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Idées - Commentaire

Les Jeux olympiques peuvent-ils empêcher la guerre ?

Les Jeux olympiques peuvent-ils empêcher la guerre ?

Photo d’illustration : le chef du Parti communiste à Pékin, Cai Qi, allume la flamme lors de la cérémonie d’accueil de la flamme olympique, le 20 octobre 2021. Noël Celis/AFP

Avant l’ouverture des actuels Jeux olympiques d’hiver de Pékin, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, avait appelé à une « trêve olympique » afin de « bâtir une culture de la paix » au travers du sport. Le président du Comité international olympique, Thomas Bach, a fait écho à ce sentiment dans son discours lors de la cérémonie d’ouverture. « Telle est la mission des Jeux olympiques, nous réunir dans le cadre d’une compétition pacifique », a déclaré Bach. « Toujours bâtir des passerelles, ne jamais ériger de murs. »

Or le fossé entre rêve olympique et réalité a toujours été immense. Les dirigeants politiques ont parfois ignoré les Jeux, à l’instar du Kremlin lorsque les troupes russes ont envahi la Géorgie au premier jour des JO d’été de Pékin 2008. En d’autres occasions, certains gouvernements ont fait de cet événement une arme. En 1936, Adolf Hitler profite des JO de Berlin pour mettre en lumière son régime nazi. En 1980, les États-Unis mènent un boycott des JO d’été de Moscou, en représailles de l’invasion soviétique de l’Afghanistan. L’URSS et ses alliés boycotteront également par la suite les JO d’été de Los Angeles en 1984.

Tous les États considèrent les JO comme un symbole de puissance nationale, et non de paix. En 2015, le président chinois Xi Jinping déclare : « Lorsque ses performances sportives sont solides, une nation est forte. » Cette conception semble d’ailleurs motiver les programmes de dopage soutenus par l’État russe. Les États présentent souvent leur nombre de médailles comme preuve de réussite de leur système politique et économique.

Il n’est donc pas surprenant que les JO d’hiver de Pékin 2022 symbolisent le conflit plutôt que l’unité. Ces Jeux interviennent à une période de division palpable du monde entre deux blocs antagonistes, l’Occident accentuant son discours en soutien d’une Ukraine en danger, et la Chine se ralliant aux côtés de la Russie.

Mythe de la trêve olympique

Par ailleurs, les dirigeants respectifs des deux blocs ne se rencontreront et ne dialogueront pas à l’occasion de ces JO, les États-Unis et plusieurs de leurs alliés maintenant un boycott diplomatique contre ce que certains médias occidentaux qualifient de « Jeux olympiques du génocide » – accusant la Chine de mauvais traitements contre les musulmans ouïghours dans la province du Xinjiang. Résultat, comme le souligne Sophie Richardson, directrice de Human Rights Watch pour la Chine, la liste des représentants gouvernementaux ayant participé à la cérémonie d’ouverture ressemblait à « une sorte de Qui est Qui des gouvernements les plus violents ».

En réalité, l’idée de trêve olympique, héritée des jeux grecs de l’Antiquité, a toujours été un mythe. Comme le soulignait le regretté Mark Golden de l’Université de Winnipeg, « il n’a jamais été démontré qu’un événement olympique avait stoppé une guerre ». De même, dans The Games : A Global History of the Olympics, David Goldblatt observait que les jeux s’étaient poursuivis durant les guerres du Péloponnèse du cinquième siècle av. J-C.

La trêve était davantage destinée à protéger les arènes sportives et les spectateurs, ainsi qu’à sécuriser le passage des athlètes vers la compétition. Elle servait ainsi le même objectif que les églises et mosquées médiévales, faisant office de sanctuaire loin des dangers du monde. Violer un tel sanctuaire constituerait un péché contre Dieu. Mais les églises servaient également un objectif plus large : souligner la possibilité que puisse exister sur Terre la Cité de Dieu, et que le monde lui-même puisse devenir un sanctuaire contre la violence et la guerre.

C’est dans une démarche de paix que le baron Pierre de Coubertin proposa de rétablir les Jeux olympiques en 1896, après une pause de 1 500 ans. « Exportons des rameurs, des coureurs, des escrimeurs : voilà le libre-échange de l’avenir », déclarait Coubertin. « Et le jour où il sera introduit dans les mœurs de la vieille Europe, la cause de la paix aura reçu un nouvel et puissant appui. » Coubertin avait pour idée que les conflits puissent être canalisés sous la forme de compétitions entre athlètes individuels incarnant l’excellence sportive, et que cette compétition entre athlètes remplace les batailles entre États.

Soupape de décompression

Les populations ont toujours compris que les sports à spectateurs fournissaient aux foules une soupape de décompression inoffensive, le football en constituant le parfait exemple moderne. Mais Coubertin avait également autre chose en tête. D’un côté, il renouait avec la tradition médiévale des tournois de joute entre chevaliers, alternatives aux batailles de grande ampleur. Mais, de l’autre, il adhérait également à la conviction du XIXe siècle selon laquelle la liberté du commerce, des idées, des voyages et de toutes les formes de communication atténuerait l’antagonisme des clans, des classes et des États. Plus les uns connaîtraient les autres, plus ils seraient en mesure de comprendre les points de vue d’autrui et de promouvoir une coexistence pacifique.

L’impossibilité de maintenir les athlètes internationaux à l’abri de la politique internationale est illustrée par l’exemple d’Eileen Gu, skieuse acrobatique sino-américaine de 18 ans, qui a remporté sa première médaille d’or lors de ces JO. Née en Californie, Eileen Gu avait auparavant concouru pour les États-Unis, avant de décider en 2019 de rejoindre le camp sportif du pays natal de sa mère, la Chine. Cette décision a suscité l’adulation en Chine, et des reproches d’ingratitude et d’insolence parmi ses détracteurs américains. En public, Eileen Gu refuse d’associer la situation au moindre aspect politique, préférant répéter son mantra favori : « Je suis américaine quand je suis aux États-Unis, et chinoise quand je suis en Chine. »

De manière singulière, Eileen Gu ravive l’idéal de JO apolitiques, tout en démontrant combien cet idéal constitue – et a toujours été – une utopie. Plutôt que d’œuvrer pour exclure la politique de leur univers, les autorités olympiques devraient promouvoir le rôle des JO comme une alternative à la guerre. À l’instar des sanctions économiques, les boycotts diplomatiques viennent rompre le lien entre les États, et, contrairement à la théorie admise, viennent désensibiliser les opinions d’une population vis-à-vis d’une autre, ce qui rend la politique plus difficile, voire impossible.

Il aurait été souhaitable que le président américain Joe Biden, le président russe Vladimir Poutine et le président ukrainien Volodymyr Zelensky se rendent tous à Pékin pour encourager leurs athlètes respectifs, ainsi que pour discuter ensemble dans un cadre informel, de même qu’avec le président chinois. S’ils l’avaient fait, nous serions aujourd’hui certainement plus à l’abri de la perspective d’une guerre en Ukraine.

Copyright : Project Syndicate, 2022

Traduction : Martin Morel

Par Robert Skidelsky

Membre de la Chambre des lords britanniques, professeur émérite d’économie politique à l’Université de Warwick.

Avant l’ouverture des actuels Jeux olympiques d’hiver de Pékin, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, avait appelé à une « trêve olympique » afin de « bâtir une culture de la paix » au travers du sport. Le président du Comité international olympique, Thomas Bach, a fait écho à ce sentiment dans son discours lors de la cérémonie...
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