Rechercher
Rechercher

Nos Lecteurs ont la Parole

Quelle est votre identité ?

Quelle est votre identité ?

Photo Hussam Shbaro

Dans l’état actuel des choses et « footballistiquement » parlant, êtes-vous français ou anglais ? Brésiliens (à l’heure actuelle, ils sont encore des héros) ou argentins (revenus en grâce) ? Portugais ou espagnols (español devrais-je dire) ? Ou pour les fanatiques du grand peuple arabo-africain avec le Maroc ? Maintenant, et jusqu’à la finale, en prenant en considération les prolongations des discussions et analyses extraterrestres des cafés, nous en avons jusqu’au 18 décembre. Après, à la trappe les Messi, Mbappé et autres Ronaldo, il y aura plus important.

Bref, le football devient une question identitaire de plus en plus puissante au Liban. Certes, certains se démarquent en prétendant avoir des origines en Patagonie ou dans la forêt amazonienne par un arrière-grand-oncle dont les ossements préhistoriques ont été découverts entre deux bancs de piranhas ou entre les dents cariées d’un alligator qui, lui-même, était de descendance directe d’un tricératops des Andes, raison pour laquelle ils vouent un culte à Pelé de père en grand-père (je ne sais pas pourquoi l’expression libanaise vient dans l’ordre ascendant génétiquement). Alors que d’autres se contentent de dire que, depuis longtemps, ils sont avec l’équipe X ou Y car c’est une bonne et forte équipe. Dans ce cas de figure, je me demande pourquoi personne n’a jamais été avec l’Uruguay qui a quand même deux victoires à son actif, aussi lointaines soient-elles ?

Mais toutes ces personnes si volubiles et surexcitées oublient qu’avant d’être fascinées par la chevelure de Rigobert Song ou la musculature d’un éphèbe-lévrier des terrains, elles sont, avant toute chose, et c’est peut-être dur à croire, libanaises. Et maintenant, il s’agit de savoir c’est quoi être libanais.

J’ai évoqué furtivement l’identité temporaire « footballistique » des uns et des autres, qui ne constitue qu’un mirage dû à la magie de certains événements internationaux, une bouée de secours pour s’enfuir de la réalité. C’est mieux que rien. Et puis c’est bientôt Noël ! On élimine les rivalités à d’autres niveaux.

Justement, le point sensible se situe ici. Où en sommes-nous ? Y a-t-il une vraie identité libanaise ?

1. L’identité politique

Doit-on se reconnaître par rapport à tel chef de parti ou tel autre ? Car il s’agit bien d’un totem dont on parle, une icône qui sombrera un jour dans les affres de l’histoire et qu’on adulera longtemps après en essayant de faire comme lui et non pas mieux que lui en créant de nouvelles idées potentiellement viables. Nous ne sommes pas un peuple bâtisseur comme le furent – ou l’auraient été – les Phéniciens dont nous nous prétendons fièrement les descendants. Nous sommes encore ancrés dans un passé qui nous tenaille à un tel point que les enfants qui sont nés dans les années 1990-2000 (les fameuses générations milléniales) ont été sevrés aux discours souvent haineux de leurs parents et ne se sont pas fait une idée concrète de la réalité des événements, baignant dans un univers où la justice n’émane que de ce qu’on leur explique et d’une vision des choses.

Nous sommes donc loin d’une identité politique claire, imbibée de sagesse et de philosophie, d’analyse et de déductions logiques, mais bien d’élans passionnels qui ne mènent à rien. De l’histoire, qui retiendra quoi exactement ? Déjà qui a retenu quelque chose ou qui cherche à faire évoluer ses connaissances, politiquement au moins ? Très peu.

L’identité politique se fond en l’idée du patriarche dont la parole fait foi, une vérité absolue. Nous continuons au XXIe siècle à être sous le mode clanique avec un quasi-marquage de terrain s’il le fallait. Après, certains ont la prétention d’aller se vanter que nous disposons d’une politique claire, transparente et teintée de démocratie, les définitions de certains termes changeant en fonction des personnes, des âges, des religions, etc.

2. Identité religieuse

Le sujet est pointu. Je ne m’y attarderai pas trop pour ne pas froisser les susceptibilités. Mais franchement, est-ce que quelqu’un y croit encore ? Je ne parle pas de la religion qu’on applique et à laquelle on croit mordicus. Celle-là mérite tout le respect et la considération.

Mais bien plus ! Malheureusement, au Liban, il n’y a pas de séparation entre l’Église et l’État. Tout s’entrechoque, s’enchevêtre, se défait pour mieux se refaire. Chacun garde ses idées en faisant croire avoir accepté celles des autres. C’est comme ça. Ce n’est pas en misant sur la religion que nous pouvons nous créer une identité libre. Car qu’on le veuille ou pas, et tant pis si je choque, nous restons dans un cadre restrictif. L’œil du père nous regarde quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, à tous les niveaux. Suivre sa religion est une forme de liberté mais est loin d’être un signe purement identitaire. Une identité va bien au-delà des principes religieux. Sinon, à quoi bon réclamer la radiation de la mention religieuse de la carte d’identité ? Je m’arrêterai là pour ne pas trop m’embarrasser de critiques inutiles, bien que le sujet mérite énormément de discussions, surtout dans un pays tel que le nôtre.

3. Identité sexuelle

Connaissez-vous réellement votre genre ? Telle est la question à laquelle ont été confrontés les spécialistes de la médecine, de la psychologie, de la psychiatrie et d’autres spécialités paramédicales et universitaires, face à des clients en pleine perdition identitaire sexuelle. Si l’homosexualité masculine et féminine a connu des hauts et des bas en la considérant tantôt une maladie due un gène déviant ou à une anomalie psychologique, tantôt un phénomène physiologique qui a été éveillé suite à un choc émotionnel, la tendance actuelle vers l’absence de genre devient de plus en plus virulente. Autrement dit, en suivant l’idée de base que chacun est libre de disposer de son corps, chacun serait libre aussi de disposer de son sexe. Avec le récent scandale dû au renvoi d’un avion aux couleurs LGBTQ du Qatar pour manque aux lois de la principauté, le débat a eu, chez nous, un regain d’intensité.

Au Liban, entre des lois pénales floues interprétées au gré des circonstances largement ou restrictivement, souvent par des personnes incultes en droit et des idéaux religieux sévères, certains, au prix de nombreux risques, ont franchi le pas en dévoilant ce qu’ils sont ou ce qu’ils auraient aimé être. Et cette dernière catégorie, bien que frileuse, est en train de s’émanciper petit à petit tout en restant cachée. Autrement dit, certain(e)s Libanais(es) ont franchi le pas. Nous sommes certes encore loin des débats existentiels dans les talk-shows américains ou européens. Le sujet est encore plus que tabou et, même si certaines générations en parlent avec beaucoup de ferveur en mettant en avant leur ultraconservatisme ou une ouverture d’esprit hypocrite, ce n’est pas demain la veille que ces communautés seront considérées comme une part entière de la société (les mots ne sont peut-être pas adéquats, mais j’espère que l’idée a été bien comprise).

Donc, nous restons au principe de base. Nous naissons homme ou femme et ça s’arrête là ! Est-ce pour autant un signe identitaire ? Même si c’est clair au Moyen-Orient, nous n’en sommes pas aussi sûrs ailleurs. Mais comme on dit chez nous, mech kel chi franji branji.

4. L’identité étatique

Commencer par celle-là aurait été la meilleure chose. Malheureusement, pour avoir une identité qui se rapproche d’un squelette de nation, il faut déjà avoir un État.

Je me contenterai donc de citer quelques phrases du mot d’humeur du journaliste Christian de Maussion paru dans le numéro du Service littéraire de mai : « L’État impose une peur, s’identifie au gang des saucissonneurs. Il ficèle à domicile un peuple indocile. L’État encabane, fourre une nation entière en détention solitaire. Il cloître les corps sains, les malades aussi bien. Il engrange du virus dans d’étroits espaces (…) Les chefs se planquent derrière des couvre-feux (…) La politique d’enfermement ignore l’aptitude au recueillement, la capacité de retranchement solitaire de l’homme ordinaire (…) la loi d’État dépouille de tout sauf de soi. »Brièvement, il n’y a pas d’identité qui pourrait se qualifier d’étatique sans que le citoyen ne se reconnaisse une identité propre, et cette dernière ne se créera qu’à travers une profonde réflexion sur soi en étant seul, loin des interférences nocives. L’Être doit savoir ce qu’il veut en creusant au plus profond de lui-même et non à travers un mouvement de foule inconsidéré qui fait perdre la notion de pensée et qui le cloisonne beaucoup plus qu’il ne le libère.

Au final, la question identitaire, qu’elle soit libanaise ou autre, se résumerait en cette ultime citation de Pascal : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans sa chambre. » Fermer ses oreilles et penser à soi simplement. Si seulement c’était encore possible…

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique Courrier n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, L’Orient-Le Jour offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires ni injurieux ni racistes. 

Dans l’état actuel des choses et « footballistiquement » parlant, êtes-vous français ou anglais ? Brésiliens (à l’heure actuelle, ils sont encore des héros) ou argentins (revenus en grâce) ? Portugais ou espagnols (español devrais-je dire) ? Ou pour les fanatiques du grand peuple arabo-africain avec le Maroc ? Maintenant, et jusqu’à la finale, en prenant en considération les...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut