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Ne jamais regarder cette mer dans les yeux

On a l’impression que c’était hier, le lancement de cette campagne un peu ambiguë, joyeuse et embarrassée à la fois, affiches de paysages d’avant, de soirées d’avant, restaurants illuminés d’avant… Publicité mensongère ou vœu pieux  ? On a fait comme si rien n’avait changé, comme si la vie – et l’électricité – débordait encore comme dans ces images, pas si vieilles pourtant. «  Ahla bhal tallé  », ces mots de bienvenue bien libanais, transformés en slogan, touillent la nostalgie des retrouvailles. Des mots de grands-parents que l’apparition des petits-enfants met en joie après des absences toujours trop longues. On se souvient que le ministre du Tourisme avait ardemment négocié, «  seulement pour la saison  », le remplacement, le long de la route de l’aéroport, des portraits du défunt général iranien Kassem Soleimani par ces placards maladroits et touchants. La saison s’achève. Bientôt, le retour des fantômes et de nos vieux démons.

À travers le rideau de brumes et de feuilles mortes qui tombent déjà sans se presser, la lumière décline imperceptiblement. Ce n’est pas fini, pas encore. Il fait encore chaud. Encore un air de guitare, encore une nuit sous les étoiles, une dernière marche sur les sentiers fabuleux, un dernier feu de bois, un dernier verre dans ce bar détruit-reconstruit où flotte encore le souvenir de la terreur du 4 août et de quelque amour ancienne dispersée avec tout le reste. Un dernier coup d’œil sur la petite mer qui joue les grandes parce que rien ne borne son horizon. L’ensorceleuse petite mer qu’il ne faut jamais regarder dans les yeux. Quelques photos pour se souvenir. Rien ne vaut le Liban, disent-ils. Rien ne vaut ces moments où l’on s’est senti aimé, enveloppé, où l’on a célébré la vie comme s’il n’y avait pas de lendemain. Partez  ! disent les parents. Partez sans vous retourner, il n’y a rien pour vous ici. Mais qu’y a-t-il pour nous là-bas  ? Des routines d’emprunt, des identités artificielles, des émotions écartelées, le temps qui colle jusqu’au prochain retour. Là-bas, des habitudes proprettes, quadrillées, une forme de sécurité, un confort banal, quelques certitudes qu’au Liban on ne connaîtra jamais.

Les valises sont remontées des caves ou ressorties des placards. Elle est insupportable, la présence des valises prêtes pour le départ. Elles repartiront un peu plus lourdes. Invariablement, les mères voudront y mettre de la nourriture, un peu d’elles-mêmes, nourricières jusqu’au bout. Ça fait plaisir, parfois, de retrouver ces tendres victuailles quand on déballe, là-bas, les bagages déjà contaminés par le goût du pays. On s’en veut d’avoir été agacé par la sollicitude. On aura peut-être, au moment de quitter sa chambre d’enfant, emporté un vieux livre par fidélité à ses rêves, ou quelque objet insignifiant dans lequel on est seul à voir un trésor.

Tout cela, avec les larmes retenues et la boule dans la gorge, a des allures exagérément dramatiques. Après tout, les enfants libanais ne sont pas les seuls à quitter le nid, ni les familles libanaises les seules à se séparer. Pouvoir partir est déjà une chance. Avoir un emploi, même à des milliers de kilomètres de ces bords, fait de soi un privilégié. Les au revoir ne sont jamais simples, mais quand on sait qu’une guerre peut éclater à tout moment, les communications s’interrompre, une explosion avoir lieu sans raison  ; quand on sait que ceux qu’on laisse peuvent à tout moment manquer de l’essentiel, surtout de médicaments, et qu’ils sont livrés à une insécurité chronique dans un pays ingouverné, dominé par des forces pour qui la vie est peu de chose à l’aune de leurs desseins, tout départ prend la dimension d’un abandon.

Allez, on en a vu d’autres, diront les parents, vétérans fils de vétérans des grands départs et des grands retours. Les générations sont ici comme les vagues. Partez, devenez, revenez parfois. Vous ne retrouverez jamais le même pays, mais votre place y sera toujours intacte.


On a l’impression que c’était hier, le lancement de cette campagne un peu ambiguë, joyeuse et embarrassée à la fois, affiches de paysages d’avant, de soirées d’avant, restaurants illuminés d’avant… Publicité mensongère ou vœu pieux  ? On a fait comme si rien n’avait changé, comme si la vie – et l’électricité – débordait encore comme dans ces images, pas si...

commentaires (9)

C'est les larmes aux yeux et la boule dans la gorge que j'ai lu ce magnifique billet. Exilé moi-même dans un pays lointain ou un grand fleuve pollué sert de piètre rappel de cette Méditerranée chérie, je ne peux que me morfondre, la rage au coeur et les poings crispés. Merci Mme. Abou Dib pour ce billet qui m'a ramené à mon adolescence ne serait-ce que pour quelques minutes.

Charles Ghorayeb

15 h 48, le 26 août 2022

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Commentaires (9)

  • C'est les larmes aux yeux et la boule dans la gorge que j'ai lu ce magnifique billet. Exilé moi-même dans un pays lointain ou un grand fleuve pollué sert de piètre rappel de cette Méditerranée chérie, je ne peux que me morfondre, la rage au coeur et les poings crispés. Merci Mme. Abou Dib pour ce billet qui m'a ramené à mon adolescence ne serait-ce que pour quelques minutes.

    Charles Ghorayeb

    15 h 48, le 26 août 2022

  • Mes larmes attestent de la véracité de cet article... pourrons nous encre lire des articles opposés... seule la jeunesse le dira.. Grand Merci Fifi

    Wlek Sanferlou

    03 h 45, le 26 août 2022

  • Je suis enragé, je me battrais pour que je revive tt ça , si ce n’est pas pour moi ce sera pour les enfants qui ont peu connu le Liban.

    M./Mme.

    23 h 10, le 25 août 2022

  • Triste j’ai connu ces beaux jours et je pleure ???

    Eleni Caridopoulou

    18 h 30, le 25 août 2022

  • Tres beau. Comme d’habitude…

    Michele Aoun

    14 h 26, le 25 août 2022

  • Authentique. Merci Fifi

    Sissi zayyat

    11 h 33, le 25 août 2022

  • Madame, vous êtes une grande plume.

    AWADA Azzam

    11 h 11, le 25 août 2022

  • Magnifique. Précision d'horloger

    Bassam Youssef

    08 h 40, le 25 août 2022

  • Magnifique!

    rolla aoun

    05 h 19, le 25 août 2022

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