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Qu’y a-t-il dans un nom ?

Pour les Indiens, l’Inde s’est toujours appelée Bharat. Ce nom est même celui qui est utilisé dans la Constitution du sous-continent. « Inde » est le nom qui lui a été attribué par les conquérants et colonisateurs depuis Alexandre le Grand en passant par Christophe Colomb et jusqu’à l’Empire britannique. À l’occasion du sommet du G20 2023 qui s’est tenu le week-end dernier à New Delhi, le Premier ministre Narendra Modi a choisi de faire graver « Bharat » sur la plaque derrière laquelle il a prononcé son discours d’ouverture. Les invitations officielles, adressées aux dirigeants du G20 quelques jours plus tôt, portaient la même dénomination. Le nom de Bharat renvoie au Mahabharata, texte sacré de l’hindouisme, considéré comme le plus long poème jamais écrit. Le nom de l’Inde est une référence plus prosaïque au fleuve Indus. Le premier évoque l’âme du pays, le second un trait géographique, référence pratique pour l’étranger en mal de repères. Peu avant Modi, le président turc Recep Tayyip Erdogan avait imposé de son côté le nom « Türkiye » (Turquie en turc), nom officiel du pays depuis Atatürk. De quoi ces changements sont-ils le signe ? Sans doute d’une réappropriation des identités perdues au fil des guerres et des conquêtes et un désir ferme de changer les habitudes lexicales qui banalisent des blessures historiques en les intégrant dans le langage courant. Au même titre que les personnes, les pays se donnent le droit de changer ces noms qui les gênent pour modifier sur eux le regard du monde et ouvrir un nouveau chapitre.

L’identification est décidément l’un des tropismes marquants de notre époque. Certains vous diront « je suis noir mais je m’identifie comme blond », d’autres « je suis ronde mais je m’identifie comme mince », « je suis sédentaire mais je m’identifie comme sportif ». Au premier abord on est un peu troublé, on veut faire plaisir mais la perception résiste. On finit par s’habituer. Après tout, c’est toujours une contribution à la liberté d’autrui d’être ce qu’il veut et qui il veut.

Mais l’un des problèmes d’identité les plus troublants est celui qui a été généré par le colonialisme. Nombre d’anciens colonisés ont grandi avec l’idée qu’ils appartenaient à des peuples inférieurs puisqu’ils étaient vaincus, et que l’autorité de tutelle était l’exemple à suivre pour sortir de sa condition. Au Liban même, à la période du mandat français, sanctionnés par le fameux « témoin » pour avoir parlé l’arabe dans la cour de récréation, les écoliers finissaient par avoir honte de leur langue maternelle et se sentaient embarrassés de l’employer au sein même de leur entourage. Certes, l’apprentissage du français et de la culture charriée par cette belle langue leur apportait une nouvelle dimension. Mais amputés de leur propre culture, séparés de leur milieu par un gouffre de contradictions, ils finissaient par évoluer dans des capsules, incapables de s’identifier comme Libanais et tout autant considérés comme étrangers par les Français eux-mêmes. L’épisode du mandat fut court mais prégnant. Que dire alors des citoyens des anciennes colonies ?

Vent debout contre toute trace d’influence étrangère, les peuples décolonisés affichent aujourd’hui une radicalité à la mesure de l’érosion culturelle qu’ils ont subie durant toute la période où leurs pays ou territoires ont été occupés. Toute récupération désinvolte de leurs traditions, que ce soit dans la mode, l’artisanat, les arts ou la littérature les agresse. Une nouvelle sensibilité se fait jour. Elle est peut-être exagérément réactive, mais elle est nécessaire à un nouveau contrat social à l’échelle du monde.

Pour les Indiens, l’Inde s’est toujours appelée Bharat. Ce nom est même celui qui est utilisé dans la Constitution du sous-continent. « Inde » est le nom qui lui a été attribué par les conquérants et colonisateurs depuis Alexandre le Grand en passant par Christophe Colomb et jusqu’à l’Empire britannique. À l’occasion du sommet du G20 2023 qui s’est tenu le...
commentaires (7)

…""incapables de s’identifier comme Libanais et tout autant considérés comme étrangers par les Français eux-mêmes"". Toujours le "biais de jugement", les Français eux-mêmes sont pour la plupart d’origine étrangère. Mais c’est quoi un Français d’origine x ou y ? Les Libanais nés en France, "mais, je suis né ici", parlant le français avec ou sans accent sont pour une majorité d'entre eux, qu’ils le veuillent ou non, des Français d’origine libanaise. Question de perception ! De subjectivité ! Au Liban, on a le nom reconnu par l’état civil, et le sobriquet qu’on donne à certaines familles dans des villes et des villages, et qui se transmet de génération en génération. Impossible d’identifier certaines personnes que par leur humiliant sobriquet. Si pour l’un, "l’enfer, c’est les autres", (l'autre signification qu'on donne, par le regard qu'ils portent sur les autres), pour l’autre "...il est l’obligation de vivre avec eux…"

NABIL

13 h 30, le 14 septembre 2023

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Commentaires (7)

  • …""incapables de s’identifier comme Libanais et tout autant considérés comme étrangers par les Français eux-mêmes"". Toujours le "biais de jugement", les Français eux-mêmes sont pour la plupart d’origine étrangère. Mais c’est quoi un Français d’origine x ou y ? Les Libanais nés en France, "mais, je suis né ici", parlant le français avec ou sans accent sont pour une majorité d'entre eux, qu’ils le veuillent ou non, des Français d’origine libanaise. Question de perception ! De subjectivité ! Au Liban, on a le nom reconnu par l’état civil, et le sobriquet qu’on donne à certaines familles dans des villes et des villages, et qui se transmet de génération en génération. Impossible d’identifier certaines personnes que par leur humiliant sobriquet. Si pour l’un, "l’enfer, c’est les autres", (l'autre signification qu'on donne, par le regard qu'ils portent sur les autres), pour l’autre "...il est l’obligation de vivre avec eux…"

    NABIL

    13 h 30, le 14 septembre 2023

  • ""Mais l’un des problèmes d’identité les plus troublants est celui qui a été généré par le colonialisme"", dites-vous. Oui et non. Tout dépend encore du "biais" de jugement. Colonialisme, pour l’un est un crime contre l’humanité, et pour l’autre ouverture sur le monde. L’apprentissage de la langue du colonisateur, ou celle de l’ennemi, mais qui au Liban parle le turc, après une longue domination de quelques siècles qui n’était pas "prégnante". Question de culture dominante comme en Inde où l’on n’a pas retenu du colonialisteur que de conduire à gauche…

    NABIL

    12 h 14, le 14 septembre 2023

  • ""L’identification est décidément l’un des tropismes marquants de notre époque"". Pourquoi dans les transports publics, ou à la rue, je suis forcé de reconnaître (sa ou son) orientation sexuelle, sa religion, ses origines, alors qu’il m’est un inconnu, et que l’habit ne fait pas le moine. Je suis indifférent à l’image qu’on donne de soi...

    NABIL

    11 h 54, le 14 septembre 2023

  • J’adore ces "Impressions". Je m’y perds pour mieux me retrouver. Et ça me change un peu du mauvais du cauchemar de ce qui s'est passé chez nous, il y a 40 ans jour pour jour, quand des Libanais déportaient d'autres Libanais. "Qu’y a-t-il dans un nom ?" C’est toujours le mal nommé… Donner un nom : Zaïre ; Congo (fleuve Congo), et Palestine ; Israël, etc., etc. Et quand on va au Caire ; on monte en Égypte, "rayeh Masr" question de fierté… comme New York ; Big Apple, et Ratisbonne ; Regensbourg… on peut aller à l’infini. Tout dépend, comme on dit dans le café du commerce, du pouvoir et de la puissance du moment. Le nom, c’est surtout le mal nommé quand il ne correspond pas à la réalité (quelle réalité ?). On dit le Liban (un et indivisible) comme La France, La Suisse alors qu’en réalité il sont plusieurs, mais on n’ira jamais jusqu’à nommer Le Liban comme le Emirats Arabes Unis, ou les Etats Unis d’Amérique. Je m’y perds…

    NABIL

    11 h 34, le 14 septembre 2023

  • Je crains que vous n'accordiez trop d'importance à ce que les peuples demandent vraiment par rapport à ce que des chefs ou des influenceurs extrémistes et manipulateurs peuvent leur suggérer et à quoi ils finissent par adhérer plus ou moins mollement ou par haine directe de l'autre.

    M.E

    06 h 42, le 14 septembre 2023

  • Merci pour ce texte equilibre, dans un monde hélas de plus en plus polarisé.

    Abi Nasr Tony

    01 h 25, le 14 septembre 2023

  • Alors l’Iran c’est la Perse

    Eleni Caridopoulou

    01 h 14, le 14 septembre 2023

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