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Idées - BEYROUTH DANS LE MONDE

Nous ne sommes pas résilients, nous sommes subsidents

Nous ne sommes pas résilients, nous sommes subsidents

Photo d’illustration : des enfants jouent dans le quartier de la Quarantaine, à Beyrouth, le 6 janvier dernier. © Camille Ammoun

« Je ne comprends pas qu’après tout ce que vous avez vécu, vous ne soyez pas tous devenus fous », me dit L. S. qui découvre l’ingouvernable complexité du Liban à travers une longue marche beyrouthine. « On oublie », dis-je. Mais qu’avions-nous vécu de si traumatisant pour que cette question se pose ? Je pensais pourtant que nous avions eu des vies heureuses.

En arpentant cette rue qui part de la colline de déchets de Bourj Hammoud et se termine au pied de celle de Kantari où trône le Grand Sérail, nous poursuivons le projet psychogéographique de replacer Beyrouth dans les débats du monde contemporain. Ce faisant, nous avons vu des femmes et des hommes s’affairer pour tenter de faire illusion. Des bâtiments éventrés par ce que l’on appelle laconiquement « l’explosion », comme on appelle tout aussi laconiquement « la guerre » cette période qui a commencé en 1975 et qui est supposée avoir pris fin en 1990. Nous avons vu d’autres bâtiments restaurés et d’autres encore à jamais disparus dont il a fallu parler comme on parle de fantômes. Deux immenses décharges de déchets qui enserrent un petit port de pêche et transforment la ligne de côte de l’Est méditerranéen. Et beaucoup d’autres choses encore qui racontent des histoires de déclassement, de destins brisés et d’occasions manquées. Mais aussi d’incroyables histoires de résistance et de créativité, d’intelligence collective et d’espoir… oui, malgré tout, d’espoir.

Plus tard, L. S. m’envoie un message: « Merci pour cette marche. Beyrouth est une ville généreuse, mais quel gâchis ! » Je lui réponds, métaphore un peu facile : « La ville s’enfonce dans le sol. » Je me dis alors que la subsidence pourrait sortir du domaine de la géologie et s’étendre au politique, au social, à l’humain.

« Subsidence. Terme de géologie. Action de descendre au-dessous du niveau, affaissement. » (Dictionnaire de la langue française, Émile Littré). La subsidence, donc, c’est le dérobement des sols sous les pieds de ceux qui les foulent. C’est le tassement des terres sous le poids des infrastructures construites par l’homme. C’est leur affaissement, progressif ou soudain, sur des sous-sols vidés de leur substance – eau, pétrole ou autres minerais – extraite pour assouvir l’appétit gargantuesque du capitalisme industriel. C’est le bâtiment qui gîte et le mur qui se fend, c’est la tour qui se penche et la chaussée qui s’effondre. C’est le mouvement vertical des villes qui s’enfoncent sous le poids des activités humaines ou dans les creux créés par elles.

Puis, au fil de nos pas, la subsidence devient le pouvoir qui s’use et l’institution qui se corrompt, la société qui se délite et le corps qui faillit. La subsidence, c’est la débâcle de la durabilité, c’est le contraire de la résilience.

Bien avant le cheminement que nous proposons ici au concept de subsidence, celui de résilience a lui-même voyagé à travers les disciplines. Il débute en physique où il désigne la capacité d’un matériau à retrouver sa forme originelle après un choc. Il s’étend ensuite à d’autres champs pour designer la capacité d’un système à surmonter une transformation de son environnement. Il s’applique alors autant à un écosystème qu’à un système d’information, à une ville, à un régime de gouvernance, à un groupe social ou à un individu.

Pour l’individu, par exemple, la résilience consiste à prendre acte d’un événement traumatique et à se reconstruire de manière à ne plus vivre dans le malheur. Aujourd’hui, plutôt que résilients, les Libanais sont au mieux dans la résistance et la survie, au pire dans la résignation et le déni. Agressés, rackettés, séquestrés, les Libanais ne pourront (peut-être) commencer leur travail de résilience que lorsqu’ils se seront libérés de leurs agresseurs.

Une ville est, quant à elle, résiliente si elle évalue, planifie et agit pour se préparer, s’adapter et répondre à des changements progressifs ou à des chocs imprévus. Et depuis 1975, malgré quelques soubresauts, Beyrouth s’enfonce. Beyrouth se perd. Beyrouth n’évalue rien. Beyrouth ne planifie rien. Son urbanité se défait, son tissu urbain s’effiloche, son économie se désagrège. Des strates de son histoire urbaine sont oblitérées par l’urbanisme financiarisé, le capitalisme immobilier, la corruption et la guerre. La ville a perdu des quartiers entiers, des femmes et des hommes exceptionnels, des bâtiments emblématiques. Beyrouth est aujourd’hui une forêt d’occasions manquées. Elle n’est que l’ombre de la ville qu’elle aurait pu être.

Nourri dans l’inconscient collectif par la légende populaire d’une Beyrouth « sept fois détruite, sept fois reconstruite », par la fable coriace du Phénix qui renaît obstinément de ses cendres, ou par les vers de Nadia Tuéni dont la « péninsule des bruits (…) est mille fois morte, mille fois revécue », le mythe de la résilience des Libanais est aujourd’hui battu en brèche par un effondrement d’ampleur cataclysmique. Crise de gouvernance, crises politique, économique, financière, sociale, environnementale, mémorielle, existentielle, ces crises gigognes ne sont plus des crises, mais un effondrement systémique dont il sera impossible de se remettre. Le statu quo ex ante n’est plus un avenir envisageable, il faut en inventer un nouveau.

Résilients, donc, ni Beyrouth ni ses habitants ne le sont. Bien au contraire, ils s’enfoncent dans la vase du delta d’un grand fleuve; le grand fleuve du monde qui charrie tous les travers de notre civilisation contemporaine. Ils s’enlisent. Sous leurs pieds, les fondements de notre société s’effondrent, le sol se dérobe. Si le Littré définit la subsidence comme « l’action de descendre sous le niveau », alors Beyrouth, ses habitants, tous les Libanais, sont aujourd’hui, sans aucun doute, subsidents.

Un autre mythe, celui du Liban-message, est aujourd’hui aussi galvaudé que celui du Liban-Phénix. En 1989, dans une lettre apostolique, Jean-Paul II formalise l’idée : « Le Liban est plus qu’un pays : c’est un message de liberté et un exemple de pluralisme. » Mais en 1949, quarante ans plus tôt, c’est d’une toute autre manière que Georges Naccache inscrit déjà le Liban dans le monde : « Toutes les images qui évoquent la détresse des choses ingouvernées – le navire à l’abandon, le bâtiment qui s’effondre – s’appliquent au destin du Liban actuel. » (L’Orient, 10 mars 1949) Pour son centenaire, lequel de ces deux messages, ce petit pays qu’est le Grand Liban adresse-t-il au monde ? Celui de la liberté et du pluralisme ? Ou celui des choses ingouvernées ? Sans doute encore, et malgré tout, comme une carotte et un bâton, les deux simultanément.

Mais le message le plus audible aujourd’hui est celui d’un modèle qui s’épuise. Caricature d’un monde dans le déni qui vit au-dessus de ses moyens. Un monde où des classes prédatrices se payent sur la bête jusqu’à tuer la bête. Une démocratie malade qui exclut plus qu’elle ne représente, qui reproduit ses élites plus qu’elle ne les renouvelle. Des villes qui divisent plus qu’elles ne brassent. Beyrouth la subsidente raconte l’échouement lent et somnambulique de notre civilisation. Et si ce concept, cet irrémédiable mouvement vertical du sol, inégal mais continu, doit un jour passer de la géologie à l’humain pour tenter de dire notre monde, où ailleurs qu’à Beyrouth pourrait-il opérer cette mue ?

Camille Ammoun est écrivain, consultant en politiques publiques et membre de Beyt el-Kottab. Dernier ouvrage : « Octobre Liban » (éditions Inculte, 2020).

« Je ne comprends pas qu’après tout ce que vous avez vécu, vous ne soyez pas tous devenus fous », me dit L. S. qui découvre l’ingouvernable complexité du Liban à travers une longue marche beyrouthine. « On oublie », dis-je. Mais qu’avions-nous vécu de si traumatisant pour que cette question se pose ? Je pensais pourtant que nous avions eu des vies heureuses.En...
commentaires (5)

L.S se demande comment les libanais ne sont pas devenus fous. D’abord on ne peut jurer de rien peut être que certains le sont devenus mais pas assez pour passer à l’acte et piquer une crise de folie pour faire revenir certains à la raison. Mais il y a une autre raison qui fait que les libanais continuent à se maîtriser pour ne pas sombrer dans la folie, c’est la folie de leurs irresponsables politiques qui fait qu’ils s’attachent à leur capacité psychologique pour les contrer et c’est aussi une forme de résistance et non de résilience ni de subsidence c’est plutôt de la sagesse incohérente qui est née chez eux par la force des choses. Wait and see semblent ils se dire. Ils se préparent au pire mais se réservent pour l’affronter en préservant leur psy et leurs forces pour être à la hauteur le moment venu. Je suis sûre que les libanais ne se sont pas résignés et qu’ils attendent leur heure pour pouvoir conclure en disant leur dernier mot. Et malheur à celui qui se mettra en travers de leur route, leur folie alors s’exprimerait pour détruire celui qui leur résistera. La raison de leur débordement serait l’annulation ou l’ajournement des élections. Pour moi ce sera la ligne rouge que personne ne devrait franchir car ce sera dépasser les bornes et la folie contenue des libanais pourrait enfin se révéler incontrôlable, destructrice pour pouvoir renaître de leurs cendres.

Sissi zayyat

12 h 01, le 28 février 2022

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Commentaires (5)

  • L.S se demande comment les libanais ne sont pas devenus fous. D’abord on ne peut jurer de rien peut être que certains le sont devenus mais pas assez pour passer à l’acte et piquer une crise de folie pour faire revenir certains à la raison. Mais il y a une autre raison qui fait que les libanais continuent à se maîtriser pour ne pas sombrer dans la folie, c’est la folie de leurs irresponsables politiques qui fait qu’ils s’attachent à leur capacité psychologique pour les contrer et c’est aussi une forme de résistance et non de résilience ni de subsidence c’est plutôt de la sagesse incohérente qui est née chez eux par la force des choses. Wait and see semblent ils se dire. Ils se préparent au pire mais se réservent pour l’affronter en préservant leur psy et leurs forces pour être à la hauteur le moment venu. Je suis sûre que les libanais ne se sont pas résignés et qu’ils attendent leur heure pour pouvoir conclure en disant leur dernier mot. Et malheur à celui qui se mettra en travers de leur route, leur folie alors s’exprimerait pour détruire celui qui leur résistera. La raison de leur débordement serait l’annulation ou l’ajournement des élections. Pour moi ce sera la ligne rouge que personne ne devrait franchir car ce sera dépasser les bornes et la folie contenue des libanais pourrait enfin se révéler incontrôlable, destructrice pour pouvoir renaître de leurs cendres.

    Sissi zayyat

    12 h 01, le 28 février 2022

  • C'est sûr que le nombre déjà impressionnant de psys en occident aurait décuplé si nos malheurs s'étaient abattus sur ces fragiles occidentaux dont l'unique frustration pendant la pandémie était de ne plus pouvoir aller en boîte ou d'être privés de festivals ou de vacances à l'étranger!

    Politiquement incorrect(e)

    14 h 25, le 27 février 2022

  • Pour rebondir et rester au dessus de la surface, il nous faut une couverture politique,une protection, genre mandat...comme le mandat français 1920-1948..ou le Liban a été construit et a rayonné après.( l âge d or de 1948 a 1975). On a de très mauvais voisins et des agents internes qui nous "gouvernent".$$$$

    Marie Claude

    09 h 14, le 27 février 2022

  • Ce n’est pas la guerre civile qui a rendu les libanais fous, c’est tout ce qu’ils ont vécu depuis. Et nous le sommes tous!

    TrucMuche

    08 h 38, le 27 février 2022

  • Qu’importe si nous, Libanais, faisons preuve de résilience, terme dans l’air du temps grâce à Boris Cyrulnik, ou de subsidence, terme de géologie, signifiant l’affaissement de la croûte terrestre. Résilience vient du latin salire qui veut dire sauter. Le préfixe ajouté au verbe signifie sauter vers l’arrière, reculer, et, dans le cas du verbe résilier, abandonner. Que nous reculions ou que nous nous enfoncions, l’important n’est-il pas d’esquiver le danger et de changer de place dans un réflexe instinctif de survie? L.S. nous regarde avec les yeux d’un occidental habitué à son confort. L.S. dit « Je ne comprends pas qu’après tout ce que vous avez vécu, vous ne soyez pas tous devenus fous ». J’aurais aimé lancer cette phrase aux parents ou grands-parents de L.S., que j’imagine un Français, et leur faire savoir mon étonnement qu’ils ne soient pas devenus fous après ce qu’ils ont vécu durant les années de guerre et après les années 1940. L.S. ne semble pas avoir vécu la 2e guerre mondiale ni ses séquelles sur les Français. Sinon, il n’aurait pas dit ce qu’il a dit. Si les Français et les Allemands, pour ne citer que ceux-là, ne sont pas devenus fous après la Deuxième guerre mondiale, pourquoi nous le deviendrions? L’important est de savoir esquiver les coups en changeant de place et de résister face au danger, que nous nous déplacions de manière horizontale ou verticale, que nous soyons résilients ou subsidents. L’important est de rebondir. Et le Liban rebondira.

    Hippolyte

    14 h 46, le 26 février 2022

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