Une exposition artistique mais aussi à portée politique. Photo tirée du compte Instagram@thefirsthomosexuals
Il existe à Chicago un espace de choix, de par sa forme – une signature du célèbre architecte japonais Tadao Ando et de son traitement poétique de la lumière naturelle – et de par son objectif tourné vers l’art engagé. Fidèle à ces options, ce lieu baptisé Wrightwood659 a ouvert aujourd’hui ses portes (et jusqu’au 26 juillet prochain) à une exposition qui ne trouvait pas vraiment un espace accueillant. Et pour cause, The First Homosexuals : The Birth of a New Identity, 1869-1939 (Les homosexuels : la naissance d’une nouvelle identité, 1869-1939) revient sur les balbutiements d’un débat actuellement très controversé, à travers plus de 300 peintures, dessins, sculptures, gravures, photographies et films, dont beaucoup sont présentés pour la première fois. Il s’agit de chefs-d’œuvre célèbres, mais aussi des créations inattendues d’artistes méconnus ou anonymes provenant de plus de 100 musées et collections privées du monde entier. Plus qu’un simple accrochage, cet événement se place « dans le cadre d’une réflexion mondiale sur les questions “queer ” et coloniales », comme l’indique son curateur Jonathan Katz, un éminent spécialiste dans ce domaine. À son actif, une chaire en histoire de l’art, de la sexualité, du genre et du féminisme à l’Université de la Pennsylvanie. Il explique qu’il a œuvré avec une équipe de onze experts de divers pays durant six années afin de mettre au point cette installation.
Le terme « homosexuel » créé en 1869
Katz met également l’accent sur la date choisie comme point de départ de cet historique, l’année 1869 qui est celle de la création du terme « homosexuel » par le médecin et sexologue austro-hongrois K.M. Benkert (1824-1882). « Avant l’invention du mot homosexuel, explique-t-il, on mentionnait cette orientation en tant que telle sans se rapporter à sa personnification. Aujourd’hui, dans l’exposition The First Homosexuals, nous relatons comment, après ce tournant, les membres de cette communauté ont été dotés d’une identité spécifiant leur sexualité. Ce qui les a marginalisés. » Une différenciation sociale qu’il a été plus aisé de traduire par des images plutôt que par la narration, comme en témoignent les différentes sections à thèmes de l’exposition qui déploie une créativité artistique d’une grande richesse évocatrice. D’entrée, le visiteur remonte à l’époque dite « Avant le binaire », notamment représentée par des gravures érotiques japonaises illustrant la manière dont le désir homosexuel et le désir hétérosexuel n’étaient pas toujours perçus comme opposés avant la fin du XIXe siècle. La seconde section importante, « Portraits », dédiée à la première « sortie du placard », est consacrée aux artistes et écrivains qui ont ouvertement affiché leur identité homosexuelle. Parmi ces œuvres, l’iconique portrait de Gertrude Stein par Félix Vallotton (1907), le seul portrait grandeur nature d’Oscar Wilde peint de son vivant et une esquisse au pastel, rarement montrée, de la grande artiste française Rosa Bonheur par sa compagne Anna Klumpke. Au début du XXe siècle commence « L’Affirmation publique » avec des jeunes femmes dansant ensemble, de la peintre française Marie Laurencin et une toile du peintre américano-norvégien Andreas Andersen, qui capture un moment intime entre son frère et un autre homme.

De la représentation du genre ambigu aux corps définis
Alors que les artistes du XIXe siècle représentaient souvent des adolescents au genre ambigu, le XXe siècle voit l’essor des corps bien définis avec une multitude de nus hommes et femmes adultes.
Avec l’avènement du colonialisme, les artistes européens ont été curieux de la sexualité sous d’autres cieux. C’est ainsi que l’on apprend que certains avaient perçu le désir homosexuel comme inhérent à des territoires qui leur étaient inconnus. Pour leur part, les artistes, qui avaient développé le style orientaliste, imaginaient notamment l’Orient comme un lieu où abondaient des formes de sexualité exclues en Occident.
On découvre enfin cet « Au-delà du binaire », l’une des recherches les plus approfondies sur l’identité homosexuelle et transgenre, avec un arrêt sur huit tableaux de l’artiste balte-allemand des années 40, Elisàr von Kupffer, qui n’ont jamais été exposés aux États-Unis. Dans ce lot se trouve une scène d’un mariage homosexuel, une première dans l’histoire de l’art. Cet artiste, doublé d’un poète et d’un dramaturge, était le pionnier de la tolérance envers les personnes de différentes orientations.
Pas de discrimination
Cette exposition sied à ce lieu baptisé Wrightwood 659 qui se définit comme le fruit d’une initiative privée et non commerciale, conçue comme partie intégrante du tissu culturel et civique de Chicago. Sa directrice, Lisa Cavanaugh, clarifie son parcours : « Nous sommes ravis d’ouvrir un nouvel espace dédié à l’art à Chicago, propice à la réflexion sereine et à l’engagement réfléchi, tout en suscitant l’activisme en faveur d’une société plus juste. Nous visons à accueillir des expositions alternant généralement art engagé et exploration du monde de l’architecture et du design. » Et comme pour rester toujours disponible à toute créativité, Wrightwood659 ne possède pas de collections et n’a pas vocation à devenir un musée, mais une ouverture culturelle sans discrimination aucune.


