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Moyen-Orient - ENTRETIEN

En Iran, la tradition féministe transcende les époques et les régimes

Janet Afary professeure de religion et d’études de genre à l’Université de Californie évoque pour « L’Orient-Le Jour » les décennies de combats acharnés des Iraniennes.

En Iran, la tradition féministe transcende les époques et les régimes

Des iraniennes manifestent contre le port obligatoire du voile, le 8 mars 1979, à Téhéran, à l’occasion de la Journée internationale de la femme. Photo Wikimedia Commons

« Ce qui se passe en Iran n’est pas une surprise, cela fait 20 ans que les Iraniennes s’y préparent. » Loin d’un « réveil soudain » surgissant au terme d’un long sommeil, les femmes ont été au cœur de la vie politique iranienne depuis plus d’un siècle. Janet Afary, historienne et militante iranienne, professeure de religion et d’études de genre à l’Université de Californie évoque pour L’Orient-Le Jour ces décennies de combats acharnés méconnues du public, le rôle de la diaspora et les caractéristiques historiques propres au féminisme iranien.

Des manifestations sporadiques ont rythmé l’actualité iranienne tout au long de ces derniers mois, sans jamais se diffuser massivement au sein de la population. Avez-vous été surprise par les événements de ces 15 derniers jours, d’une ampleur nouvelle ?

Pas vraiment. À l’international, l’Iran renvoie généralement une image d’autoritarisme et de misère. Sous la surface pourtant, des mouvements de fond très importants couvent, se préparent en silence, notamment en ce qui concerne les questions relatives aux femmes. Au cours de la dernière décennie, les Iraniennes se sont progressivement engagées dans des combats beaucoup moins médiatisés. Elles ont été les moteurs de mouvements sociaux, en ont pris la direction. Cela a été le cas lors la révolution verte de 2009 (vague de soulèvement en réaction à des accusations de fraude lors du scrutin présidentiel de juin, NDLR). Par la suite, les femmes se sont associées à d’autres mouvements, ouvriers, en particulier dans le Sud. Elles ont porté des revendications socio-économiques, en lien avec la pénurie d’eau ou encore la crise environnementale.

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2009, 2017, 2019… L’histoire récente de l’Iran est ponctuée de soulèvements populaires tués dans l’œuf. Qu’est ce qui a changé aujourd’hui ?

Ce qui s’est passé aujourd’hui est unique. Il s’agit de la convergence de deux mouvements très différents : celui des Kurdes, qui luttent pour une plus grande autonomie et une reconnaissance culturelle et identitaire, et celui des femmes. Il ne s’agit plus seulement, comme par le passé, d’un mouvement de la classe moyenne supérieure issue des grands centres urbains. La mobilisation s’est étendue à l’ensemble du pays, ralliant à leur cause, pour la première fois, des régions isolées. C’est inédit. Le boucher, le boulanger et l’épicier s’inquiètent ensemble pour leurs filles qui quittent le village pour s’installer dans une grande ville : seront-elles en sécurité ? La police des mœurs les attaquera-t-elle ? C’est devenu une question personnelle, intime.

Il est difficile de savoir si le mouvement sera un succès. Un engagement militaire extérieur n’y est pas souhaitable –, mais contrairement à l’Ukraine, aucun gouvernement ne soutient le peuple, qui se bat à mains nues. Quoi qu’il arrive pourtant, la séquence met fin à des divisions historiques qui remontent aux premiers jours de la République islamique : si le régime a pu s’institutionnaliser, c’est parce qu’il a créé des fractures au cœur de la société. Les femmes ? Ce n’est pas notre problème. Les Kurdes ?

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Ils veulent la scission du pays. Ils ont très bien réussi à briser la mobilisation de masse qui a été celle de la révolution. Aujourd’hui pour la première fois depuis 40 ans, ces clivages sont en train de tomber. Les gens se rassemblent autour d’un programme commun.

Vous évoquez toutes ces années de mobilisation qui précèdent et préparent le soulèvement de ces dernières semaines. L’effet de choc produit par les images en provenance d’Iran donne pourtant parfois l’impression d’un « réveil soudain » des Iraniennes après des années de sommeil.

Ce n’est pas du tout un réveil soudain. C’est un mouvement très continu qui s’inscrit dans la durée. À l’époque de la révolution constitutionnelle déjà (1905-1911, fin de la monarchie absolue, NDLR), où il n’y avait pas d’accès à l’espace public, pas de droit à l’éducation, pas de droit au divorce, les femmes étaient très impliquées. À partir des années 1940, elles deviennent très actives au sein de la gauche iranienne, un mouvement reposant essentiellement sur les travailleurs. Il existait alors une véritable solidarité entre musulmanes et non-musulmanes, notamment lorsqu’il s’agissait de défendre les droits de la femme. Dans les années 50, elles ont fait campagne ensemble pour réformer le droit de la famille ou gagner le droit de vote – qu’elles ont obtenu. Elles ont mis fin au talaq (répudiation, rupture du contrat de mariage à l’initiative de l’homme dans l’islam, NDLR), ont rendu la polygamie plus difficile, ont permis aux femmes d’obtenir la garde des enfants…

Comment la République islamique a-t-elle géré cet héritage féministe ?

Dans un premier temps, les femmes ont fait partie intégrante de la révolution de 1979. Elles appartenaient à divers mouvements : de gauche, nationalistes, mais aussi religieux. Par la suite, les partisans de la ligne dure, autour de la figure de Ruhollah Khomeyni (premier guide suprême de la République islamique de 1979 à 1989, NDLR), les ont isolées. Ils ont complètement coopté la révolution. La première chose qu’ils ont faite a été d’annuler les réformes liées au droit de la famille. Ils ont également recruté des femmes dans les classes sociales les plus démunies de la société, leur ont donné des emplois et des pensions, puis les ont placées au sein des forces de sécurité. Certaines de ces femmes sont devenues des gardiennes de la moralité. Leur travail consistait essentiellement à faire respecter le hijab, dès 1981. Au cours des dix premières années suivant la révolution, les pertes subies par les Iraniennes ont donc été draconiennes : elles ont perdu la plupart de leurs acquis.

Pourtant le mouvement de mobilisation des femmes n’est pas mort…

Car par la suite, quelque chose d’autre s’est produit. Grâce aux programmes de planification familiale mis en place par l’État, le niveau d’éducation de la population est devenu très élevé et le nombre d’enfants par femme a chuté – de 6 enfants par famille avant la révolution, il est passé à une moyenne de 2.1 de nos jours. Une situation extrêmement paradoxale est apparue. D’un côté, les femmes sont jetées en prison pour avoir manqué de respecter le port du hijab, pour avoir mis du rouge à lèvres ou du vernis. En même temps, la hausse du niveau d’éducation a resserré l’écart existant entre les classes sociales. Des jeunes gens issus de milieux très modestes, ayant fréquenté les bancs de l’école et de l’université, ont commencé à concevoir le monde comme leurs compatriotes issus de classes socialement plus élevées – et souvent plus laïques. Le fossé culturel a commencé à se combler.

Une vingtaine d’années plus tard, cela a eu des conséquences sur la mobilisation de ces jeunes. C’est à partir de ce moment-là que la République islamique a initié sa politique répressive. Ils sont revenus sur un certain nombre de programmes sociaux, ont imposé un quota sur le nombre de femmes pouvant accéder à l’université (65 % des étudiants à l’université étaient alors des femmes). Ils ont essayé de les écarter de certains domaines, ont fait tout ce qui était en leur pouvoir.

Durant les dix premières années de la République islamique, les femmes n’ont pas été capables de maintenir leur mobilisation. Elles ont dû tout reconstruire. Mais elles ne sont pas parties de nulle part. C’est la grande différence avec un pays comme l’Afghanistan : leurs droits leur ont été enlevés, mais leurs connaissances, leur éducation, leur expérience du travail, ces choses ne leur ont pas été retirées…

Il est impossible de parler de « féminisme » au singulier. En Iran comme ailleurs, il en existe une multitude. Pourtant en vous écoutant, il y a comme un leitmotiv qui relie ces différentes formes de féminisme : les Iraniennes ne conçoivent pas leur action comme une cause séparée les concernant exclusivement, elles ont au contraire une approche intégrale de la politique…

Oui, c’est vrai. En fait, ce sont les Iraniennes qui dirigent le mouvement pour la démocratie en Iran. Elles sont très impliquées dans les organisations de défense des droits humains, les syndicats ou les organisations soutenant les droits des prisonniers. La plupart des prisonniers sont des hommes, mais ce sont elles qui ont pris la tête de presque toutes ces campagnes. Il y a aussi des théologiennes qui portent une nouvelle interprétation de l’islam, laïque, et qui parlent ouvertement de la séparation de la religion et de l’État. Donc oui, vous avez raison sur ce point. C’est le problème qui s’est produit en Afghanistan. Quand les États-Unis sont entrés en Afghanistan, ils n’ont pas compris que les problèmes des femmes devaient être intégrés aux problèmes de base du peuple afghan. Ça a fini par être une sorte de féminisme très creux. En Iran, les questions relatives aux droits des sociétés sont très bien intégrées, du moins maintenant. Je ne sais pas ce qui va se passer plus tard, mais pour l’instant, c’est le cas.

Quel a été le rôle de la diaspora dans la perpétuation du mouvement féministe à travers les décennies ?

Je travaille actuellement sur la période de la révolution constitutionnelle. Un certain nombre d’Iraniens étaient alors établis à l’extérieur du pays, mais avaient gardé leurs liens avec l’Iran. La diaspora a joué à ce moment un rôle décisif. Plus tard, dans les années 1940, le même phénomène s’est produit. La gauche iranienne a alors été influencée par des Iraniens vivant à l’étranger, eux-mêmes imprégnés des idées sociales-démocrates européennes ou bien encore du projet communiste russe. Ils ont également été à l’origine d’une révolution littéraire en traduisant en persan tout un pan de la littérature européenne.

Dans la période plus récente, toute une génération d’Iraniens ayant été formée dans les universités occidentales vit avec un pied à l’intérieur et un autre à l’extérieur du pays. En fait, l’un des moteurs les plus importants de la révolution, la Confédération des étudiants iraniens basée en Californie, était une organisation composée principalement d’ingénieurs iraniens vivant aux États-Unis. Un autre exemple : dans les années 1980, la pensée réformiste qui émerge est en partie influencée par divers mouvements de réforme herméneutiques chrétiens. Les Iraniens lisent les travaux qui ont été faits sur la manière dont les chrétiens, ou même les juifs, ont historiquement entrepris de repenser le rôle et la place de la religion. Ils ont ensuite transmis cette façon de penser.

Aujourd’hui, il y a aussi bien sûr la télévision, les médias. Je dirais donc que le lien entre l’extérieur et l’intérieur a toujours existé. Et cela fonctionne dans les deux sens. Comme lors de la révolution constitutionnelle, alors que les Iraniens de l’étranger étaient stupéfaits par les événements qui se déroulaient sous leurs yeux, aujourd’hui, sur presque tous les grands campus universitaires américains, vous avez des manifestations d’étudiants qui soutiennent ce qui se passe en Iran.


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L,ENTRE-JAMBES ET LE VOILE... LES HONNEURS DES AYATOLLAHS VONT FINIR L,OBSCURANTISME ENTURBANE UNE FOIS POUR TOUTE...

LA LIBRE EXPRESSION.

14 h 03, le 01 octobre 2022

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Commentaires (1)

  • L,ENTRE-JAMBES ET LE VOILE... LES HONNEURS DES AYATOLLAHS VONT FINIR L,OBSCURANTISME ENTURBANE UNE FOIS POUR TOUTE...

    LA LIBRE EXPRESSION.

    14 h 03, le 01 octobre 2022

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