Les villes du monde entier ont leurs « zones », ces lieux impénétrables, réputés dangereux, nids à trafics, repaires de voyous, invivables sinon pour ceux qui y sont nés et en connaissent les codes. Ces périphéries misérables sont en général monochromes. Elles regroupent des populations de même origine, de même religion ou de même désespoir. Elles ont leurs propres lois, leurs caïds, leurs marchés populaires dont les produits sont inconnus ailleurs et des modes vestimentaires qui leur sont propres. Les logements y sont encombrés, la natalité désordonnée, la lumière avare. Au Liban, nous avons « les camps » – palestiniens s’entend, développés sur le territoire depuis la Nakba de 1948 et l’arrivée des premiers réfugiés sauvagement expulsés par les colons israéliens. Le monde ne savait qu’en faire. Pour le Liban voisin, les accueillir était une évidence. Le petit pays était encore porté par l’énergie de son indépendance récemment acquise, réconforté par un pacte national tout en émotion, entre ses deux composantes confessionnelles, naviguant sur une utopie qui n’avait pas vu venir la création de l’État d’Israël et le vaste carambolage que celui-ci allait opérer dans la région.
L’histoire veut qu’en 1948, alors que les Palestiniens ayant fui leur pays avaient loué les logements qu’ils pouvaient, l’un d’eux, Abed Bachar, avait logé sa famille de vingt personnes dans une unique chambre jusqu’à épuisement de ses économies. L’année suivante, il avait acheté une tente qu’il avait dressée dans un bois, en bordure de Beyrouth. Originaire d’un village de Haute-Galilée, il s’était alors mis à la recherche de ses anciens voisins et amis, les incitant à se regrouper autour de lui. Il avait ensuite pris contact avec un notable de la ville, de la famille Chatila, gérant des propriétés d’un Libanais émigré au Brésil. Celui-ci avait autorisé la petite tribu à s’installer sur un terrain de 40 000m2 appartenant à son mandant.
Bachar avait alors poursuivi son opération de regroupement. Il avait obtenu vingt tentes supplémentaires de la Croix-Rouge et invité d’autres compatriotes, une centaine de familles en situation de précarité, à rejoindre ce qui était devenu un camp en bonne et due forme. En 1951, c’est l’Unrwa, chargée de la gestion de cette nouvelle agglomération de 2 000 habitants, qui lui donne le nom de « Chatila », en référence au notable qui avait mis le terrain à la disposition des réfugiés. Ce schéma est peu ou prou le même pour les douze camps palestiniens disséminés à travers le Liban : une tente, puis d’autres ; un point d’eau, comme à Aïn el-Héloué, puis l’assèchement avec le surpeuplement.
Petit à petit, les murs en dur ont remplacé la toile des tentes. Les toits étaient invariablement en zinc. Quand l’argent a commencé à rentrer avec la constitution de factions armées, les toits se sont couverts. Les donations, les aides de ceux qui ont pu se faire une situation à l’étranger, les soutiens aux milices ont fait le reste : des immeubles de plusieurs étages se sont érigés. Chatila mesure à peine 1km2 et héberge en moyenne 18 000 habitants. Il est divisé en secteurs qui ont d’abord porté les noms des villages d’origine de leurs habitants avant d’être remplacés par ceux des organisations miliciennes. La guerre civile, le siège israélien suivi du massacre de septembre 1982, les combats internes entre factions, manipulés par la Syrie des Assad, n’ont laissé dans le camp qu’un tiers de Palestiniens. Le reste des habitants est aujourd’hui composé de toute la pauvreté échouée au Liban : Égyptiens, Syriens, Bangladais, mais aussi Libanais parmi d’autres naufragés économiques qui n’ont que le choix de vivre dans cette dystopie de canyons étroits, sans ciel, sans air, sans infrastructures, quartier dortoir sillonné d’égouts.
Comme dans tous les cloaques de ce type, la sécurité est précaire et la drogue la principale activité économique. Le jeune Elio Abou Hanna a eu le malheur de se perdre dans ce coupe-gorge. Sa mort a réveillé ces démons au sommeil précaire, à l’origine de la guerre de 1975 imputée à la montée en puissance des factions palestiniennes et du danger que commençaient à représenter les camps. Elle a surtout remis sur le tapis l’éternelle impuissance de l’État et de l’armée à mettre de l’ordre dans ces trous noirs sécuritaires. Certains ont appelé à « fermer les camps ». Ce serait enfermer le cauchemar dans le placard tout en l’autorisant à hanter les nuits. Leur création fut une solution de facilité, une manière de parquer leurs habitants pour mieux les contrôler en attendant leur improbable retour. Ce fut à la fois faciliter leur soumission aux factions, les placer hors la loi et les exposer aux massacres de masse. Une meilleure idée serait aujourd’hui de les ouvrir, ces camps, libérer leurs habitants de l’emprise des trafiquants et des miliciens, oblitérer leur fonction de trous noirs au cœur des villes, les rendre enfin visibles et lisibles.




Merci chère Fifi. Heureusement que ta plume nous ramène sagement à la vérité, triste mais instructive, et nous éloigne des égarements sectaires et diviseurs qui nous hantent.
14 h 01, le 08 novembre 2025