
Une peinture murale dans une rue de Beyrouth. Photo João Sousa
Malgré l’effondrement économique du Liban depuis la fin de l’été 2019, le tourisme est reparti en trombe cette année. Les professionnels du secteur ont ainsi annoncé en juin s’attendre à quelque deux millions de visiteurs cet été, soit les chiffres les plus importants depuis 2019, crises multiples et pandémie de Covid-19 obligent.
Parmi ces voyageurs, et comme chaque année, le pays constate une forte présence d’expatriés, revenant pour les vacances. L’an dernier, sur un total de près de 2,5 millions d’arrivants au Liban, dont 1,3 million entre début juillet et fin septembre 2022, près de 62,6 % étaient des Libanais expatriés, selon les derniers chiffres combinés du ministère du Tourisme et de la Sûreté générale.
Si la saison estivale s’avère déjà exceptionnelle – il suffit de se balader sur la côté libanaise pour s’en rendre compte –, elle l’est aussi pour certains expatriés libanais, qui n’étaient plus revenus au pays depuis le début de la crise. Outre l’excitation de retrouver famille et amis, nombreux sont les questionnements et inquiétudes qui les taraudent.
L’Orient-Le Jour est allé à la rencontre de quatre d’entre eux.
L’écart des richesses et le cours de la livre
Parmi eux, André Chidiac, 66 ans. Ce chef de service de chirurgie dans un hôpital de Toulon en France a fui la guerre civile en 1977. Depuis, il revenait une à deux fois par an au Liban, et ce jusqu’en 2019. La crise et la pandémie ont de fait freiné son retour auprès de sa famille, enfin prévu pour septembre. « Ma sœur est encore là, je rentre surtout pour la voir », explique-t-il, ajoutant ne pas savoir à quoi s’attendre, lui qui continue de s’informer sur l’évolution de la situation du pays par les chaînes de télévision locales et par ce que lui en dit sa famille. « D’un côté, tout le monde me dit que tout va bien, et en même temps, je m’attends à voir beaucoup de pauvreté, une population un peu aux abois. J’ai l’impression que la classe moyenne a disparu, qu’il n’y a plus que des riches ou des pauvres. »
Pour sa retraite, André Chidiac envisageait de s’installer au Liban six mois dans l’année mais la situation actuelle a rebattu les cartes : « L’avenir du pays m’inquiète, on le voit s’éteindre progressivement. Les hommes politiques ne font rien, ils défendent leurs intérêts plutôt que ceux du Liban. Je ne sais pas comment survivre dans ce pays : pas d’électricité en continu, pas d’eau courante… ». Son retour, le sexagénaire le voit aussi comme un test : « Quand je serai sur place, je pourrai tâter le terrain. »
Mais ce n’est pas tout. L’instabilité de la livre libanaise aussi l’inquiète : « Je vais devoir prendre une petite valisette pour porter toutes ces livres ou me balader avec des dollars ! » Car la dernière fois qu’André Chidiac était venu au Liban, un dollar équivalait toujours à 1 500 livres. Aujourd’hui, il faut en compter près de 92 000 pour atteindre la valeur d’un seul billet vert. Le plus grand billet libanais, de 100 000 livres, qui valait 66,67 dollars avant la crise, n’en vaut donc plus qu’un et quelque.
Une aberration pour ces expatriés. Si le taux de change entre la livre et le dollar s’est certes stabilisé ces derniers mois, la société s’est, elle, de plus en plus « dollarisée ». Le coût de la vie a donc fortement augmenté, et ceux qui reviennent au Liban, après une absence de quatre ans, le constatent, quelque peu estomaqués : « J’avais prévu un budget similaire pour une ville assez chère en Europe. J’ai même dépensé plus que ça, je ne suis même pas allé dans des endroits de luxe. C’est fou de voir ça », explique Marc Élie Hayek, chef de cuisine de 27 ans. Installé en France depuis 2014, il y revenait régulièrement jusqu’en 2019.
Ce retour, le jeune homme le qualifie pour partie de « traumatisant » : « On a toujours vécu dans des bulles, avec des différences sociales, mais là, j’ai senti ça à un niveau extrême. Ma famille est toujours installée au Liban et je reçois des informations au quotidien, mais on ne comprend la réalité qu’une fois sur place. Tu as l’impression de ne plus connaître ton propre pays. » Revenu au Liban, par nécessité de se « ressourcer », le jeune homme affirme néanmoins qu’il ne restera « plus jamais en France pendant quatre ans sans revenir ».
De son côté, Souad Elden, orthophoniste de 28 ans, a traversé une bonne partie de la planète pour revenir au pays, qu’elle n’avait, elle non plus, pas revu depuis l’été 2019. Arrivant tout droit de Sydney, la jeune femme dresse le même constat : « Je ne pensais pas que la dévaluation de la monnaie était aussi grave. Je suis venue avec des dollars et nous sommes vite arrivés à court, et c’était compliqué de retirer de l’argent avec notre carte bancaire internationale. » Comme l’appréhende André Chidiac, la Libano-Australienne a été marquée par les différences de niveau de vie des Libanais : « L’écart entre les riches et les pauvres est devenu si grand que ça en devient difficile d’apprécier pleinement son voyage. »
Enfin, Caren Abbas, 35 ans, a quitté le Liban en juillet 2020 pour s’installer à Montréal, et n’y est revenue qu’en juin dernier. Mère de deux enfants, elle ne se voyait pas rentrer avant, du fait des crises qui se sont succédé : pénuries d’essence et de médicaments, pandémie de choléra, absence d’électricité, entre autres. Lors de son séjour, ce sont une nouvelle fois les écarts de richesse et le cours de la livre qui l’ont grandement marquée : « Quand je suis revenue, je ne comprenais plus rien. »
Consciente du caractère festif du peuple libanais, Caren Abbas a tout de même été étonnée de voir les bars et les restaurants pleins, en totale contradiction avec ce qu’elle voyait aux informations. « Ça a été un choc. Quand on regarde les nouvelles, c'est très pessimiste », explique-t-elle, mais sur les réseaux sociaux la fête est de mise. Un état de fait qu'elle n’arrivait pas à intégrer, jusqu’à ce qu’elle échange avec les habitants sur place : « Au Liban, il n’y a pas vraiment d’avenir. Ils gagnent de l’argent au travail et le dépensent car ils ne déposent plus rien à la banque. C’est comme s’il n’y avait pas de lendemain, puisqu’il n’y a pas d’État. »
Malgré l’effondrement économique du Liban depuis la fin de l’été 2019, le tourisme est reparti en trombe cette année. Les professionnels du secteur ont ainsi annoncé en juin s’attendre à quelque deux millions de visiteurs cet été, soit les chiffres les plus importants depuis 2019, crises multiples et pandémie de Covid-19 obligent.Parmi ces voyageurs, et comme chaque année, le...
commentaires (9)
Certains commentaires, me semble t il, sont exagérés, bien évidemment si l'on descend à l'Intercontinental Phoenicia ou au Kimpiski summerland pour un mois, le portefeuille risque d'en pâtir.. mais comme tous les Libanais qui reviennent au pays ont un point de chute, il faudrait relativiser ce coût de la vie.,. Les produits de consommation courante en monnaie constante et même en valeur nominale sont visiblement mons élevés en $ ,
C…
15 h 51, le 14 juillet 2023