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Sport - Basket

Sagesse - Riyadi : un derby encore victime de ses vieux démons ?

Pour la première fois depuis huit ans, la rivalité emblématique du basket libanais se retrouve à l’affiche d’une finale du championnat, avec tout l’imaginaire socio-politique qu’elle incarne, souvent bien malgré elle.

Sagesse - Riyadi : un derby encore victime de ses vieux démons ?

La rivalité ancestrale du basket libanais déchaîne les passions aux quatre coins du pays du Cèdre. Illustration Guilhem Dorandeu

Il était difficile de passer à côté de la nouvelle. Mercredi soir, sur les coups de minuit, un nouveau concert assourdissant de klaxons a déferlé sur les principales artères des quartiers chrétiens de Beyrouth. De la place Sassine aux confins de Furn el-Chebbak, la fièvre verte s’est emparée de la capitale pour célébrer la victoire in extremis (85-84) de Sagesse, ou de « Hekmeh » c’est selon, face à son éternel rival, « Riyadi », lors de la 2e manche de la finale du championnat libanais. Les couche-tôt d'Achrafieh pourront toutefois se féliciter d'avoir échappé au vacarme des feux d'artifice déployés vendredi dernier pour fêter le grand retour des Verts à ce stade de la compétition, dont ils n'avaient plus vu la couleur depuis huits ans. Une attente interminable pour leurs innombrables supporters, dont les célébrations après la qualification aux dépens de Beirut Club en demi-finale étaient dignes de celles d’un titre : « À la fin du match, j’ai eu les larmes aux yeux », avoue Anthony, originaire de Dekouané, supporter de Sagesse depuis toujours. « Nous ressentons énormément d’excitation et d’émotion après les saisons difficiles que nous avons traversées. Et le fait de retrouver Riyadi fait que cette finale a une saveur particulière. »

De l’autre côté de la ville, en terres sunnites, ce sont au contraire les drapeaux jaune et bleu des « rijel de Manara », qui s’affichent en vitrine des cafés ou au bord des balcons. Au fond de sa boutique de vêtements sportifs qui borde l’avenue principale de Hamra, Malek est contraint de fouiller dans ses derniers stocks pour trouver le kit de Riyadi « en taille L » que demande un client : « Ça n’arrête pas ces derniers jours, tout le monde vient me demander des maillots pour la finale, y compris des fans de Hekmeh », assure-t-il. De quoi supposer que des supporters des deux bords se trouveraient d’un bout à l’autre de la capitale ?

« Deux Liban face à face » ?

Dans un sketch passé à la postérité, diffusé il y a huit ans dans Mafi Metlo sur la MTV en amont de la dernière finale entre les deux clubs, cette rivalité totémique était mise en scène par le duo d’acteurs Adel Karam et Abbas Chahine, interprétant respectivement les rôles de Tony et Mahmoud. Les deux personnages, qui se présentent comme des amis de longue date ayant grandi ensemble dans le quartier de Ras el-Nabeh (situé à la frontière des deux parties de la ville) se retrouvent à l’occasion de ce qui n’est, selon leurs dires, qu'un « simple match de basket ». Lorsque la présentatrice leur demande d’expliciter « avec qui ils sont », malgré l’indice évident que constituent leurs maillots verts et jaunes, le premier répond : « Je suis un fils d’Achrafieh ! Si tu me coupes le bras, tu verras, mon sang est vert », tandis que le second rétorque : « Regarde ma tête… avec Riyadi bien sûr ! Mahmoud et Hekmeh ça ne va pas ensemble. »

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Mais alors que les deux compères promettaient de ne pas se vexer en cas de victoire de l’adversaire et de prolonger la soirée ensemble après le coup de sifflet final, les noms d’oiseaux commencent à fuser par tribunes interposées au fur et à mesure de la rencontre. La tension monte et les deux protagonistes appellent à tour de rôle « Christophe, Mathieu, Maroun et Saliba » descendus tout droit d’Achrafieh pour faire face à « Mohieddine, Abdel Kader, Mohsen et Abou Ali (même s’il est chiite) » en provenance de Tariq Jdidé. Comme prévu, la situation finit par dégénérer et les deux amis qui s’embrassaient quelques minutes auparavant se retrouvent à s’assaillir mutuellement à coups de couteau.

Cette parodie, qui grossit volontairement le trait, s’inspirait sans doute de l’épisode qui avait défrayé la chronique deux années plus tôt : au terme de la 4e manche de la finale de la saison 2013/14, alors que Sagesse venait de l’emporter 69-61 sur son terrain de Ghazir pour égaliser à 2 victoires partout, une bagarre générale éclate sur le parquet où plusieurs joueurs de Riyadi en viennent aux mains avec des fans de Sagesse descendus des tribunes. L’incident, qui avait conduit à la suspension de la finale pour plusieurs semaines, fait partie de ces innombrables machkals qui ont forgé l’image sulfureuse que revêt jusqu'à aujourd'hui cette rivalité historique dans l’imaginaire collectif. À savoir deux clubs hissés au rang d’étendards de deux Liban distincts : celui des chrétiens d’un côté et des musulmans (en majorité sunnite) de l’autre, dont les face-à-face donneraient lieu à un affrontement, parfois physique, dépassant les frontières du sport.

Ahmad Ibrahim (à dr.) relevant Waël Arakji (à g.) lors de la 1ère manche de la demi-finale de WASL 2024. Photo FIBA

« Je le dis aux politiciens voulant exploiter le basket libanais après des victoires : éloignez-vous du sport, il n’est pas à vous ! » répétait encore Akram Halabi, président de la fédération lors du parcours historique de la sélection nationale en Coupe d’Asie à l’été 2022. Car si certains adoptent une lecture profane de ces rivalités sportives face à des pratiques jugées « anachroniques », les récupérations politiques régulières exercées autour de la balle orange montrent que celle-ci ne peut en être totalement hermétique malgré les efforts consentis pour l’en éloigner. La dernière en date ne remonte pas plus tard qu’au week-end dernier. Dans un message publié sur son compte X, le député Kataëb Nadim Gemayel concluait ainsi ses félicitations à l’égard de son équipe de cœur : « Sagesse était et restera une source de joie, d'unité permettant de resserrer les rangs au sein de la communauté chrétienne. »

Antoine Choueiri, un « architecte visionnaire »

Un ton assez similaire à celui que l’on pouvait retrouver dans ces mêmes colonnes il y a une dizaine d’années, où ce duel entre « le porte-drapeau des chrétiens du Liban, toutes tendances politiques confondues » face aux « autres » (entendez les Libanais de confession musulmane ou plus globalement, tous les alliés du régime syrien présents sur le sol national), était analysé sans équivoque au prisme de la « guerre confessionnelle » dont on rejouerait le match sur les terrains de sport. Quoi qu’on en pense, cette lecture correspond au logiciel installé dans le système du basket libanais lors de son émergence au milieu des années 1990 : « Les équipes de basket au Liban ont suivi la même distribution politico-religieuse que celle imposée par la Constitution, analyse Ziad Joseph Rahal, chercheur à l’Université de Lille et auteur de plusieurs articles scientifiques sur le sport au Liban. Les pionniers du basket ne pouvaient pas s’affranchir de cette logique qui structure tout ce qui se passe dans la société. C’est pourquoi les partis politiques se sont imbriqués dans les équipes de basket qu’ils finançaient pour servir leurs intérêts, souvent bien plus électoraux que sportifs. »

Sur un sol qui avait perdu toute trace de culture sportive après quinze « années noires », le basket conquit en un rien de temps les cœurs des Libanais à l’heure où la ligue américaine, la NBA, s’internationalise à travers le globe dans le sillage de sa nouvelle figure de proue, Michael Jordan. C’est alors qu’un riche entrepreneur à la tête du plus vaste empire médiatique du Moyen-Orient se met en tête de faire du Liban « l’un des dix premiers pays de basket dans le monde » : « Antoine Choueiri était un visionnaire, assure Ziad Joseph Rahal. Il avait une imagination et une ouverture d’esprit supérieures à beaucoup d’autres. C’est lui qui a fait passer le basket et le basketteur libanais du monde amateur au professionnel. »

Pour mémoire

Club sportif Antonin - Sagesse : une bagarre sur fond de tensions politiques ?

Véritable architecte de la ligue de basket locale et de son écosystème, l’actionnaire principal de la chaîne LBCI (également propriétaire de la régie publicitaire de L’OLJ), se mue en président du club du « Collège de la Sagesse », basé à Achrafieh, dont la section basket est créée en 1992. Deux ans plus tôt, avec la signature des accords de Taëf mettant fin à la guerre civile, la représentation politique chrétienne se retrouve dépourvue de certaines prérogatives (dont une réduction des pouvoirs du président de la République), puis de représentation politique significative à l’heure où Michel Aoun est contraint à l’exil en France et Samir Geagea (dont Choueiri, originaire de Bcharré, était familier) envoyé en prison. Un vide et une frustration idoines pour une équipe de basket, synonyme d'échappatoire, munie de larges moyens financiers lui permettant d’empiler les titres sur la scène nationale et continentale, dont sept titres de champion du Liban d’affilée (1997-2004), auxquels il faut ajouter deux coupes arabes ou encore deux coupes d’Asie des clubs.

« J'ai grandi dans une famille où tout le monde supportait Sagesse à une époque où nous subissions la présence de l'armée syrienne, se remémore Anthony. C'est pourquoi aller voir les matchs de Hekmeh était vécu comme un vecteur de liberté, une occasion de faire entendre notre voix ». Un temps où le constrate entre les différentes tribunes du Liban était d'autant plus saisissant. Alors que les fans de Sagesse risquaient la prison pour avoir entonné des slogans hostiles à l'influence du régime Assad au pays du Cèdre dans les travées de Ghazir, on pouvait entendre le tristement célèbre : « Allah, Souriya, Bachar w bas » (signifiant en français : Dieu, la Syrie, Bachar et rien d'autre) dans celles de Nejmeh, la célèbre équipe de football supportée majoritairement par la communauté chiite. Un chant qui a d'ailleurs toujours la cote auprès de certains fans de Ahed, club affilié au Hezbollah.

Quand Hariri supplante Choueiri

Il ne restait plus qu’à trouver à Sagesse un rival digne de ce nom pour que la panoplie soit complète et que le jeu médiatique se mette en place. De l’autre côté de la ville, Hicham Jaroudi, le président du « Club sportif » de Manara, plus connu sous l’appellation « Riyadi » sollicite l’aide de celui qui fut nommé Premier ministre quelques années auparavant, un certain Rafic Hariri, pour donner une nouvelle dimension à ce club fondé en 1934. Déjà investi personnellement dans le financement d’al-Ansar, le grand club de football sunnite de Tariq Jdidé, il met à disposition de Riyadi des moyens financiers considérables qui permettent aux Jaunes de se hisser progressivement au niveau des Verts au point de leur voler la vedette : ainsi naquit le « derby de Beyrouth ».

Cet investissement de Hariri consacre dans le même temps l’affiliation de Riyadi au Courant du futur. Un processus qui se fait en miroir de celui de Sagesse, historiquement associé aux Kataëb et aux Forces libanaises, dont l’un des députés, Jihad Pakradouni, est de nouveau venu à la rescousse du club de Ghazir l’été dernier, alors au bord de la banqueroute. « Sans cet arrière-plan politique et communautaire, la passion pour le basketball n’aurait probablement pas été aussi forte », écrivait Nadim Nassif dans sa thèse offrant une « Analyse de la politique du sport au Liban ». « Est-ce un hasard si le retour de Samir Geagea et des Forces libanaises sur la scène politique après la Révolution du Cèdre en 2005 coïncide à la chute sportive de Sagesse ? Financer une équipe de basket faisant office de porte-voix n’était plus une nécessité », analyse-t-il.

Sous les yeux du portrait d'Antoine Choueiri, Omar Jamaleddine (à g.) tentant de contrer Amir Saoud (à dr.) lors de la 2e manche de la demi-finale de WASL 2024. Photo FIBA

Le milieu des années 2000 correspond surtout au retrait d’Antoine Choueiri de la présidence de Sagesse et du monde du basket en général, lassé par les contestations internes contre son omnipotence au sein des instances sportives et ses projets de « NBA arabe » avec la Syrie, la Jordanie et d’autres pays de la région. La fin de l’âge d’or des Verts est alors marqué par le « passage à l’ouest » de plusieurs de ses joueurs emblématiques, en particulier Walid Doumiati et Fadi Khatib, dont le transfert vers Riyadi fut perçu comme une véritable trahison par les fans, qui n’ont plus vu leurs protégés soulever un titre national depuis une vingtaine d’années.

Deux institutions qui appartiennent à « tout le Liban »

Une éternité pour un public disséminé aux quatre coins du pays, y compris dans des régions peu connues pour compter des supporters des Verts : « Je suis tombée amoureuse du club lorsque l’équipe était au sommet, raconte Nadine, la trentaine, originaire de Mayfadoun, dans le caza de Nabatiyé. Mon rapport au basket n’a absolument rien à voir avec le confessionnalisme. Comme beaucoup, j’ai choisi de soutenir l’équipe qui me faisait rêver quand j’étais enfant, et qu'elle était composée de joueurs légendaires comme Élie Mechantaf. » L’inverse existe aussi du côté de Mteïn, dans les hauteurs du Metn, où Charbel, lui aussi trentenaire, a bel et bien juré fidélité à… Riyadi. « Lorsqu’on est fan de basket, comment ne pas supporter une équipe qui joue à un tel niveau année après année ?  interroge-t-il. Pour moi, il n’y a pas d’autres règles que celles du sport. Qu’en est-il des joueurs chrétiens qui ont marqué l’histoire de Riyadi comme Jean Abdelnour ? Ou des musulmans qui sont devenus des légendes de Sagesse comme Fadi Khatib ? »

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Son homonyme des Ultras de Sagesse confirme : « Sagesse est une institution qui appartient à tout le Liban, pas juste aux Forces libanaises, affirme Charbel. Dans notre public, il y a des chrétiens, des druzes, des sunnites, des chiites… Sagesse rassemble sans distinction. » « Je déteste tout ce qui a trait au confessionnalisme et aux ingérences politiques dans le sport, abonde Khodr, également membre d’un groupe de supporters de Riyadi. On adore se chambrer et se provoquer entre supporters, parfois de façon assez provocante. Mais jamais je n’ai considéré Sagesse comme un club “ennemi”. Nous sommes deux équipes libanaises qui luttons pour être meilleurs que l’autre, rien de plus. »

Refus de l’assignation à résidence, rupture avec les vieux réflexes communautaires, autant d’éléments qui incarnent la mentalité d’une large partie de cette nouvelle génération libanaise, toujours plus nombreuse à se passionner pour la balle orange. Cela n’empêche pas pour autant de nouveaux débordements d’émailler certaines rencontres, la saison qui s’achève en est la preuve, y compris la finale en cours. Mais après de longues années passées à décompter les mashkal autour des terrains, n’y a-t-il pas désormais la place pour un basket émancipé de ses racines politico-confessionnelles et de ses autres « vieux démons » ? En revanche, en ce qui concerne les pétards susceptibles de vous réveiller au milieu de la nuit, il ne faut pas se bercer d’illusions.

Il était difficile de passer à côté de la nouvelle. Mercredi soir, sur les coups de minuit, un nouveau concert assourdissant de klaxons a déferlé sur les principales artères des quartiers chrétiens de Beyrouth. De la place Sassine aux confins de Furn el-Chebbak, la fièvre verte s’est emparée de la capitale pour célébrer la victoire in extremis (85-84) de Sagesse, ou de « Hekmeh »...
commentaires (2)

C’est mal connaître les supporters de Nejmeh pour dire qu’ils sont à majorité chiites. Nejmeh est le club légendaire de Beyrouth et son public, de toute confession, est majoritairement représenté par les sunnites de la capitale

Le Tigre

20 h 23, le 18 mai 2024

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Commentaires (2)

  • C’est mal connaître les supporters de Nejmeh pour dire qu’ils sont à majorité chiites. Nejmeh est le club légendaire de Beyrouth et son public, de toute confession, est majoritairement représenté par les sunnites de la capitale

    Le Tigre

    20 h 23, le 18 mai 2024

  • Un match de basketball pourrait réconcilier deux pays voisins qui sont des dingues de Basketball . Vous avez devenu ?

    Dorfler lazare

    23 h 24, le 15 mai 2024

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