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Culture - Exposition

« À cette époque, nous étions des tantes... et pas des trans »

Mina Image Center présente « Treat Me Like Your Mother », de Mohammad Abdouni, une exposition photographique sur les histoires trans* du passé oublié de Beyrouth. Un accrochage réalisé en collaboration avec Helem et Arab Image Foundation.

« À cette époque, nous étions des tantes... et pas des trans »

Dolly et Jamal Abdo devant un portrait de Dolly à l’exposition « Treat Me Like Your Mother » de Mohammad Abdouni au Mina Image Center. Photo Jana Khoury

Tout d’abord, il y a le regard de la société ! La peur du regard des autres, l’angoisse d’être jugé… Ensuite, il y a le rejet. Le rejet de la famille d’abord, avec des parents qui ne supportent pas l’idée que leur enfant puisse changer de sexe, la honte. Combien sont reniés et chassés du domicile familial ? À cela s’ajoute le rejet du monde professionnel. Alors, à quoi bon faire une transition, vivre en accord avec son genre, pour se retrouver totalement ostracisé ?

À travers le projet de Abdouni, les trans réécrivent leurs histoires à leur manière. Photo Jana Khoury

Pour l’artiste et photographe libanais Mohammad Abdouni, le projet « Treat Me Like Your Mother » (« Traite-moi comme ta mère ») – exposé au Mina Image Center en collaboration avec l’ONG Helem et la Fondation arabe pour l’image – n’a pas pour vocation de se pencher sur ce volet douloureux que représentent les traumas subis, le drame de l’existence, la souffrance endurée par les personnes transsexuelles. « Notre objectif, insiste Abdouni, est que ces femmes écrivent leurs histoires personnelles à la première personne, de la façon dont elles ont envie, en déployant ce qui les meut dans la vie. Qu’est-ce qui les rend heureuses ? Qu’est-ce qui les fait sourire ? À quoi ressemblent leurs rêves ? Nous sommes juste les outils ou les messagers pour que leur(s) histoire(s) soi(en)t entendue(s) de tous. » Mohammad Abdouni et son équipe ont photographié et discuté avec dix femmes trans* libanaises âgées entre trente et cinquante ans. Tous les dialogues sont répertoriés dans un livre qui est la culmination du projet avec photos à l’appui qui relate mot à mot les discussions, sans aucune intervention ni aucun ajout de la part de l’équipe. Ces histoires offrent un aperçu de la vie de ces femmes et de leur histoire, prises dans un dilemme entre le genre et la discrimination sexuelle partout dans le monde et plus encore dans la région MENA. Pour soutenir leurs témoignages, un film documentaire plongeant dans le monde des trans est projeté sur les murs de la galerie Mina, laissant le visiteur complètement désarmé, avec le sentiment de les avoir connues et aimées depuis toujours.

Mohammad Abdouni et son équipe ont photographié et discuté avec dix femmes trans libanaises âgées entre trente et cinquante ans. Photo Jana Khoury

Je m’identifie et j’explore

« Comme elles ont été habituées à recevoir des journalistes du monde entier moyennant de l’argent qu’on leur versait pour étaler uniquement la laideur qu’elles ont subie (leurs combats, si elles ont été battues ou violées), nous avons dès le départ, explique Mohammad Abdouni, très bien précisé que nous n’allions pas du tout concentrer notre projet sur ces thématiques-là. Nous ne sommes pas venus remuer leurs cicatrices ni réveiller leurs douleurs. Nous sommes là pour raconter leur histoire tout simplement. En tant que communauté queer arabe au Liban, nous avons la curiosité de connaître l’historique. Comment tout cela a-t-il commencé ?

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Comment était-ce dans les années 80 ? Qu’est-ce qui a changé ? Comme une façon de construire des archives, une documentation très riche de faits qui touchent tous les pays arabes. » L’artiste avoue qu’il a d’abord réalisé ce projet pour lui-même, pour satisfaire une curiosité et une frustration. « Le film est ma propre exploration à travers ces femmes auxquelles je m’identifie et tous les questionnements qui m’accompagnent depuis toujours, note-t-il. Le rapport à leurs familles, le regard des parents et de la société. Le film n’est pas innocent. C’est un peu mon expérience à travers la voix de ces femmes », indique le photographe pour qui ce projet ressemblait à une quête initiatique, une façon de répondre à tant de questions enfouies.L’artiste raconte alors que les femmes sont d’abord arrivées avec beaucoup d’appréhension, avec l’idée d’être rémunérées pour étaler leur vie déchue. Dès la première approche, témoigne Mohammad Abdouni, elles se sont rendu compte, avec beaucoup de soulagement, qu’elles n’étaient pas confrontées aux questions auxquelles elles s’étaient habituées, mais à des questions d’ordre plus humain : quelles sont les choses que tu aimes faire dans la vie ? Qu’est-ce qui te rend heureuse ? Quand était la première fois où tu as passé une robe et chaussé des talons ? Quand était la première fois où tu t’es sentie femme ?

« Notre curiosité était honnête, bienveillante et bien intentionnée, et nous sommes partis bras dessus, bras dessous pour ce voyage dans le temps. Elles étaient en confiance ! » sourit l’artiste.

Les spectateurs assis dans un coin du Mina Image Center assistant au documentaire projeté sur un mur de la galerie. Photo Jana Khoury

De Bar Farouk au Rings

« Beyrouth la mariée de l’Orient (“33arousset ech-Charq”) n’est plus ce qu’elle était », constate avec amertume em Abed dans le film projeté à l’espace Mina. Et d’ajouter avec fierté : « À l’époque, personne n’osait défier em Abed ! Nous prenions le train pour nous déplacer, il n’y avait pas de trafic, la vie était belle, et les bars, de Bar Farouk au Rings, étaient nombreux. Si, durant les batailles, je voulais traverser la ligne de démarcation, j’étais connue des deux bords et on criait : “Cessez le feu, Aboudi veut traverser.” Je traversais et les combats reprenaient. Nous vivions ensemble au sein d’une communauté tissée d’amour et de bienveillance, et le regard extérieur sur nous était différent. À cette époque, on regardait les femmes trans d’une autre manière. Nous étions les stars de la ville, et les hommes (célébrités et politiques) étaient fiers de nous avoir à leurs bras. Aujourd’hui, tout a changé. Les hommes portent sur nous un regard condescendant noyé de dégoût. » Katia raconte de son côté qu’on la regardait comme un garçon très doux, et tout le monde aimait sa compagnie. « Aujourd’hui, la plupart des trans ne sortent plus et les endroits consacrés à la communauté sont réduits, même qu’au début des années 2000, nous étions interdits d’accès dans les bars gays. Au sein même de la communauté, il y avait eu un schisme. »

Une vue de l’exposition « Treat Me Like Your Mother » au Mina Image Center. Photo Jana Khoury

Antonella, mama Jad, em Abed et les autres…

« Alors que je préparais ma licence d’infirmière, raconte pour sa part Antonella, la secrétaire d’un chirurgien vient vers moi ; le médecin accepte de réaliser l’opération. Ma vie allait changer, j’allais enfin ressembler à Madonna (la nôtre, bien sûr) », confie celle qui, depuis sa plus tendre enfance, rêvait de porter une robe. Comme je m’appelle Tony Makdessi, j’ai fait coudre sur la robe les initiales TM, et depuis, on me surnomme Tony Madona. » Ayant fixé la date de l’opération, Tony Madona se trouve confronté à l’ire de son père. « Il est devenu fou, il a essayé de m’en dissuader et ma mère s’arrachait les cheveux, ils voulaient m’envoyer au couvent, et moi, j’ai décidé que j’allais abattre quiconque se mettrait en travers de mon chemin. Lorsque je me suis réveillée dans cette chambre d’hôpital et que j’ai réalisé que j’étais vivante, j’ai pensé : Jésus est donc d’accord, il ne m’a pas prise chez lui. Maintenant, il fallait faire avec. » Puis les questions se sont bousculées dans sa tête :« Je n’étais pas habituée à être dans la peau d’une femme, je ne savais par où commencer : comment m’habiller ? Me maquiller ? Et si je voulais opérer mes seins ? Je n’en avais plus les moyens. Alors, le doute s’est installé. Et si je n’étais pas normale et si les autres avaient raison ? »

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On aurait tendance à imaginer à tort que les transsexuels sont des personnes habitées par le vice, vivant de manière délurée dans des soirées déjantées. Si on fait fi des dépressions, des tentatives de suicide, des souffrances et des injustices subies, le film projeté à l’espace Mina, avec les voix d’Antonella, de mama Jad, de em Abd et de Jamal Abdo, a le mérite de nous montrer combien ces femmes sont fortes et fragiles à la fois, intelligentes et naïves, déterminées et souvent perdues. Leur sens de l’humour, leur dérision, leur façon de se regarder allègent le poids de leur parcours difficile, leur amour des enfants, leur instinct maternel nous fait oublier qu’au commencement, elles étaient des hommes. De leur bienveillance envers le monde, de leur lucidité envers ce même monde qui les condamne, de leur attachement et leur instinct protecteur les unes envers les autres, leur beauté intérieure et extérieure, leur transparence et quelquefois leur rage et leur désespoir, on ne retient qu’une seule chose : leur envie d’aimer et d’être aimées...

*Trans est utilisé pour reconnaître les personnes transgenres, transsexuelles, transféminines, transmasculines et trans non binaires.

« Treat Me Like Your Mother » de Mohammad Abdouni, au Mina Image Center, région du port de Beyrouth.

Jusqu’au 2 décembre.

Tout d’abord, il y a le regard de la société ! La peur du regard des autres, l’angoisse d’être jugé… Ensuite, il y a le rejet. Le rejet de la famille d’abord, avec des parents qui ne supportent pas l’idée que leur enfant puisse changer de sexe, la honte. Combien sont reniés et chassés du domicile familial ? À cela s’ajoute le rejet du monde professionnel. Alors, à quoi bon...
commentaires (1)

Article très intéressant!

Michele Aoun

21 h 39, le 15 novembre 2022

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Commentaires (1)

  • Article très intéressant!

    Michele Aoun

    21 h 39, le 15 novembre 2022

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