradona. Pareil pour Platini et Zidane, puis pour Zidane et Mbappé.
La plupart des passionnés vous diront que c’était mieux avant. Que la plus belle Coupe du monde était celle de 1970, de 1986, de 1998 ou de 2006, selon les générations. Que le football des nations a régressé, que ce sport est devenu trop stéréotypé, qu’il a perdu ses aspérités, que la dimension physique et l’argent ont pris le dessus sur tout le reste.
Au Liban, le ressenti est encore plus fort qu’ailleurs. Dans un pays figé dans le passé, où les souvenirs de la Coupe du monde sont souvent intimement liés à ceux de la guerre, où une grande partie des téléspectateurs sont encore persuadés que le Brésil et l’Allemagne partent favoris de chaque compétition, comme au temps où ils dominaient ce sport avec une insolente suprématie, la transformation du football nourrit le sentiment d’avoir perdu quelque chose.
Je n’attendais rien de cette édition 2026. Jouée essentiellement aux États-Unis, sous une chaleur suffocante, devant un public qui ne comprend rien « à part le rock et le twist », que pouvait-elle bien nous offrir ?
Tout semblait réuni pour assister à un mauvais spectacle : 48 équipes qualifiées pour la première fois, de quoi largement niveler le niveau général et produire des matchs inutiles à n’en plus finir ; de nouvelles règles du jeu et des temps morts qui témoignent de « l’américanisation de notre sport », pour reprendre la formule d’un ami ;
l’évidente connivence entre Donald Trump, président des États-Unis, et Gianni Infantino, président de la FIFA ;
et surtout, une Italie absente, une petite Allemagne et un petit Brésil.
Et pourtant, cette Coupe du monde – pas encore terminée – a été pleine de belles surprises. On peut bien sûr choisir de retenir l’élimination prématurée de la Mannschaft et de la Seleçao, les polémiques arbitrales, l’interventionnisme de Trump qui ferait rougir les dictateurs les plus décomplexés, ou encore le nombre important de matches assez moyens.
On peut aussi considérer que le rapprochement entre les grandes nations et les plus petites est autant lié à la progression des secondes qu’à la régression des premières.
Mais il serait injuste de ne s’attarder que sur cela. D’oublier le festival offensif offert par la France – un football spectacle comme on n’en avait plus vu dans cette compétition depuis des décennies –, le très beau parcours de la Norvège, ou encore la dramaturgie d’un Angleterre-Mexique ou d’un Argentine-Égypte.
Plus encore, ce qui fait la beauté de cette Coupe du monde, et sa singularité pour le moment, c’est le nombre de stars qui sont au
rendez-vous : Haaland, Mbappé, Olise, Dembélé, Bellingham, Kane et, bien sûr, l’inénarrable Messi, le meilleur, à défaut d’être le plus grand, joueur de tous les temps.
Il est très rare, encore plus depuis que les saisons sont interminables et que les corps arrivent extrêmement usés à cette compétition, de voir autant de grands joueurs être à la hauteur – et parfois même dépasser – l’événement.
Alors oui, le football a perdu une partie de sa magie et de son mystère. Son abondance y est sûrement pour quelque chose. Tout est devenu moins rare, moins précieux. Les actions se ressemblent, l’imagination se fait plus rare et le creux générationnel que connaissent plusieurs très grandes sélections donne le sentiment d’un âge d’or révolu. Mais penser ainsi serait passer à côté de l’une des transformations les plus importantes de ce sport : tout va beaucoup plus vite. Les contrôles, les passes, les tirs, les accélérations, le nombre de kilomètres parcourus par les joueurs… Ces derniers ne sont pas moins techniques ou créatifs, mais la vitesse d’exécution exigée au plus haut niveau est telle qu’elle ne laisse plus que très peu de place à l’inventivité.
Le football s’est peu à peu robotisé. Il a gagné en précision ce qu’il a parfois perdu en spontanéité, en folie et en humanité. Le spectacle n’est plus le même, mais il ne serait pas honnête de dire qu’il est moins bon.
Et cette Coupe du monde nous a encore rappelé que, quels que soient les chiffres, les données et les algorithmes, le sport reste du sport : une histoire d’hommes et de femmes, d’émotions, d’incertitudes et d’instants de bascule qui échappent à tous les calculs.


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