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Politique - Entretien

Joseph Spiteri à « L’OLJ » : Ils n’ont toujours pas compris qu’en 30 ans, ils ont détruit le pays !

À la veille de son départ pour le Mexique, sa nouvelle affectation, le nonce apostolique Joseph Spiteri confie ses peurs, ses convictions et son espérance pour un Liban dont les institutions sont sérieusement ébranlées.

Joseph Spiteri à « L’OLJ » : Ils n’ont toujours pas compris qu’en 30 ans, ils ont détruit le pays !

Joseph Spiteri au palais de Baabda. Agence nationale d’information (ANI, officielle)

« Malheureusement, de l’accord de Taëf, chacun a appliqué ce qui faisait son affaire. Ils n’ont toujours pas compris qu’en trente ans, ils ont détruit le pays, et qu’ils continuent de le faire. » Le Liban, l’état de décomposition de ses institutions, la perversité de certains acteurs politiques, la corruption endémique n’ont plus de secrets pour l’homme qui a modéré la rencontre de prière ayant réuni au Vatican les patriarches et chefs religieux orientaux, le 1er juillet 2021. Et c’est avec une tranquille lucidité qu’à la veille de son départ pour le Mexique, sa nouvelle affectation, le nonce apostolique Joseph Spiteri, en observateur de la scène politique libanaise, s’est livré pour L’Orient-Le Jour au candide jeu de la vérité.

Réaliste, pragmatique, mais en homme de foi, Mgr Spiteri a donc répondu à nos questions, et d’abord à celle que tout le monde se pose : pourquoi le pape François ne s’est-il plus rendu au Liban ?

Pour Joseph Spiteri, c’est tout simplement un problème de santé qui a compromis le voyage. « Tout le monde a vu qu’il ne pouvait pas marcher, qu’il a dû annuler ses voyages au Liban et au Soudan. Heureusement, le traitement prescrit a commencé à donner de bons résultats. Mais il ne va quand même pas venir en plein milieu de l’élection présidentielle ! Il viendra en temps utile, ultérieurement. »

Pour mémoire

Le pape se rendra au Liban lorsque le Vatican "jugera cette visite utile"

Beaucoup pensent que le pape a ajourné sa visite parce qu’il n’endosse pas la campagne en faveur d’un statut de neutralité internationale pour le Liban et qu’il est très critique d’un clergé maronite libanais qui vit dans le luxe, alors que l’écrasante majorité du peuple des fidèles vit dans la gêne, sinon dans la pauvreté.

« Le pape ne ménage pas ses critiques au clergé, répond Joseph Spiteri. Il vient de le refaire en s’adressant aux cardinaux nouvellement créés, auxquels il demande de ne pas se prendre au jeu de leurs titres, quand on les appelle “votre Éminence”, et de rester proches des petits. Les critiques du pape sont générales. Il dénonce clairement toutes les situations d’infidélité à l’Évangile, comme le cléricalisme ou la mondanité. À chacun de faire son examen de conscience. »

« Au sujet de la neutralité, enchaîne le nonce, vous devez avoir constaté que ce terme ne figure dans aucun document émanant du Saint-Siège. Car dans le contexte où il est utilisé, ce terme a été perçu comme dirigé contre le Hezbollah. Or le Hezbollah, comme tous les partis libanais, se dit souverainiste, et son avis ne peut pas être exclu du dialogue interne. En revanche, on sait aussi que la neutralité est aux fondements du Liban du pacte national, du Liban qui n’est “ni d’Orient ni d’Occident”. On peut interpréter cela négativement, mais on peut le faire positivement. Tout comme le Liban est la porte de l’Orient, il est la porte de l’Occident. L’ouverture est dans l’ADN du Liban. Il faut continuer dans cette logique, même s’il faut la redéfinir sur de nouvelles bases. Mais attention : “L’avenir ne sera pacifique que s’il est commun”, a rappelé le pape au cours de la journée de prière pour le Liban du 1er juillet 2021. »

Le nonce apostolique au Liban Joseph Spiteri est en instance de départ. Médias Vatican

Chercher à comprendre

« Cela dit, avec le Hezbollah, nous sommes en présence d’une idéologie religieuse. Le Vatican cherche à la comprendre. Dialoguer ne signifie ni que l’on est d’accord ni qu’il va y avoir accord, mais que l’on cherche à comprendre le projet politique de chaque camp, de chaque parti. N’oubliez pas que dans nos universités pontificales, à la Grégorienne, plusieurs ulémas chiites donnent des cours. Nous sommes en rapport avec les universités de Téhéran et de Qom. Un dialogue interreligieux est engagé avec tous les courants de l’islam en Iran, au Maroc, en Jordanie, en Égypte. En outre, le Vatican a des relations diplomatiques avec l’Iran depuis très longtemps. »

Le Saint-Père l’a dit le 1er juillet 2021 : « Le Liban, avec son expérience unique de coexistence pacifique, ne peut être laissé à l’abandon. » Cette « expérience unique de coexistence pacifique », vous la voyez à l’œuvre en ce moment ?

« Bien avant le Document sur la fraternité humaine signé par le pape et le cheikh d’al-Azhar à Abou Dhabi (2019), qui fait de la citoyenneté, et non plus de la religion, la base de toute appartenance politique, Jean-Paul II a affirmé que votre vivre-ensemble est un message, un modèle de liberté et de tolérance. Liberté, on oublie cela. Le vivre-ensemble repose sur la liberté, et cela, c’est l’expérience du Liban avant même le Grand Liban. Le Mont-Liban a toujours été un refuge pour les minorités persécutées. Au Liban, on respire la liberté et l’égalité. Reste la fraternité. Sans la fraternité, la liberté et l’égalité perdent de leur valeur. Le vivre-ensemble fait la grandeur du Liban. »

La relève

« Mais, reprend le nonce, je sens que l’Église n’a pas fait assez pour sensibiliser la jeunesse et la préparer à s’impliquer en politique, alors que c’est, selon le pape Paul VI, “le plus noble des engagements”. Avec la doctrine sociale de l’Église et le dialogue interreligieux, cette jeunesse a d’immenses leviers de transformation. Hélas, l’espace est occupé depuis des décennies par les mêmes personnes. On ne voit pas la relève. C’est bien d’organiser des processions et de réciter des Ave Maria. Mais c’est aussi bien, et un plus grand défi, d’aller vers l’autre avec une vision politique cohérente, un programme. »

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« Malheureusement, de l’accord de Taëf, chacun a appliqué ce qui faisait son affaire, enchaîne le nonce. Ils n’ont toujours pas compris qu’en trente ans, ils ont détruit le pays et qu’ils continuent de le faire. C’est de l’obstination dans l’erreur. L’État a perdu la confiance de la communauté internationale. Regardez comment le Qatar a accordé directement son aide au commandement militaire. Certains aspirent au fédéralisme. Mais la décentralisation est une chose et le fédéralisme une autre. La décentralisation est prévue par l’accord de Taëf, mais elle doit se faire dans la préservation de l’unité nationale et du vivre-ensemble. Le partage du pouvoir doit être compris comme partage de l’engagement à servir, pas comme partage des gains du chacun pour soi. »

À propos de la course à la présidence, le nonce estime que le Hezbollah et ses alliés ont la possibilité de faire élire leur candidat, sans précision de nom, « surtout après l’accord passé avec Walid Joumblatt qui semble avoir éliminé Gebran Bassil du tableau ». Quant au boycottage du quorum, il va selon lui « à l’encontre de la logique de la communauté internationale qui souhaite une élection dans les délais constitutionnels ».

Partez-vous de bon cœur au Mexique ? Regretterez-vous les quatre ans et quelques que vous avez passés au Liban. « Je ne vais pas vous dire que je laisse une partie de mon cœur au Liban, dit Joseph Spiteri. Si je devais le faire chaque fois que je quitte un pays, il n’en serait rien resté. Par contre, je peux vous dire que j’emporte le Liban dans mon cœur.

Chaque pays est unique à sa façon. En tout cas, l’Église n’abandonnera pas le Liban, en particulier son réseau de quelque 300 écoles qui accueillent 25 % de la population scolaire du pays, ni sa richesse humaine ni son vivre-ensemble unique au monde. »

Revenus de leurs passions, les Libanais écouteront-ils ce sage ?

« Malheureusement, de l’accord de Taëf, chacun a appliqué ce qui faisait son affaire. Ils n’ont toujours pas compris qu’en trente ans, ils ont détruit le pays, et qu’ils continuent de le faire. » Le Liban, l’état de décomposition de ses institutions, la perversité de certains acteurs politiques, la corruption endémique n’ont plus de secrets pour l’homme qui a...
commentaires (10)

"Cela dit, avec le Hezbollah, nous sommes en présence d’une idéologie religieuse" c'est aussi imbécile que de dire qu'avec un prêtre pédophile on est en présence d'une idéologie religieuse. On s'en fout de toutes les idéologies soi-disant religieuses quand les faits sont ceux de criminels qui de plus, dans le cas du Hezbollah, se disent résistants, car non contents de prétendre à l'intouchabilité par le religieux, ils veulent nous faire avaler la même escroquerie pour leur business à la base au profit de la Syrie puis maintenant au profit de l'Iran.

M.E

19 h 12, le 02 septembre 2022

Tous les commentaires

Commentaires (10)

  • "Cela dit, avec le Hezbollah, nous sommes en présence d’une idéologie religieuse" c'est aussi imbécile que de dire qu'avec un prêtre pédophile on est en présence d'une idéologie religieuse. On s'en fout de toutes les idéologies soi-disant religieuses quand les faits sont ceux de criminels qui de plus, dans le cas du Hezbollah, se disent résistants, car non contents de prétendre à l'intouchabilité par le religieux, ils veulent nous faire avaler la même escroquerie pour leur business à la base au profit de la Syrie puis maintenant au profit de l'Iran.

    M.E

    19 h 12, le 02 septembre 2022

  • L'instant ou la religion se mele de politique, c'est la m......... totale! Qu'on se souvienne de Monseigneur TUTU d'Afrique du Sud. Msgr RAI voulait l'emuler et c'est tout a son honneur et voila qu'un "jesuite" lui coupe l'herbe sous les pieds et l'oblige au silence. Peu-etre que l'Eglise Maronite devrait suivre l'exemple de Henri VIII et se liberer de tels nonces?

    sancrainte

    15 h 54, le 02 septembre 2022

  • UN ADAGE DIT QUE QUAND LES ANES COMPRENDRONT QU,ILS SONT DES ANES ILS POURRAIENT ALORS SE PRETENDRE HUMANOIDES...

    LA LIBRE EXPRESSION

    13 h 23, le 02 septembre 2022

  • Vu votre statut Éminence, vous n’avez pas le droit de dire tout et son contraire. Vous accusez les politiciens d’ignorer le fait qu’ils détruisent leur pays depuis 30 ans alors qu’ils l’ont fait en connaissance de cause et pour leur propre intérêt et continuent de la faire avec la bénédiction des gens comme vous qui voient les mercenaires armées comme étant une partie intégrante du paysage politique libanais. C’est une insulte faite aux autres parties qui elles ont déposé leurs armes en respectant les accords signés pendant que les vendus les ont enrichis de missiles et d’autres armes offerts par l’Iran pour déstabiliser le pays. Reveillez-vous et faites entendre votre voix comme celle de ces mercenaires qui envoient leurs représentants spirituels au combat médiatique en adoptant le même langage que leurs disciples pour être audibles par tous. Vous avez contraint le patriarche à renoncer à son combat pour la neutralité alors que vous ignorerez tout du complot qui se joue sur notre territoire. Vous nous décevez avec ce langage on ne peut plus jésuite qui ménage la chèvre et le chou au lieu d’aider, vous aggravez le problème et cela jette l’opprobre sur votre représentation qui se désolidarise de ses disciples dans des moments on ne peut plus critiques. Révisez vos manuels avant de faire de la politique ou alors abstenez-vous d’en faire puisque ça n’est pas votre rôle premier.

    Sissi zayyat

    12 h 33, le 02 septembre 2022

  • La position développée par le Nonce apostolique est d'une très grande justesse et d'une très grande lucidité sur le monde politique libanais (30 ans...). Je pense cependant que nos politiciens l'ont très bien compris sauf qu'ils n'en tirent pas la conclusion évidente...leur démission collective pour laisser la place à la société civile qui est tout à fait capable de gérer le Liban (votre article sur la réussite des médecins libanais est à ce titre très éloquent). Quant au luxe du clergé maronite. Il est sans doute vrai au niveau des prélats (Bkerké) , mais des petits moines dispersés dans l'ensemble du Liban, je n'en crois pas un mot, d'autant que le Vatican est très mal placé pour parler de "luxe". Enfin concernant la Tradition libanaise ni d'Orient, ni d'Occident, j'inverserais la proposition ..le Liban est à la fois et d'Orient et d'Occident... Il faut bien être de quelque part ! et c'est justement cette "raison d'être" du Liban que le Hezbollah n'arrête pas de remettre en question. Pour ménager le Hezb, il faudrait, selon le Vatican, penser neutralité mais ne jamais en parler car il appartient de facto à la formule libanaise de "vivre ensemble"...Pardonnez-moi, mais il y a sans doute du "jésuite" chez ce Nonce apostolique..

    Thierry BERCIN

    10 h 34, le 02 septembre 2022

  • Si le Vatican est conseillé par de telles personnes, le Liban n'est pas sortit de l'auberge. J’espère qu'au Mexique il ne dira pas que les mafieux et trafiquants, contre lesquels l’état se bat dur, sont légalistes et qu'il faut faire avec fraternité. Une telle interview me laisse perplexe sur le rôle que le Vatican ai pu jouer durant ces dernières 50 années. Il semble plutôt mauvais.

    Pierre Christo Hadjigeorgiou

    10 h 21, le 02 septembre 2022

  • Tout ce que vous déclarez lors de votre entretien avec L'OLJ est très vrai, MERCI ! Mais...une question: durant vos quatre années chez nous au Liban, avez-vous tenté d'exprimer ces observations et craintes à nos "responsables", que vous avez certainement rencontrés...?!?! - Irène Saïd

    Irene Said

    08 h 52, le 02 septembre 2022

  • « Si le Vatican veut un président de la République pour mener ses expériences de convivialité inter-religieuse, qu’il se garde ce président pour lui, nous n’en voulons pas. » Cheikh Bachir Gemayel. Et le Vatican nous reparle de dialogue avec le Hezbollah avec la même langue de bois que nos capitulards nationaux et internationaux. Ouvrons les yeux, l’esprit né de Vatican II est aux antipodes de l’esprit multiséculaire de la résistance chrétienne libanaise et de ses martyrs. L’esprit de Vatican II apparu dans les années 1960, soi-disant « Nouvelle Pentecôte » d’après les propres mots de Paul VI, est le contraire de l’Esprit-Saint manifesté à la seule vraie Pentecôte et qui est l’esprit de l’Église catholique née à la Pentecôte. Nouvelle Pentecôte, nouvelle Église, nouvelle religion née encore une fois d’après les propres termes de Paul VI d’une synthèse entre la religion du Dieu fait homme et la religion de l’homme fait Dieu, nouvelle religion qui donc N’EST PAS la religion de Notre-Seigneur Jésus-Christ le Dieu fait homme le Verbe fait chair. En ce mois de Septembre consacré à honorer les martyrs de la résistance chrétienne libanaise de Saint Jean Maroun à Bachir Gemayel, nous vous demandons ô Seigneur Jésus de persévérer dans la Foi sans laquelle même verser son sang est un geste vain. Le plus grand bien que l’on puisse faire aux égarés qui suivent le Hezbollah, c’est de leur résister comme on l’a fait à tous les empires depuis des siècles.

    Citoyen libanais

    08 h 27, le 02 septembre 2022

  • "… Ils n’ont toujours pas compris qu’en 30 ans, ils ont détruit le pays …" - Mgr Spiteri, avec tout le respect qui vous est dû, c’est vous qui n’avez rien compris. Non seulement "ils" ont très bien compris qu’ils détruisaient le pays, mais ils l’ont fait consciemment, délibérément, avec préméditation, et avec circonstances aggravantes. Avant de partir, vous pouvez encore donner l’exemple et frapper un grand coup en excommuniant ceux d’entre "eux" qui dépendent de votre dioscèse, en espérant que vos homologues enturbanés en fassent de même de leur côté…

    Gros Gnon

    08 h 05, le 02 septembre 2022

  • "le Hezbollah, comme tous les partis libanais, se dit souverainiste". "SE DIT..." Certes, mais en même temps, il reconnaît pour seule autorité le wali al faqih. Difficile de concilier les deux!

    Yves Prevost

    07 h 09, le 02 septembre 2022

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