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Société - Reportage

Non payés et sous-financés, les pompiers volontaires luttent seuls pour sauver les forêts du Akkar

L’histoire se répète chaque année, mais de plus en plus intensément : des dizaines de feux de forêt ravagent cette région reculée du Liban. Face au changement climatique et à la négligence de l’État, habitants, amoureux de la nature et randonneurs locaux ont pris les choses en main pour sauver leur environnement.

Non payés et sous-financés, les pompiers volontaires luttent seuls pour sauver les forêts du Akkar

Un pompier volontaire dans un camp d'entraînement aux incendies de forêt à Andkit, dans le Akkar. Photo João Sousa

Combinaison sur le dos, casque sur la tête et tuyaux d’arrosage à la main, une dizaine de jeunes pompiers s’élancent de leur camion dans une forêt dense à la conquête du sommet de la colline. « Yalla, yalla ! » s’encouragent-ils. Arrivés, il n’y pas une seconde à perdre : il est temps d’activer les lances afin de sauver ce qui peut encore l’être parmi les genévriers et les pins de cette montagne reculée de l’extrême nord du Liban, dans le gouvernorat du Akkar.

Il faut commencer par la source des flammes afin de s’assurer de l’extinction de l’incendie et éviter qu’il ne se propage. Et puis il faut aussi déterminer une voie d’évacuation en cas d’urgence. « Le plus important est d’avoir un plan », explique Antonio Meaïki, chef d’équipe de 27 ans.

Seulement, voilà : il n’y a ni feu ni eau dans les tuyaux. Ces hommes ne sont pas en danger. Ils font un exercice. Dans la périphérie de Andqit, l’équipe simule tout type de sinistres auxquels ils pourraient être confrontés. La saison des feux de forêt commence dès que la température part à la hausse, créant un cocktail parfait pour réduire en cendre les précieux arbres de cette région.

Une équipe de pompiers volontaires du camp de Andkit s'entraînant à éteindre un feu sur une colline boisée. Photo João Sousa

Le réchauffement climatique aggrave les feux

L’élévation des températures, accompagnée de sécheresses plus intenses et d’incendies plus fréquents, est encore toute récente. Les feux de forêt se déclenchent à des altitudes plus élevées et sont de plus en plus dévastateurs. Et le Akkar est loin d’en être épargné, explique Georges Mitri, directeur du Programme des ressources naturelles et de la Terre à l’Université de Balamand, qui étudie les feux de forêt à travers le Liban et dirige une plateforme en ligne permettant de suivre les risques d’incendie en fonction des données météorologiques.

« Notre recherche montre clairement la relation entre le réchauffement climatique et les feux », déclarait-il début avril à L’Orient Today. À ce moment-là, les données internationales avaient permis d’illustrer que mars 2023 avait été le deuxième mois le plus chaud de la planète jamais enregistré. « Une de nos études a démontré comment quelques régions étaient affectées par des sécheresses croissantes depuis 202, la plupart étant des régions montagneuses » similaires au Akkar, poursuit le chercheur.

Le premier des trois postes d'observation des incendies prévus à la périphérie de Andqit. Il a été construit au début du mois par l'ONG locale Tadbeer. Raffoul Élias, un soldat à la retraite, occupe le poste d'observation avec des jumelles et un drone équipé d'une caméra pour surveiller la vallée en contrebas, à la recherche d'incendies et de pyromanes. Photo João Sousa

Des épidémies de parasites ont desséché certains arbres avant même la survenue de la saison des feux, et les forêts denses battues par les vents forts mettent le Akkar en danger. En plus, la crise économique aggrave le sort de ces forêts. Il y a « 600 volontaires » dans cette région, affirme Charbel Manaa, porte-parole de la Défense civile. « Nous disposons des capacités humaines nécessaires », affirme-t-il, mais « la topographie du Akkar est accidentée. Alors, lorsqu’il y a des incendies, il n’y a souvent pas de routes d’accès pour les éteindre ». Il faut même parfois appeler des hélicoptères de l’armée à la rescousse, révèle-t-il, avant d’ajouter que c'est bien pour ces raisons que les feux de forêt de 2021 avaient constitué une telle « catastrophe ».

« On ne peut compter que sur nous-mêmes »

« C’était sur cette colline. » Depuis son jardin à Kfartoun, Siham Melhem montre du doigt un point situé à quelques kilomètres de là. C’est une journée froide et brumeuse, l’entraînement de l’équipe de Andqit va bientôt démarrer. Un après-midi, il y a deux ans, sur cette colline qui fait face à la maison familiale, cette dame a vu pour la première fois des flammes s’élever au loin. Mais, rapidement, elles ont pris de l'ampleur et se sont transformées en un véritable incendie de forêt qui a dévoré trois millions d'arbres sur une superficie de 1.500 hectares, selon Georges Mitri. Les habitants affirment n'avoir jamais connu l'origine de cet incendie ravageur.

Ce jour-là, Siham et sa famille ont fait ce qu'ils font toujours lorsqu'un incendie se déclare le long des collines : ils ont rempli un énorme réservoir métallique avec l'eau de leur maison, l'ont hissé sur leur camionnette à l'aide de vérins à pompe manuelle et se sont rendus sur les lieux pour aider les premiers intervenants à éteindre le feu. La plupart des membres de la famille ont contribué, y compris Amine, 15 ans, le frère de Siham.

Le travail a duré des heures. Des volontaires venus d’un peu partout, du Akkar et du pays, ont également afflué pour apporter leur aide. Les femmes de la région se sont organisées pour leur apporter de l'eau et des plats cuisinés, tandis que les cloches des églises sonnaient pour alerter les habitants. Mais alors qu'il luttait contre les flammes, Amine est tombé, se blessant gravement à la tête. Le temps d’arriver à l'hôpital le plus proche, il était déjà trop tard.

« Au ciel éternel, le martyr Amin Melhem », peut-on lire sur une affiche que la famille Melhem de Kfartoun, au Akkar, conserve encore dans sa maison. Amin n'avait que 15 ans lorsqu'il est mort d'une blessure à la tête en aidant les habitants de son village à éteindre un incendie dévastateur en juillet 2021. Photo João Sousa

Désormais « martyr », dit sa famille, qui conserve une grande affiche de son portrait, encadrée de bois, au cœur de la maison. « Au Akkar, il n'y a pas d'État », déclare Jamil Melhem, le père d'Amine, alors qu’il se repose chez lui dans ce coin reculé de Kfartoun. Le seul moyen d'y accéder est de franchir un poste de contrôle militaire et de marcher sur des routes de montagne obscurcies par le brouillard. Les proches de Jamil s'assoient autour de lui pour prendre le café. « Même si nous appelions la Défense civile, cela prendrait trop de temps pour arriver jusqu'ici. Et s'il y avait un hôpital plus proche de nous, peut-être qu'Amine serait encore en vie. »

Il a fallu des jours et des dizaines de volontaires pour éteindre l'incendie, expliquent plusieurs jeunes portant l'uniforme de pompier de l'association "Sur le chemin du Akkar" (Akkar Trail), entre deux exercices d'entraînement au camp de Andqit. Lorsqu'on leur demande s'ils ont pu dormir pendant cette période, ils se contentent de rire. Certains d'entre eux ont pu rentrer chez eux en voiture, dans les villages voisins, pour quelques heures de repos. D'autres, comme Lara Moussa, 27 ans, de la ville voisine de Qobeyate, ont livré de la nourriture et de l'eau potable aux pompiers, qu'ils avaient rassemblées en se coordonnant via WhatsApp. S’ils ont finalement réussi à éteindre le feu, l’inévitable s’est produit et de grandes étendues de forêts ont été endommagées.

Quelques mètres plus loin, le berger Omar el-Khaled conduit son troupeau de chèvres en direction des collines qui bordent une autoroute sinueuse. Lui aussi s’inquiète des incendies dans la région. « Ces feux brûlent les plantes dont elles se nourrissent », regrette-t-il en portant dans les bras l’un de ses chevreaux. Les incendies peuvent également bloquer l’accès aux routes qu’il a l’habitude d’emprunter. Un feu de forêt datant d’environ six mois l’a d’ailleurs contraint à changer de chemin et à conduire ses chèvres plus bas pour les faire paître. « Tu dois sortir les chèvres le plus vite possible et t’assurer de les mettre à l’abri », explique-t-il. Le conséquences des feux de 2021 sont toujours aussi flagrantes sur les collines qui l’entourent. Les routes montagneuses sont encerclées par les restes calcinés de pins brûlés qui ne sont plus que des souches noircies.

Une initiative bénévole

Parmi les habitants de la région, certains se dotent d’une véritable formation de sapeurs-pompiers. Un week-end de début juin, plus de 100 habitants, hommes et femmes, se réunissent à Wadi Oudine, une vallée verdoyante située à la périphérie de Andqit, pour s’entraîner à lutter contre les feux de forêt. Cet entraînement, organisé par des ONG locales, est le premier du genre. Ils y sont entourés de tentes, de camionnettes improvisées en camions de pompier et de râteaux métalliques pour dégager les broussailles sèches et inflammables. À quelques pas de là, quelques narguilés laissent imaginer un temps de repos prévu plus tard dans la soirée.

Que ce soit les participants ou les formateurs, tous ont appris à lutter contre les incendies seulement ces dernières années, alors qu'auparavant, ils n’étaient que de simples passionnés de nature et guides d’activités de plein air. Parmi eux, Hatem el-Fahel, originaire de la ville voisine de Akroum, sauvait des animaux sauvages blessés.

Ce camp s’inscrit dans le cadre des efforts déployés par les habitants du Akkar au cours des deux dernières années pour répondre au risque croissant que présentent les feux pour leurs terres agricoles et forêts. Ils sont tous bénévoles, selon Khaled Taleb, chef de l’association Sur le chemin du Akkar, basée près de Mechmech et dont la cellule coorganise les entraînements du week-end. Pourquoi ? « Tout simplement parce que je suis un amoureux de l’environnement », répond-il.

Une équipe de secouristes de Mechmech, Akkar, se détend, fume et chante des chansons traditionnelles autour du feu de camp après une journée de formation à Andqit. Photo João Sousa

« Le problème me dépasse »

Un samedi après-midi, autour d’un tas de foin et juste en dessous des tentes, Antonio Meaïki, le chef d’équipe du camp, explique à un groupe de stagiaires en uniforme : « Le feu a besoin de trois éléments : oxygène, chaleur et combustible, c’est-à-dire quelque chose à brûler. Pour l’éteindre, il faut supprimer l’un de ces éléments. Faites donc preuve de créativité pour pouvoir combattre un feu avec les ressources dont vous disposez. » Si Antonio Meaïki est interne à l’hôpital la semaine, il est aussi volontaire avec l’équipe de Sur le chemin du Akkar durant son temps libre et le week-end, prêt à répondre aux feux de forêt. En mai dernier, il s’est également entraîné dans un camp de formation internationale sur les incendies en Pologne.

À ses côtés, Khaled Taleb, également de Sur le chemin du Akkar, s’apprête à incendier une poignée de foin devant les stagiaires, le premier vrai feu de la session d’entraînement. Silencieux, il attire leur attention en observant la flamme grandir. Au bout d’une minute environ, essayant d’éviter la propagation, les stagiaires dégagent les broussailles sèches à l’aide de leurs râteaux métalliques. « C’est le principe d’isolation ! » explique Antonio Meaïki. Sans aucun réservoir d’eau, le feu s’éteint rapidement dans un nuage de fumée. À proximité, les deux camionnettes de Sur le chemin du Akkar se tiennent prêtes, équipées de réservoirs d’eau et de tuyaux. C’est grâce aux dons de GoFundMe que l’une des camionnettes a pu être remise à neuf.

Les stagiaires du camp de lutte contre les incendies d'Andqit apprennent à descendre en rappel le long d'une pente, une compétence qui peut ensuite servir à secourir les victimes d'incendies de forêt. Photo João Sousa

Quelques jours plus tard, un grand incendie s’est déclenché quelque part dans les collines près de Mechmech. Sur le chemin du Akkar et un autre groupe de la localité se sont joints à la Défense civile locale pour aider à éteindre le feu. Le lendemain, celui-ci brûlait toujours, mais était provisoirement sous contrôle, selon Khaled Taleb. Lui et les autres hommes font une pause pour envoyer un selfie. « En toute honnêteté, ce problème me dépasse », confie-t-il, révélant ensuite qu'il enseigne à ses enfants l’environnement et la randonnée.

L’un d’eux, Adnane, âgé de 5 ans, est déjà fasciné par l’extinction de feux et peut nommer tout l’équipement de service de son père. Sur son téléphone, ce dernier a affiché une photo de son fils en uniforme de pompier, tuyau d’eau à la main. Khaled Taleb admet qu’il serait fier si Adnane devenait sapeur-pompier. « Dans les conditions actuelles, il est hors de question de faire l’autruche et se déresponsabiliser », conclut-il.

Combinaison sur le dos, casque sur la tête et tuyaux d’arrosage à la main, une dizaine de jeunes pompiers s’élancent de leur camion dans une forêt dense à la conquête du sommet de la colline. « Yalla, yalla ! » s’encouragent-ils. Arrivés, il n’y pas une seconde à perdre : il est temps d’activer les lances afin de sauver ce qui peut encore l’être parmi les genévriers et les...
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Pourquoi il n'a pas une ONG qui les paient?

Eddy

14 h 57, le 04 juillet 2023

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Commentaires (1)

  • Pourquoi il n'a pas une ONG qui les paient?

    Eddy

    14 h 57, le 04 juillet 2023

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