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Nos Lecteurs ont la Parole

C’est à y perdre son latin !

Un de mes amis libanais est venu passer quelques jours auprès de sa famille. Comme tant d’expatriés, il a voulu s’adonner à quelques activités ludiques et amusantes. Joindre l’utile à l’agréable ! Il est donc allé en randonnée. Il a été surpris par l’évolution démesurée de la langue de Gebran. En effet, le libanais, ce dialecte dont nous sommes si fiers et dont nous vantons les mérites comme étant le plus proche de l’arabe littéraire et que nos amis de la communauté des pays arabes nous jalousent pour peu qu’il soit bientôt inscrit au patrimoine immatériel de l’Unesco, n’est plus ce qu’il était. Les gens ne savent plus parler. Pour moi, ce n’était pas un scoop. La dégradation de notre langue nationale se fait quotidiennement au profit de l’anglais. Non que je nie les bienfaits de Shakespeare et de sa clique, mais de là à introduire des mots anglais dans toutes les phrases arabes, c’est toute une communauté d’écrivains qui actuellement se retourne dans sa tombe. Même ce pauvre Gebran, qui observe sans doute avec un grand désarroi les gens du Nord se plier aux exigences de la mondialisation, s’était fait un point d’honneur à son retour d’écrire dans un arabe qui a marqué son époque et qui a sublimé la langue.

Par contre, la jeune génération – mais aussi la moins jeune qui, ironie du sort, commence à imiter ses enfants alors que c’est à elle de donner le bon exemple – continue à annihiler le concept même de la langue en introduisant dans chaque phrase des mots d’anglais, à croire qu’ils sont les disciples de Sa Gracieuse Majesté. D’où la remarque justifiée de mon ami : « Mais plus personne ne sait faire une phrase en une seule langue ? » À savoir l’arabe. Effectivement, dans toutes les phrases, des mots qui ont leur équivalent en arabe sont remplacés par des mots en anglais comme si le vocabulaire manquait. Pourtant, notre langue est plus que riche et ses nuances sont d’une richesse sans pareille. Mais voilà, s’agit-il vraiment des conséquences de la mondialisation ?

N’oublions pas que l’anglais, hors du Royaume-Uni, reste en grande partie la langue des affaires. Or, insérer des mots d’une autre langue dans une phrase au détriment de la langue du pays ne relève pas de la mondialisation, mais bien – excusez le terme – de la débilisation. Certes, parfois, nous nous voyons obligés de nous plier aux exigences de la société. Pour paraître bien, il faut montrer qu’on sait parler une autre langue, et utiliser l’anglais est une échappatoire normale. Le problème est quand la personne, pure arabophone de surcroît, n’a qu’un vocabulaire restreint et se voit utiliser ces quelques mots pour montrer son multilinguisme. Pathétique ! Au moins, il restait une catégorie de personnes qui maîtrisaient l’arabe correctement. Même celles-là se perdent dans des abjections. C’est malheureux. Bientôt, nous nous verrons peut-être obligés d’entreprendre des campagnes de valorisation de l’arabe et surtout d’apprendre à nos cadets comment l’utiliser, et non le détruire et le réduire à néant.

Pire, récemment, une amie, pure arabophone qui suit la logique anglicisante de ses congénères, m’a lancé une question ahurissante au sujet de la musique : « Mais qui écoute encore les chansons françaises ? Tu es au Liban, il n’y a que l’arabe qui compte. » Désarmant ! Cruel de vérité. Certaines personnes oublient que nous sommes un pays francophone. Et contrairement aux dires des uns et des autres, la seconde langue officielle du pays est le français, et non l’anglais. Maintenant, chacun ses goûts. Mais de là à annihiler également le français, je me demande qui est normal.

Récemment, j’ai appris qu’un club francophone de jeunes avait changé, pour ses correspondances officielles et ses réunions, la langue, passant du français à l’anglais le plus normalement du monde. En fait, la communauté francophone se perd aussi dans des anglicismes qui n’ont pas lieu d’être. À l’instar de l’arabe, le français est une langue riche autant par ses nuances que par sa facilité si on se permet de bien l’apprendre. Sans nier toutefois que la langue française reste difficile à apprendre pour les profanes, une fois maîtrisée, elle devient d’une étonnante facilité. Mais les jeunes préfèrent l’anglais, avec un vocabulaire certes très riche, mais plus simple. Cela n’explique pas l’immixtion de mots anglais dans des phrases purement en français et dont les termes diffèrent peu, pour ne pas dire sont semblables. Alors, pourquoi traverser la Manche ? D’autant plus que, et c’est malheureux, les mots sont souvent plus proches de l’américain que de la langue puriste du Royaume-Uni. Donc, à un certain niveau, même l’anglais est dénaturé, quoique le terme paraît exagéré.

Tout ça pour expliquer que notre arabe, notre « latin » véritable, se perd, voire souvent s’oublie. C’est triste ! Pourtant, ça reste une des langues les plus parlées au monde. Mais malheureusement, les gens semblent l’oublier. Un peu trop ! Alors, s’il vous plait, pour ceux qui comprendront, réveillez-vous ! Valorisez à nouveau notre langue ! C’est notre richesse, une richesse colossale! Réveillez-vous ! Apprenez à vos enfants l’essentiel, car c’est là où on gagne un Liban puriste et proche de ses racines ! Les racines passent par la langue, et notre première langue officielle, qu’on le veuille ou pas, est l’arabe ! Que les communautés francophone et anglophone se réveillent !

Nous sommes là pour ça ! Nous le devons ! L’avenir de toute une société est en jeu !


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique Courrier n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, L’Orient-Le Jour offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires ni injurieux ni racistes.

Un de mes amis libanais est venu passer quelques jours auprès de sa famille. Comme tant d’expatriés, il a voulu s’adonner à quelques activités ludiques et amusantes. Joindre l’utile à l’agréable ! Il est donc allé en randonnée. Il a été surpris par l’évolution démesurée de la langue de Gebran. En effet, le libanais, ce dialecte dont nous sommes si fiers et dont nous vantons...

commentaires (2)

L'évolution vers l'anglais me semble un point positif. L'anglais c'est la langue de la diplomatie , de la cutlure et de l'humanisme. Aussi je ne suis pas sur l'arabe est vraiement la langue nationale du Liban : l'arabe libanais n'a même pas de statut officiel.

Stes David

22 h 27, le 01 septembre 2022

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Commentaires (2)

  • L'évolution vers l'anglais me semble un point positif. L'anglais c'est la langue de la diplomatie , de la cutlure et de l'humanisme. Aussi je ne suis pas sur l'arabe est vraiement la langue nationale du Liban : l'arabe libanais n'a même pas de statut officiel.

    Stes David

    22 h 27, le 01 septembre 2022

  • Merci pour votre analyse lucide. Je pense que cette défrancophonisation est à la fois symptôme, conséquence mais aussi cause de notre décadence intellectuelle et morale, qui elle-même aggrave la crise économique et politique.

    Aractingi Farid

    07 h 50, le 31 août 2022

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