Rechercher
Rechercher

Le Liban aussi a le droit de pleurer


Il y a des occupations militaires. Il y a aussi des occupations plus insidieuses. Celles qui finissent par coloniser les consciences, jusqu’à décider non seulement des guerres qu’un peuple doit mener, mais aussi des larmes qu’il est autorisé à verser.

C’est peut-être le legs politique le plus profond laissé aujourd’hui par Ali Khamenei au Liban.

Pendant des mois, les habitants du Liban-Sud ont vu disparaître leurs maisons, leurs terres, leurs commerces et leurs souvenirs. Ils ont perdu leurs proches, leur sécurité et parfois jusqu’à l’espoir de retrouver un jour la vie qu’ils connaissaient. Et lorsqu’ils osaient dire leur fatigue, leur colère ou simplement poser cette question pourtant légitime – pourquoi nous payons encore une fois le prix de ces guerres ? –, ils étaient aussitôt rappelés à l’ordre. On leur expliquait que la bataille dépassait leurs souffrances individuelles, que l’exode « faisait partie du jihad », que la destruction relevait du sacrifice et que la patience stratégique constituait une vertu révolutionnaire.

Ce discours n’est pas un accident. Il est la conséquence logique d’un projet politique né avec la révolution iranienne de 1979 – un projet qui a progressivement demandé à une partie des Libanais de déplacer le centre de leur fidélité. C’est cette logique qui explique tout le reste. Elle explique pourquoi, après le retrait israélien de 2000, la guerre n’a jamais véritablement quitté le Sud. Elle explique pourquoi des milliers de jeunes Libanais furent ensuite envoyés mourir en Syrie au nom d’une bataille qui n’était déjà plus celle du Liban. Elle explique enfin pourquoi, aujourd’hui encore, les habitants du Sud découvrent que les décisions essentielles concernant leur avenir continuent d’être prises ailleurs. Ces habitants n’ont jamais décidé d’ouvrir ce front. Ils n’ont jamais décidé de son arrêt. Pourtant, ce sont eux qui ont payé le prix de chacune de ces décisions.

On leur a cependant confisqué le droit de pleurer. Jusqu’à ce que les larmes deviennent soudain légitimes... aux funérailles de Ali Khamenei. Le contraste est saisissant. Pendant des mois, ceux qui pleuraient leur maison étaient invités à faire preuve de patience. Ceux qui demandaient pourquoi leurs enfants mouraient étaient priés de penser à la cause. Ceux qui s’interrogeaient sur le prix de cette guerre étaient soupçonnés d’affaiblir la « résistance ».

Le problème n’est pas que des Libanais pleurent Khamenei. Chacun est libre de ses fidélités. Le problème est que ceux qui réclament aujourd’hui le respect de cette douleur ont longtemps refusé aux habitants du Sud le droit de vivre pleinement la leur. Pendant plus de quarante ans, on leur a demandé de partager les priorités de la République islamique, ses combats, ses ennemis, ses victoires, ses défaites et jusqu’à ses deuils. Mais combien de fois la République islamique a-t-elle partagé le deuil du Liban ? Les villages rasés, les milliers de morts, les centaines de milliers de déplacés, les familles qui ont tout perdu ont-ils suscité une mobilisation comparable ? Même l’assassinat de Hassan Nasrallah, le plus fidèle allié de Téhéran et son cheval de bataille pendant des décennies, n’a jamais provoqué une émotion de cette ampleur.

Cette asymétrie résume à elle seule un demi-siècle de relation entre le Liban et le projet iranien.

On leur a demandé leurs terres.

Puis leurs maisons.

Puis leurs enfants.

Puis leur silence.

Puis leur patience.

Aujourd’hui, on leur demande leurs larmes.

Au fond, le débat aujourd’hui au Liban ne porte ni sur les seules négociations ni même sur le seul désarmement du Hezbollah. Mais sur une question infiniment plus fondamentale : le Liban veut-il redevenir le seul maître de ses décisions ? Et de son deuil ? Car il n’existe pas de souveraineté partielle.

Lorsqu’on décide à la place des Libanais des guerres qu’ils doivent mener, on finit aussi par décider des sacrifices qu’ils doivent accepter.

Puis des morts qu’ils doivent honorer.

Puis des douleurs qu’ils ont le droit d’exprimer.

C’est précisément cette chaîne que l’État tente aujourd’hui de briser. Lorsque Joseph Aoun affirme que « personne ne négociera à notre place », il ne défend pas seulement un processus diplomatique. Et lorsqu’il promet de réparer ce que le Hezbollah a détruit, il oppose deux conceptions irréconciliables du pays.

Voilà sans doute la véritable rupture politique de ce moment. Pour la première fois depuis des décennies, un président ne demande plus aux Libanais de s’adapter aux conséquences de décisions prises ailleurs. Il affirme que ces décisions doivent enfin revenir à l’État. Non parce que l’État serait infaillible, mais parce qu’il est le seul à pouvoir être comptable devant les Libanais de leurs guerres comme de leur paix.

Les maisons du Sud seront reconstruites. Les routes seront rouvertes. Les écoles accueilleront à nouveau leurs élèves. Les champs seront replantés. Même si tout cela prendra des années. Mais il existe une reconstruction plus difficile encore. Celle qui consiste à rendre à certains Libanais la conviction qu’aucune cause, aussi grande soit-elle, n’a le droit de leur confisquer leur propre douleur.

Il y a des occupations militaires. Il y a aussi des occupations plus insidieuses. Celles qui finissent par coloniser les consciences, jusqu’à décider non seulement des guerres qu’un peuple doit mener, mais aussi des larmes qu’il est autorisé à verser.C’est peut-être le legs politique le plus profond laissé aujourd’hui par Ali Khamenei au Liban.Pendant des mois, les habitants du Liban-Sud ont vu disparaître leurs maisons, leurs terres, leurs commerces et leurs souvenirs. Ils ont perdu leurs proches, leur sécurité et parfois jusqu’à l’espoir de retrouver un jour la vie qu’ils connaissaient. Et lorsqu’ils osaient dire leur fatigue, leur colère ou simplement poser cette question pourtant légitime – pourquoi nous payons encore une fois le prix de ces guerres ? –, ils étaient aussitôt rappelés à l’ordre....
commentaires (1)

Article poignant relevant d’un journalisme de haut niveau. Cependant je demeure persuadé, contrairement à l’auteure, que on ne pourra plus jamais fonder une nation bâtie sur la confiance réciproque. Seule une nouvelle équation géopolitique est vivable.

Ras le bol

00 h 13, le 06 juillet 2026

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Article poignant relevant d’un journalisme de haut niveau. Cependant je demeure persuadé, contrairement à l’auteure, que on ne pourra plus jamais fonder une nation bâtie sur la confiance réciproque. Seule une nouvelle équation géopolitique est vivable.

    Ras le bol

    00 h 13, le 06 juillet 2026

Retour en haut