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« L’Orient des écrivains » : notre édition spéciale 2025 - lorient des ecrivains 2025

Voir la mer depuis le camp de Bourj el-Brajné, par Yara el-Ghadban

Dans le cimetière de Bourj el-Brajné, à l’ombre des oliviers, des tombes racontent la Palestine, l’exil. Parmi elles, celle de Hilweh, la grand-mère de l’écrivaine.

Voir la mer depuis le camp de Bourj el-Brajné, par Yara el-Ghadban

Illustration réalisée par Edmond Baudoin, auteur de bandes dessinées et lauréat du Fauve d'or au Festival d’Angoulême, en 1992. Dernier ouvrage paru : « Syrie, des pierres et de la vie » (Gallimard BD, 2025)

Je fais partie de cette espèce d’humains qui sont nés à l’envers, les racines dans le ciel et le nez dans la terre, cherchant une odeur familière parmi les fourmis. Je me demande parfois qui je suis. Comme moi, il y en a de plus en plus. Des migrants, des réfugiés, des apatrides, des expatriés, des vagabonds, des nomades qui portent deux, trois cartes d’identité et autant de langues dans la poche. J'écris d'ailleurs depuis la diaspora ; nous sommes des millions de Palestiniens, héritiers de la souffrance et de la lutte, éparpillés à travers le monde. J’écris alors que des milliers de réfugiés palestiniens attendent encore la promesse du retour dans des camps de réfugiés délabrés au Liban, en Syrie, en Jordanie, dans les territoires occupés de la Palestine. J’écris aussi après deux ans de génocide à Gaza, alors que les Gazaouis reprennent la route vers leurs villes, maisons et terres pulvérisées, sans garantie aucune de la fin de l’horreur qui les guette. J'écris pour cette histoire qui refuse d'être effacée. Qui réside dans les lieux de déracinement, dans les objets de la vie quotidienne. Dans la maison de mes grands-parents située à Bourj al-Brajné à Beyrouth. Dans l’histoire de ma grand-mère Hilweh.

Pour bien saisir l’histoire, il vous faut quelques repères. Une généalogie sur laquelle revenir lorsque les nœuds se multiplient ou bien une cartographie. Commençons alors par le cimetière du camp de Bourj el-Brajné, dans la banlieue sud de Beyrouth. Là où mes grands-parents et certains membres de ma famille sont enterrés. Au cimetière, le sable est d’une couleur rouge vif et le marbre de la tombe de ma grand-mère Hilweh brille après la pluie. Le cimetière est mon endroit préféré. Le seul espace qui fait reculer les murs, et où l’on peut se rafraîchir sous un olivier. La brise y danse allègrement. La fragrance du rihane (basilic) et des fleurs embaume l’air, malgré la pollution. Elle taquine les arbres qui chuchotent dans les oreilles des visiteurs. Certains sourient, d’autres s’agenouillent ou pleurent doucement.

Mais ce n’est pas vraiment là que l’histoire a commencé. Non. C’est dans le camp de Chatila. Mes grands-parents et leurs dix enfants s’y étaient réfugiés après la Nakba, la Catastrophe de 1948. Et quand le camp a débordé, ils se sont retrouvés à Bourj el-Brajné. 

Mais il y a eu un autre temps. Ma famille ne vivait pas dans un camp, mais dans un village. Un petit village de mille deux cent habitants qui s’appelle Kwaikat, situé dans la Galilée, au nord de la Palestine. 

De Chatila au camp de Bourj el-Brajné

Les premiers jours du camp à Chatila, hommes, femmes et enfants étaient agglutinés sous une tente, les pieds enfouis dans le sable. Du sable aussi familier qu’étranger... Les terrains appartenaient soit à des familles libanaises, soit à l’État, puis l’Unrwa, l’agence créée pour gérer cette marée humaine, les centaines de milliers de réfugiés, qui les a affermés pour une durée de 99 ans.

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Hilweh, la voix aussi indignée que fière, nous racontait : « Ils nous ont jetés à Chatila, Nous vivions comme des prisonniers, la police et le 2e Bureau (services de renseignements libanais) ne nous laissaient pas tranquilles. Ils contrôlaient chaque clou, chaque objet qui entrait. Si on les avait laissé faire, on serait encore en train de pourrir sous les tentes, et de dormir sur les minces matelas de l’Unrwa. »

Grâce à une entente signée en Égypte, les camps s’affranchiront du contrôle de l’État libanais et de sa surveillance. On parlera alors des accords du Caire dans le salon de Hilweh, embaumé de l’odeur de la chicha. Grâce à eux, les Palestiniens pouvaient gérer eux-mêmes les camps et mener, depuis le Liban, une lutte de libération contre Israël. Des comités populaires seront formés par les Palestiniens pour les Palestiniens. Ces comités cartographieront le camp, afin d’assurer les services aux habitants, répondre à leurs besoins, garder les archives (droits de propriété, contrats, recensement des habitants...) et entretenir les infrastructures. Tout cela ne viendrait qu’après. Après ces années que l’on appelle les années perdues, les premiers vingt ans de deuil et d’humiliation, à la suite de la Nakba.

Les copains libanais « curieux » de visiter le camp

Un jour, ma grand-mère Hilweh s’est réveillée en panique : « Hamid, ya Hamid ! Il faut qu’on y aille. J’entends qu’ils vont nous larguer encore dans un autre lieu. Pas loin. Vite allons voir ce qu’il en est, y planter notre tente avant la ruée. »

Mes grands-parents ont pris leurs enfants et ont suivi la rumeur. Hilweh a apporté une corde et des bâtons, et là sur l’une des buttes les plus hautes du terrain vague où l’Unrwa allait redéplacer les réfugiés, au cœur du quartier de Bourj el-Brajné, elle a délimité l’espace où toute la famille s’établira dans ce qui deviendra par la suite le camp de Bourj el-Brajné.

Il m’arrive de penser à ce qui nous serait arrivé à moi, à Hilweh, à toute la famille si Hilweh n’avait pas eu l’intuition de courir vers ce terrain vague et y planter son drapeau. Si nous étions encore à Chatila lors du massacre…

Mes grands-parents Hamid et Hilweh ont trouvé le moyen de semer la vie, la beauté au cœur de la misère. Sur cet espace marqué par une corde, ils ont cultivé un jardin de roses, de gardénias, de mloukhiyeh, de framboisiers, de grenadiers et même un margousier qui servait d’ombrage à la cour de la maison. Hamid, un paysan naufragé dans une jungle urbaine, n’a jamais retrouvé la santé après la Nakba. C’était à Hilweh, toujours ornée de son châle, à prendre les choses en main. En plus d’être belle, Hilweh était une force de la nature. Elle cousait, vendait les roses et les gardénias, elle troquait le mloukhiyeh contre de l’huile d’olive et du savon. Les enfants avaient la tâche de cueillir les framboises et les grenades pour les vendre. Puis ils ont grandi. Les aînés travaillaient dans les usines, les jeunes ont enfin pu aller à l’école. Mon père est devenu ingénieur. La petite Siham, ma tante et la benjamine des dix enfants, allait à l’université et revenait avec ses copains libanais de toutes les confessions, curieux de visiter ce « camp » qui les effrayait et les fascinait. Siham invitait ses camarades universitaires au camp, la tête haute. Nous étions dans les années 70.

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Ah les nuits passées sur le toit de la maison à compter les étoiles ! Hilweh avait bien choisi sa butte. Siham et ses camarades pouvaient voir d’un côté la montagne et de l’autre la mer, depuis le camp. Oui, depuis le camp.

Finis les jours où la famille devait passer par des check-points pour sortir du camp, et les innombrables fois où Hilweh tirait son châle sur sa tête pour cacher sa colère, lorsque les officiers libanais lui interdisaient le passage, ou encore quand l’un de ses enfants revenait la paupière bleue et gonflée après avoir été tabassé par un policier. 

 « Nous revenons chaque fois plus étrangers »

Année après année, les tentes ont disparu sous les toits de zinc, et les toits de zinc sous les blocs de béton, et les blocs de béton se sont accumulés sans ordre sauf celui de la survie. D’une certaine distance, le camp projette une beauté étrange. Les fenêtres, de toutes les formes, collées aux façades délabrées à gauche, à droite et au centre, évoquent les gratte-ciel des grandes villes métropolitaines. On a du mal à imaginer que Bourj el-Brajné avait été ouvert et vallonné. On voit rarement le soleil à l’intérieur du camp, tant il est surpeuplé et les constructions collées les unes aux autres. 

Aujourd’hui presque plus personne ne demeure au camp, sauf les membres de la famille qui, par la cruauté du destin, n’ont pas pu s’en sortir. Le jardin n’existe plus ni le toit. Les enfants, mes oncles et tantes, ont construit des maisons pour leurs familles dans le même espace que Hilweh avait délimité par une corde, et les maisons sont devenues des édifices de trois ou quatre étages.

Les cheveux de Hilweh ont changé de couleur. Au fil du temps le nom de Hilweh a changé aussi. Elle est devenue Téta. Jusqu’à ce que le nom de Hilweh soit gravé sur le marbre de sa tombe, dans le cimetière. 

Enfants et petits-enfants dispersés à travers le monde, nous visitons désormais le cimetière. Nous nous réunissons pour saluer celle qui s’est battue toute sa vie pour sa dignité et celle de ses enfants. Parents et enfants, nous pénétrons la banlieue sud de Beyrouth depuis la route de l’aéroport. Entrons par la minuscule ruelle de l’avenue de l’École formation professionnelle. Faisons la traversée du camp, toujours en se perdant un petit peu. 

Les rues du camp, voyez-vous, poussent à la manière des arbres. Elles bifurquent en mille branches qui s’étendent dans toutes les directions jusqu’à se heurter contre la frontière de la ville. Les chemins se replient alors et s’entortillent. Les exilés qui s’éloignent trop longtemps ne parviennent plus à repérer la maison familiale dans les dédales du camp. Nous revenons chaque fois plus étrangers. Les réfugiés qui y restent trop longtemps finissent par creuser une tombe dans le cimetière. 

Hilweh n’a jamais voulu quitter des yeux le lieu qui l’a abritée depuis son déracinement. Même lorsque son fils, mon père, lui a offert un appartement, elle a insisté pour qu’il soit avec vue sur le camp. Elle est décédée dans son lit, entourée de cinq générations de réfugiés et d’enfants de réfugiés, déracinés, exilés que la vie a éparpillés. Certains disent que Hilweh avait 85 ans. D’autres membres de la famille comptent plutôt 90. Pour les petits-enfants, et arrière-petits-enfants, leur Téta avait et aura toujours 150 ans. Pour moi elle sera toujours Hilweh, et elle est éternelle. Personne ne le sait vraiment, puisqu’en Palestine, nous ne marquions pas les anniversaires par le nombre d’années, mais plutôt par le nombre des tresses qu’elle coupait depuis l’adolescence aux grands moments de sa vie.

Personne ne savait l’âge de Hilweh. Elle marquait les anniversaires par les grandes tempêtes de la Méditerranée qui balayaient le port de Akka, Acre, et par les guerres perdues et gagnées. « Tu es né le jour où Haïfa est tombée », disait-elle à mon père. « Tu es née l’année des grandes pluies », disait-elle à ma tante. 

Le jour de l’anniversaire de sa mort, le rituel se poursuit ainsi : rendue au cimetière, la famille se repose le temps de raconter quelques anecdotes, et de remémorer la vie à Kwaikat avant que tout ne soit détruit. Personne n’a connu la vie avant la Nakba. Elle existe dans nos rêves, grâce à la voix de Hilweh qui racontait la Palestine avant le camp. Nous, revenants, la racontons à notre tour, comme si nous avions nous-mêmes vécu à Kwaikat. Nous cueillons ensuite le rihane du jardin du cimetière – Hilweh aimait l’odeur du rihane – et replantons l’herbe sur sa tombe. 

Yara el-Ghadban, écrivaine et éditrice. Dernier ouvrage paru : La danse des flamants roses (Mémoire d’encrier, 2024)

Je fais partie de cette espèce d’humains qui sont nés à l’envers, les racines dans le ciel et le nez dans la terre, cherchant une odeur familière parmi les fourmis. Je me demande parfois qui je suis. Comme moi, il y en a de plus en plus. Des migrants, des réfugiés, des apatrides, des expatriés, des vagabonds, des nomades qui portent deux, trois cartes d’identité et autant de langues dans la poche. J'écris d'ailleurs depuis la diaspora ; nous sommes des millions de Palestiniens, héritiers de la souffrance et de la lutte, éparpillés à travers le monde. J’écris alors que des milliers de réfugiés palestiniens attendent encore la promesse du retour dans des camps de réfugiés délabrés au Liban, en Syrie, en Jordanie, dans les territoires occupés de la Palestine. J’écris aussi après deux ans de...
commentaires (4)

Tres beau, très touchant; que de lumière et de parfums dans ce très bel hommage à cette grande dame.

Avette

09 h 58, le 23 octobre 2025

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Commentaires (4)

  • Tres beau, très touchant; que de lumière et de parfums dans ce très bel hommage à cette grande dame.

    Avette

    09 h 58, le 23 octobre 2025

  • Merveilleusement bien écrit, touchant et extrêmement humain.

    Sou

    08 h 34, le 23 octobre 2025

  • Une merveilleuse écriture qui transforme les fruits de l'horreur en douceur et beauté.

    Ramzi

    08 h 20, le 23 octobre 2025

  • Merveilleuse expression

    Ramzi

    08 h 18, le 23 octobre 2025

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