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On déménage !

Tous les chemins mènent à Rome, n’a-t-on cessé de répéter depuis l’Antiquité. À l’inverse, la Via Romana, ce dense réseau routier avant l’heure, conduisait vers les grandes villes de l’Empire, directions et distances étant dûment signalées à l’attention du voyageur. À la géopolitique sont venues s’ajouter au fil des siècles les motivations religieuses, et même philosophiques : l’expression finissant par signifier que bien divers sont les moyens de parvenir à une même fin.


Fort de ce bref rappel, on se gardera donc de voir dans le déménagement à Rome de la négociation libano-israélienne entamée à Washington un simple détail de commodité logistique ; ou pire encore, quelque suspecte voie de garage. C’est vrai que l’on vient de quitter le centre de gravité de la première superpuissance mondiale pour la fantaisie, la douceur et le charme latins. Pour Rome toutefois, le Liban est loin d’être terra incognita. Principale contributrice en effectifs de la force intérimaire de l’ONU en instance de départ, l’Italie envisage d’ailleurs, de concert avec la France, de maintenir sa généreuse présence à notre frontière sud.


Au choix qui s’est porté sur l’ambassade des États-Unis à Rome (l’Oncle Sam demeure donc fermement aux commandes) s’ajoutent d’ailleurs d’autres considérations. À Washington a déjà été façonné, comme on sait, le cadre politique et militaire d’un futur accord. Dans le laboratoire romain, puis ailleurs sans doute, va être testée au plan technique sa faisabilité, sa mise en œuvre sur le terrain : à commencer par ces zones-pilotes où l’armée libanaise est appelée à se déployer et à en y garantir son total contrôle. Face aux nonchalances israéliennes, le facteur temps est pour nous primordial, toute lenteur du processus pouvant être perçue comme une inacceptable normalisation rampante sans claire contrepartie. À défaut d’une telle dynamique, ce serait en effet l’érosion du capital d’adhésion politique et populaire à l’option retenue par le pouvoir. Au diable donc adagio et pianissimo, et va pour le presto et le vivace !

C’est bien pourquoi le président de la République, sans pour autant sous-estimer les tractations de Rome, préfère s’adresser à Dieu plutôt qu’à ses saints : à Donald Trump plutôt qu’à ses lieutenants. En tout point sera décisive la rencontre entre les deux hommes, programmée pour le mercredi 21 octobre à la Maison-Blanche ; celle-ci fait suite à une précédente invitation courtoisement déclinée par Joseph Aoun car elle devait également inclure Benjamin Netanyahu. De Trump, le chef de l’État a déjà dit qu’il est le seul humain sur Terre à forcer la main à Bibi. Le seul capable d’arracher à ce dernier des gestes concrets, bien visibles, propres à faire taire sceptiques et contestataires : baisse sensible des frappes israéliennes, retrait progressif des régions occupées, retour des populations déplacées et assistance humanitaire, renforcement du rôle et des moyens de l’armée, etc.


Il n’en reste pas moins que le président libanais joue gros. Sa position sera grandement confortée si son hôte consent à lui donner satisfaction. Mais que ce dernier s’y refuse, ou qu’Israël rue dans les brancards, et le Liban aurait prématurément grillé sa carte maîtresse, usé de son suprême recours. Tout cela à l’heure où le cessez-le-feu dans le Golfe vole en éclats, où l’Arabie saoudite entre dans le bal au Yémen et encaisse des représailles iraniennes : tous éléments qui, plus que jamais, ne font pourtant que confirmer le bien-fondé de l’option de négociations directes. Jamais non plus depuis l’accord mort-né de 1983, pouvoir libanais n’aura eu à gérer tout à la fois un tel écheveau de canaux de communications, tant internes qu’internationaux, pour réparer un aussi énorme gâchis causé par la milice pro-iranienne.

À assumer une telle somme de responsabilités, alors que courent encore les irresponsables.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

Tous les chemins mènent à Rome, n’a-t-on cessé de répéter depuis l’Antiquité. À l’inverse, la Via Romana, ce dense réseau routier avant l’heure, conduisait vers les grandes villes de l’Empire, directions et distances étant dûment signalées à l’attention du voyageur. À la géopolitique sont venues s’ajouter au fil des siècles les motivations religieuses, et même philosophiques : l’expression finissant par signifier que bien divers sont les moyens de parvenir à une même fin.Fort de ce bref rappel, on se gardera donc de voir dans le déménagement à Rome de la négociation libano-israélienne entamée à Washington un simple détail de commodité logistique ; ou pire encore, quelque suspecte voie de garage. C’est vrai que l’on vient de quitter le centre de gravité de la première superpuissance...