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Idées - Point de vue

Agir sur l’image de l’autrui communautaire dans la jeunesse libanaise

Agir sur l’image de l’autrui communautaire dans la jeunesse libanaise

Photo d’illustration : des lycéennes manifestant contre le gouvernement le 7 novembre 2019 sur la place al-Nour, à Tripoli. Joseph Eid/AFP

Depuis le début de la crise, un certain retour en force des clivages sociaux, politiques et communautaires est perceptible au sein de la société libanaise. Si l’apparition de plusieurs mouvements réclamant la fin du confessionnalisme politique dans la foulée de la protestation du 17 octobre 2019 nuance en partie ce constat, force est de constater que l’appréhension des Libanais les uns vis-à-vis des autres, par leur appartenance religieuse ou communautaire, voire entre communautés de la même religion, demeure une donnée structurante. Une donnée qui s’est notamment traduite à travers l’histoire par une occupation communautaire du sol, ultérieurement renforcée par la guerre civile (1975-1990).

Les instances de socialisation, à commencer par l’école, jouent naturellement un rôle non négligeable dans la représentation sociale que les Libanais ont de leurs concitoyens appartenant à une communauté religieuse différente. C’est pourquoi nous avons tenté d’identifier les facteurs favorisant l’émergence et l’évolution de cette image dans le cadre d’une thèse en sciences de l’éducation soutenue en mai 2021 à l’Université libanaise et intitulée « Image de l’autrui communautaire chez l’apprenant libanais ».

Perceptions distinctes et fluctuantes

Dans ce cadre, nous avons mené en 2015 une enquête par sondage auprès d’un échantillon de 600 bacheliers, afin d’identifier les images dominantes de l’autrui dans chacune des communautés et déterminer l’action des facteurs politiques, religieux, économiques, sociaux et culturels sur cette dernière.

Le premier enseignement de ce sondage est que ces perceptions sont à la fois différentes et non réciproques et sont largement liées à des caractéristiques sociales prêtées à telle ou telle communauté ou à la perception d’une menace politique potentielle. Ainsi, la majorité des jeunes sunnites, chiites et druzes interrogés ont fait part de sentiments plutôt positifs envers les chrétiens – dans un contexte de division politique de cette communauté et de sentiment de marginalisation y régnant, notamment en raison du vide présidentiel de l’époque. Il faut cependant noter que cette perception globalement positive des jeunes musulmans à l’égard des chrétiens n’englobait pas les Arméniens – qui avaient pourtant affiché une position de neutralité durant la guerre civile –, notamment en raison du cloisonnement attribué à tort ou à raison à cette communauté. Un préjugé qui concerne également d’autres communautés musulmanes, comme les druzes et les alaouites, mais pas certaines minorités chrétiennes comme les grecs-catholiques – la communauté globalement la mieux perçue parmi les jeunes musulmans interrogés.

Quant à la perception des chiites et des sunnites par les bacheliers chrétiens interrogés, elle était, selon cette enquête, globalement négative, car ils les accusaient, entre autres, d’avoir exclu leur communauté du pouvoir politique et de l’administration publique. Néanmoins, il ne s’agissait pas, dans la plupart des cas, d’une perception négative englobant l’ensemble des musulmans, mais de la juxtaposition de deux défiances distinctes et liées à la polarisation politique au sein de leur propre communauté : les chrétiens s’identifiant politiquement au mouvement du 14 Mars accusaient les chiites d’être responsables de leur marginalisation, et ceux s’identifiant au 8 Mars en rendaient responsables les sunnites.

Il faut cependant noter que ces perceptions des jeunes Libanais vis-à-vis de l’autrui communautaire ne sont pas constantes, fixes, rigides ou établies une fois pour toutes, mais sont changeantes en fonction des conjonctures politiques et des alliances intercommunautaires. On peut par exemple se demander quelle aurait été la perception des chrétiens par les jeunes bacheliers musulmans si la même enquête avait été effectuée entre 1998 et 2004 – alors que les divisions politiques au sein de la communauté chrétienne apparaissaient comme plus faibles…

Changer d’approche éducative

Ce caractère évolutif des perceptions souligne en tout cas la possibilité d’agir sur ces représentations, afin d’en atténuer les dimensions négatives. C’est là qu’intervient notamment la formation scolaire à la citoyenneté et au vivre-ensemble. Or notre analyse du contenu des manuels d’éducation civique, d’histoire, de sociologie, de littérature arabe française et anglaise montre qu’ils véhiculent certes les valeurs de convivialité, de tolérance, de respect d’autrui, d’unité nationale et de patriotisme, mais le plus souvent de manière vague et non sensibilisante. Par exemple : la non-conformité de ces valeurs avec les objectifs auxquels ils correspondent dans le curriculum libanais ; le passage sous silence des problèmes confessionnels ou communautaires qui sapent l’unité nationale ; l’absence des instruments prévus à l’internalisation de ces valeurs par les apprenants ; les conceptions et les attitudes opposées et contradictoires des auteurs, notamment vis-à-vis de la laïcité et de la religion.

Certes, ces manuels comportent des messages qui correspondent aux objectifs généraux et spécifiques du curriculum, mais une véritable éducation aux valeurs citoyennes, de tolérance, de paix et de civilité consiste à faire usage de moyens pédagogiques permettant d’ancrer ces concepts dans la pensée de l’apprenant. De même, quand on examine la façon dont ces valeurs sont communiquées aux élèves, à la lumière des préceptes de la psychologie sociale, l’on remarque facilement que les thèmes explorés dans les manuels scolaires s’adressent à la connaissance des apprenants, sans nécessairement concrétiser ce savoir ou ces connaissances par des activités reliées à leur vécu. Or cela est une condition nécessaire pour que ces derniers soient capables de produire des actions et réactions adaptées à leur environnement et adéquates à leur contexte social.

Ainsi, introduire ces valeurs au programme des études ne suffit pas à lui seul à bien doter l’apprenant des valeurs qui feront de lui un citoyen œuvrant activement pour la coexistence pacifique entre communautés. La formulation des consignes est elle aussi essentielle pour répondre à cet objectif. Or l’analyse des manuels en question montre qu’elles restent plutôt figées, quand elles ne sont pas utopiques. Notre enquête par sondage a ainsi montré que peu de ces valeurs ont été retenues par les jeunes de notre échantillon à la fin de leur cycle préuniversitaire, ce qui n’a pas beaucoup affecté leur attitude vis-à-vis de l’autrui communautaire.

Bien que le confessionnalisme politique soit un système qui reconnaît la diversité culturelle de la société libanaise, la peur de chacune des communautés de perdre son identité et/ou son influence persiste dans le contexte historique, politique et régional actuel, poussant chacune à chercher à faire reconnaître ses intérêts et ses particularités.

Promouvoir explicitement les valeurs communes aux différentes communautés religieuses par le biais de manuels scolaires permettrait que les Libanais ne se sentent pas obligés d’amputer une partie de leur identité pour une meilleure insertion sociale, mais également d’atténuer les conflits identitaires, dans le cadre de la création d’un espace commun transcommunautaire.

Marianne SARKIS

Docteure en sciences de l’éducation et enseignante à l’Université libanaise.

Depuis le début de la crise, un certain retour en force des clivages sociaux, politiques et communautaires est perceptible au sein de la société libanaise. Si l’apparition de plusieurs mouvements réclamant la fin du confessionnalisme politique dans la foulée de la protestation du 17 octobre 2019 nuance en partie ce constat, force est de constater que l’appréhension des Libanais les uns...
commentaires (3)

Le patriotisme et les valeurs de la nation n’ont jamais fait partie du programme scolaire et éducatif. Les propagandistes se sont relayé pour prêcher leurs slogans selon leurs intérêts, en mettant en avant la communauté et la religion pour être écouter et suivis avec une pointe de victimisation pour mobiliser les récalcitrants. Le lavage de cerveaux a été concluant. Regardez donc toutes ces confessions se déchirer au nom d’un dieu qui ne les reconnaît pas.

Sissi zayyat

12 h 42, le 19 février 2023

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Commentaires (3)

  • Le patriotisme et les valeurs de la nation n’ont jamais fait partie du programme scolaire et éducatif. Les propagandistes se sont relayé pour prêcher leurs slogans selon leurs intérêts, en mettant en avant la communauté et la religion pour être écouter et suivis avec une pointe de victimisation pour mobiliser les récalcitrants. Le lavage de cerveaux a été concluant. Regardez donc toutes ces confessions se déchirer au nom d’un dieu qui ne les reconnaît pas.

    Sissi zayyat

    12 h 42, le 19 février 2023

  • Il existe des valeurs communes entre l'allemagne, la france, l'italie et bien d'autres pays. Cependant ce sont des pays différents aux mentalités différentes. Pour notre part : Oui des valeurs communes mais il existe AUSSI des différences énormes. Certains font passer la religion avant le pays, le jihad avant la paix, l'allégeance à l'étranger (avant ou après l'allégence au pays : Le fait d'avoir une allégeance vers un pays étranger est déjà une trahison et "ce n'est pas des valeurs communes". Maintenant si vous parlez des valeurs communes entre personnes modérées ( ce qu'ils appellent en europe, personnes / partis républicains? ) oui. Ils peuvent vivre dans un même pays . Raison pour laquelle, vivre dans le même pays fédéral ; oui. Chacun gère ses affaires domestiques selon son identité (intégriste, moderne, ouverte, préférant le liban aux défenses des "causes" etrangères ). Mais réunir tout ce monde dans un même bol et même toit: Ca ne fera que des disputes, blocages et frustrations chez tout le monde. Le liban d'époque pouvait vivre sous le même toit. Le "maronistisme politique " ( tant rejeté par certains) poussait le pays vers le haut. Les leaders étaient patriotes ( toutes communautés confondues). Aujourd'hui, le pouvoir est donné à des intégristes ( chrétiens et musulmans) qui exacerbent les tensions communautaires. Sachant que leurs leaders ne sont que des leaders "par héritage" mais rien à voir avec les leaders de l'époque qui ont crée le liban d'antan.

    LE FRANCOPHONE

    15 h 14, le 12 février 2023

  • Quelles sont ces fameuses “valeurs communes libanaises “? Le hommos?

    Mago1

    05 h 08, le 12 février 2023

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