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Nos Lecteurs ont la Parole

L’histoire des pays ensablés dans le développement...

L’écrivain et journaliste uruguayen Eduardo Galeano affirme : « Le tiers-monde n’est pas sous-développé, il est mal développé. » En effet, le sous-développement, marqué par une stratification et une hiérarchisation, diffère du concept d’être mal développé, qui englobe des éléments tels que la défaillance, l’échec et la finalité. L’appellation alternative « pays en voie de développement » suscite la réflexion, car cette voie, ayant débuté au moment de la création du concept de pays développés, semble interminable pour la plupart de ces pays. Pour mieux décrire ces nations, il serait plus approprié de les qualifier de pays « résistants » ou « intolérants » au développement. Malgré les tentatives de démagogie visant à embellir leur situation, ces pays semblent destinés à demeurer en marge de la modernisation et de la sophistication dans des domaines tels que la gouvernance, l’économie, la sécurité, les droits de l’homme, probablement en raison même du processus de développement ! C’est ainsi que ces pays semblent plutôt être « ensablés » dans le développement. En examinant les fondements sur lesquels repose cet ensablement, trois éléments émergent, pour n’en citer que quelques-uns, tous découlant de la mentalité prédominante au sein de ces pays. Plus précisément, ces éléments trouvent leur origine dans le fonctionnement psychologique des dirigeants et du peuple. Ces composantes incluent essentiellement l’égoïsme au pouvoir, la manipulation de la vérité et le paradoxe dans la gestion des ressources.

L’égoïsme au pouvoir : il est manifeste que dans toute société, chacun cherche à démontrer sa supériorité, une tendance ancrée dans les origines du règne animal où prouver sa prédominance est crucial pour assurer la survie. De ce fait, dans les pays en voie de développement, être au pouvoir n’est pas perçu, tel que dans les pays développés, comme un service envers la société, mais plutôt comme un service envers le dirigeant lui-même. Au lieu de déployer ses capacités pour guider le peuple vers un avenir sûr, le gouverneur considère le pouvoir comme une ressource à exploiter indéfiniment. Souvent transmis de père en fils, le pouvoir se transforme en une forme de monarchie moderne, imprégnée des valeurs et des mécanismes de gouvernance contemporains. L’égoïsme au pouvoir ne connaît pas de limites, car la personne en position de pouvoir cherche constamment à renforcer son emprise, présentant cette attitude comme la manière la plus logique et ordinaire. De son côté, le peuple accepte l’égoïsme de son gouverneur, d’une part, car il s’identifie à lui et fusionne avec lui et, d’autre part, par quête d’appartenance, par recherche de paix ou par ignorance totale de l’impact, sur la vie quotidienne, du style de gouvernance. Cependant, parfois, le peuple refuse l’oppression, conteste l’usurpation, s’oppose à une gouvernance injuste et se révolte. Malheureusement, cela dégénère souvent en un conflit violent ayant pour but de préserver le gouverneur au pouvoir.

La manipulation de la vérité : « Croyez ceux qui cherchent la vérité. Doutez de ceux qui la trouvent », conseille André Gide. Malheureusement, dans les pays ensablés dans le développement, chacun prétend détenir la vérité sans chercher à la découvrir. La vérité, dans ces pays, est façonnée pour servir les intérêts du pouvoir en place. Elle est déformée pour apparaître plus claire et tangible, présentée comme une vérité proche de la réalité pour faire accepter au peuple la distorsion de la réalité imposée par le gouverneur. Celui qui accepte cette distorsion vend son âme aux mensonges, aux biais, aux rumeurs et à la confusion. En même temps, la vérité doit rester contrôlée par la personne au pouvoir. Ainsi, cette dernière crée ses propres outils médiatiques pour raconter sa propre version de la vérité. Le peuple dans ces pays adhère à la vérité diffusée par le gouverneur et ses alliés sans trop la critiquer, sans trop de preuves, sans comparaison, sans discussion et, parfois, avec une indifférence vis-à-vis de sa véracité. Cependant, quelquefois, le peuple demande d’avoir accès à la vérité, refuse les mensonges, conteste l’endoctrinement, s’oppose aux idées préconçues et se révolte dans ses convictions. Malheureusement, cela se transforme fréquemment en un ensemble d’accusations infondées et anarchiques visant souvent à restaurer l’image du gouverneur.

Le paradoxe dans la gestion des ressources : pour assurer sa survie, un peuple doit exploiter judicieusement les ressources naturelles disponibles. Le développement d’un pays cherche à s’adapter aux changements constants exigés par notre planète. Toutefois, l’absence de créativité dans la gestion des ressources peut entraîner leur épuisement. Ainsi, il est impératif que le peuple et ses dirigeants élaborent un plan visant à préserver ces ressources pour une gestion plus durable et efficace. Dans un pays ensablé dans le développement, les ressources, sans exception, sont souvent exploitées au seul bénéfice du gouverneur et de ses associés. Aucune vision de développement durable n’est encouragée, aucun investissement dans la créativité n’est consenti et aucun effort pour dynamiser la production du peuple n’est entrepris. Néanmoins, parfois, le peuple réclame son droit à la production, conteste la stagnation, s’oppose à l’involution et se révolte d’abord dans ses pensées. Malheureusement, ces revendications se transforment souvent en un conflit de discours démagogiques, visant essentiellement à défendre le droit à la richesse du gouverneur.

Le célèbre anthropologue colombien Arturo Escobar a souligné : « La compréhension du monde est bien plus vaste que la compréhension occidentale du monde. » Il indique ainsi que certains pays, en considérant le développement d’un point de vue occidental, resteront toujours ensablés dans ce dernier. Le point de vue oriental sur le développement semble différent, excluant des notions telles que la démocratie, l’égalité, la liberté, la productivité, l’information, les droits, etc. Au contraire, il englobe des notions d’amélioration des compétences individuelles et familiales. Ce modèle de développement, touchant les populations du tiers-monde, qui occupent bien plus que le tiers de notre monde, constitue une réserve de ressources humaines primordiales mises au service des pays développés. L’histoire nous a appris que les bases de l’avancement des pays développés favorisent la persistance et le renforcement du syndrome de l’ensablement dans le développement. L’historien Yuval Noah Harari affirme : « Nous étudions l’histoire non pour savoir comment réussir, mais pour comprendre pourquoi nous échouons constamment. » Selon cette perspective, il viendra un jour où les pays ensablés dans le développement étudieront mieux leur histoire et apprendront le développement collectif à un niveau national, menaçant ainsi les ressources des pays actuellement développés. En effet, ce jeu universel entre développés et ensablés dans le développement, autrefois entre colonisateurs et colonisés, n’a pas cessé depuis l’aube des temps. Frantz Fanon, psychiatre martiniquais, a déclaré : « Le colonialisme ne se contente pas simplement de maintenir un peuple sous son emprise et de vider le cerveau du natif de toute forme et de tout contenu. Par une sorte de logique pervertie, il se tourne vers le passé du peuple opprimé, le déforme, le défigure et le détruit. » L’ensablement dans le développement est ainsi une absence d’histoire, de nationalisme et d’identité collective, pouvant non seulement être induite par les pays développés, mais aussi être le fruit de pensées communes chez les peuples des pays sombrant dans ce syndrome d’ensablement. À cet égard, Fanon dit aussi : « L’impérialisme laisse derrière lui des germes de pourriture que nous devons détecter cliniquement et éliminer non seulement de notre terre, mais aussi de nos esprits. » Ces germes ne sont autres que les convictions des habitants des pays ensablés dans le développement, tissées par la culture des pays développés, s’esquivant telles des graines de sable sur la voie du développement, chaque grain constituant un instant éternel dans le sablier qui mesure le degré d’avancement des peuples !

Rami BOU KHALIL, MD, PhD

Chef de service de psychiatrie

à l’Hôtel-Dieu de France

Professeur associé

à la faculté de médecine

de l’Université Saint-Joseph

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L’écrivain et journaliste uruguayen Eduardo Galeano affirme : « Le tiers-monde n’est pas sous-développé, il est mal développé. » En effet, le sous-développement, marqué par une stratification et une hiérarchisation, diffère du concept d’être mal développé, qui englobe des éléments tels que la défaillance, l’échec et la finalité. L’appellation...
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