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Idées - Lorient Des Ecrivains

Le Liban, l’éléphant, et le labyrinthe des départs

Le Liban, l’éléphant, et le labyrinthe des départs

Photo d'illustration : Mohammad YASSINE

Il y a quelques mois, j’ai dû quitter l’appartement de Hamra que je louais depuis quinze ans. Il a fallu vider les lieux, trier les affaires, choisir ce que je pouvais garder, me délester du reste. Ce travail de tri m’a replongée dans mon passé composé avec la ville. Et un objet, réapparu au cours de ce déménagement, m’a rappelé que les départs s’inscrivent souvent dans des labyrinthes.

J’ai quitté le Liban depuis quelques années déjà mais j’y revenais deux ou trois fois l’an et, chaque fois, je savais que je retrouvais la maison de Beyrouth. Désormais tout cela allait changer. Je le savais lorsque je triais et rangeais mes cartons.

Je me souviens des derniers instants dans l’appartement vidé. Sur le seuil, je me retourne une dernière fois vers le salon. Les lumières du soir traversent la vitre du balcon et viennent se déverser sur les murs nus. La mélancolie du départ est enclenchée.

Au moment où je m’apprête à tourner les clés dans la serrure, je sens déjà ce qui me manquera le plus ; la lumière éclatée sur le canapé jaune et l’odeur du « zaatar » qui monte du « forn » chaque matin.

Je ferme la porte, serre dans ma paume la statuette que j’ai retrouvée hier en vidant l’appartement. Elle était enfouie dans la bibliothèque, entre la poésie de Pessoa et la révolte de Fanon. En la retrouvant, je me suis souvenue de Djénéba qui me l’avait offerte vingt ans plus tôt au moment où je m’apprêtais à quitter Abidjan.

La statuette tient dans le creux de ma main, ses contours sont précis, délicatement dessinés. Je passe l’index sur les pattes, remonte vers l’arrondi du corps puis descends le long des défenses. Lorsqu’elle m’avait donné cette statuette en forme d’éléphant, Djénéba, l’amie ivoirienne, avait dit : il te protègera dans tes voyages.

Folle aventure migratoire

À ce moment-là, je quittais un autre pays, la Côte d’Ivoire où j’étais née. J’étais la quatrième génération d’exilés en Afrique Occidentale. C’est l’ancêtre Jamil qui avait lancé le mouvement ; il avait fait le voyage de Zrariyé vers Dakar au début du siècle passé. Il avait pris le bateau au Port de Beyrouth, s’était arrêté à Marseille, avait poursuivi vers Dakar, puis était descendu vers la Côte d’Ivoire. J’étais le fruit de cette folle aventure migratoire.

Je suis dans le taxi qui me mène vers l’aéroport. L’éléphant est dans mon sac à main. Je le pose sur mon ventre.

Ces histoires de départ qui n’en finissent pas, on les connait bien dans les familles libanaises. Nous sommes ceux qui partent sans cesse et n’en finissent pas de ne pas revenir.

Le départ est pour nous un récit qui s’écrit souvent dans du tissu rêche, enveloppé de pudeur.

Depuis le voyage de l’ancêtre Jamil en 1908, nous faisons semblant de nous croire sédentaires, ancrés dans une histoire et un lieu, mais nos gestes restent profondément nomades.

Nous sommes ceux qui partent sans cesse et n’en finissent pas de ne pas revenir

Des côtés paternels et maternels, depuis un siècle, il y a eu tant de départs suivis de tentatives de retours et de départs à nouveau. Le grand-père, le père, les enfants et les petits-enfants. Tous sont partis un jour de leur lieu de naissance au Liban ou en Afrique. Fuir les guerres, l’oppression, les contraintes familiales, rechercher l’aventure, l’amour, la liberté ; toutes les raisons étaient bonnes pour prendre un jour la mer, la route ou l’avion.

Beyrouth défile par la vitre de la voiture. Je me revois les premières années au Liban, dans l’effervescence du pays. A Beyrouth, dans les années 2000, j’avais découvert un univers associatif dynamique, une ambiance de Movida espagnole. Le pays sortait de la guerre et le bouillonnement associatif et culturel incarnaient le désir de construire une société plus égalitaire et plus libre. Nous étions sur plusieurs fronts. Les combats pour faire reconnaitre les disparus de guerre, pour construire la paix et le vivre-ensemble croisaient ceux pour une société plus attentive aux besoins des plus vulnérables, employées de maison, étrangers et tous les laissés pour compte de la croissance libanaise.

Accepter le départ

À la frontière douanière de l’aéroport de Beyrouth, le jeune homme derrière le comptoir palpe mon passeport ; je fuis son regard et serre très fort mon éléphant.

À quel moment part-on d’un pays ? Est-ce au moment où on rend les clés de son appartement ? Quand on traverse la frontière ? Quand le pays ne vient plus habiter nos rêves ? Le départ est un labyrinthe dont je n’arrive pas à sortir.

Dans cet entre-deux aéroportuaire, l’émotion du départ s’empare de mon corps ; un vertige qui est tout à la fois euphorie, angoisse et nostalgie. Je sors l’éléphant de mon sac, nous nous installons tous deux dans la salle d’embarquement. Me revient alors en mémoire la « lettre à l’éléphant » écrite par Romain Gary en 1968. Dans ce magnifique texte, Romain Gary s’adresse à l’éléphant qu’il a croisé lors d’un voyage en Afrique. C’était durant la seconde guerre mondiale. Gary était perdu dans la savane africaine. Il avait dû faire atterrir son avion en piteux état sur la rive occidentale du Nil et, après trois jours de marche, s’était retrouvé nez à nez, trompe à nez, avec un éléphant « les oreilles affaissées, les paupières abaissées et, je m’en souviens, mes yeux s’emplirent de larmes. Je fus saisi du désir presque irrésistible de m’approcher de vous, de presser votre trompe contre moi, de me serrer contre le cuir de votre peau et puis là, bien à l’abri, de m’endormir paisiblement. … Pour un homme aussi profondément épuisé que j’étais en ce moment-là, il se dégageait de votre masse énorme, pareille à un roc, quelque chose d’étrangement rassurant. J’étais convaincu que si je parvenais à vous toucher, à vous caresser, à m’appuyer contre vous, vous alliez me communiquer un peu de votre force vitale ».

Dans l’avion qui s’éloigne de Beyrouth et de la Méditerranée, c’est encore auprès de la statuette à l’éléphant que je cherche la force vitale qu’évoque Romain Gary ; il me la faut pour accepter le départ et aussi pouvoir revenir.

À quel moment part-on d’un pays ? Quand on rend les clés de son appartement ? Quand on traverse la frontière ? Quand le pays ne vient plus habiter nos rêves ?

Octobre 2023, je reviens à Beyrouth, l’éléphant dans mes valises. L’éléphant n’est pas une créature très gracieuse et j’aime la lourdeur de son corps en mouvement. Cette forme d’hésitation dans sa démarche, je la retrouve aussi dans nos trajectoires migratoires. Elle me raconte le tissage de nos désirs d’ailleurs et de notre besoin d’ancrage, le croisement de nos errances et de nos retours et c’est l’éléphant que m’a offert Djénéba il y si longtemps, dans une autre histoire et une autre géographie, pour me guider dans mes voyages, qui me prévient aujourd’hui de toute tentation d’enracinement dans une identité fermée.

Dans mon écriture aujourd’hui, il y a quelquefois un éléphant caché. Sa douceur imposante déroute les échelles et les courbettes des phrases. Avec sa patte posée et sa paupière qui se ferme comme se forme un sourire, c’est lui qui tente de me guider dans les complexités du labyrinthe.

Il y a quelques mois, j’ai dû quitter l’appartement de Hamra que je louais depuis quinze ans. Il a fallu vider les lieux, trier les affaires, choisir ce que je pouvais garder, me délester du reste. Ce travail de tri m’a replongée dans mon passé composé avec la ville. Et un objet, réapparu au cours de ce déménagement, m’a rappelé que les départs s’inscrivent souvent dans des...
commentaires (4)

Labyrinthe, labyrinthe, ……………..""Le Liban, l’éléphant, et le labyrinthe des départs"" comme celui de l’Immortel, pardon du Perpétuel : ""Le labyrinthe des égarés"", on finit par s’égarer. Sans queue ni tête, écrit dans l’urgence…..

NABIL

16 h 25, le 06 octobre 2023

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Commentaires (4)

  • Labyrinthe, labyrinthe, ……………..""Le Liban, l’éléphant, et le labyrinthe des départs"" comme celui de l’Immortel, pardon du Perpétuel : ""Le labyrinthe des égarés"", on finit par s’égarer. Sans queue ni tête, écrit dans l’urgence…..

    NABIL

    16 h 25, le 06 octobre 2023

  • JE REGRETTE PROFONDEMENT DE DIRE QUE TOUS LES ARTICLES DE VOTRE *L,ORIENT DES ECRIVAINS* NE SONT PAS DU NIVEAU ESPERE.

    LA LIBRE EXPRESSION

    14 h 35, le 06 octobre 2023

  • Bravo

    Moi

    10 h 14, le 06 octobre 2023

  • émouvant....

    Marie Claude

    09 h 44, le 06 octobre 2023

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