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Société - Témoignages

À quelques jours de la rentrée, les enseignants se demandent s’ils pourront assurer leurs cours

Alors que le début des cours dans le secteur public est fixé au 27 septembre, nombreux sont les enseignants, écrasés par la dévalorisation de leur salaire et la pénurie de carburant, à se demander comment ils pourront assurer leurs cours.

À quelques jours de la rentrée, les enseignants se demandent s’ils pourront assurer leurs cours

Une salle de classe vide. Photo João Sousa

Laura*, enseignante de mathématiques à Iqlim el-Kharroub, doit parcourir tous les jours 50 kilomètres aller-retour pour assurer les cours dans son lycée. Depuis que le ministre sortant de l’Éducation, Tarek Majzoub, a fixé il y a deux semaines la rentrée au 27 septembre en présentiel dans les établissements publics, Laura se demande comment elle va pouvoir assurer ses cours. Et pour cause, ces derniers mois, non seulement le prix de l’essence n’en finit plus de renchérir en raison de la levée progressive des subventions sur les carburants, mais le précieux liquide est de moins en moins disponible à travers le pays, donnant lieu chaque jour à des files d’attente interminables devant les stations ouvertes. Le prix des 20 litres s’élève actuellement à près de 130 000 livres libanaises, contre un peu plus de 40 000 LL en juin dernier.

Le 25 août dernier, le Premier ministre sortant Hassane Diab a signé un projet de décret revoyant à la hausse les indemnités de transport des fonctionnaires, passant de 8 000 à 24 000 LL par jour. Le président de la République Michel Aoun avait également signé le décret permettant au ministère des Finances de débloquer 600 milliards de livres pour les aides aux employés de l’administration publique.

Pas suffisant pour Laura, qui estime que son aller-retour quotidien va lui coûter « au moins 40 000 LL d’essence ». Malgré ses vingt ans d’expérience, son salaire est de trois millions de livres libanaises par mois, une somme devenue négligeable à la suite de la dégringolade de la livre qui a perdu 90 % de sa valeur en deux ans. Le salaire de Nada vaut désormais moins de 170 dollars au taux du marché parallèle, contre 2 000 dollars auparavant.

La professeure de mathématiques n’est pas la seule dans cette situation. La grande majorité des enseignants du public est confrontée aux mêmes problèmes.

« Les enseignants ont raison »

Hilda Khoury, directrice du département d’orientation au sein du ministère de l’Éducation, assure que ce dernier est en discussion avec ceux des Finances et de l’Énergie pour trouver des solutions. « Les enseignants ont raison, leur salaire ne suffit plus. Nous essayons de tout faire pour trouver des solutions aux problèmes d’essence et de revalorisation des salaires. » Mais l’annonce de la reprise des cours sans plan de gestion de crise a provoqué la fureur des enseignants. « Annoncer le début de l’année scolaire avant même d’avoir réglé la question du transport, c’est fou », commente Nisrine Chahine, présidente du Comité des enseignants contractuels du secteur public. « Ni la pénurie d’essence, ni la levée des subventions sur le carburant, ni l’hyperinflation n’est un nouveau problème. Ce n’est pas normal qu’aucun plan de crise n’ait été mis en place à deux semaines de la rentrée », renchérit Nada*, professeure de philosophie dans un lycée à Beyrouth.

Lors de sa conférence de presse il y a deux semaines, le ministre sortant Tarek Majzoub a annoncé une rentrée en présentiel quatre jours par semaine, le cinquième étant dispensé en distanciel. Ce qui signifie donc, pour les enseignants et les élèves, quatre allers-retours par semaine. « La dernière fois que j’ai fait le plein, j’ai attendu sept heures devant une station-service pour, finalement, ne même pas avoir droit à une goutte d’essence », s’emporte Nada, qui doit faire le plein de son réservoir tous les dix jours si elle compte uniquement les trajets de chez elle jusqu’à son lycée.

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Si la situation des enseignants cadrés est difficile, celle des contractuels est encore pire. Car eux ne devraient pas bénéficier de la hausse de la prime de transport. « Le coût du transport me revient à 40 000 LL par jour, je ne peux pas payer de ma poche alors que notre salaire ne couvre plus rien », s’exclame Omar, 39 ans, enseignant de mathématiques au Lycée officiel de Bab el-Tebbané et père de deux enfants de 6 ans et un mois. « S’ils ne peuvent pas instaurer une prime de transport sans édicter une nouvelle loi, qu’ils augmentent notre rémunération », poursuit-il. Nawal, une enseignante contractuelle d’arabe dans la Békaa, se rend dans son établissement, situé au Hermel, en bus. Avant, elle payait 50 000 LL par mois pour ses déplacements. « Désormais, le trajet me reviendra à 300 000 LL. Où vais-je trouver cet argent ? » s’insurge cette femme qui est dans le métier depuis presque 30 ans.

Pas de retour sans que les droits ne soient assurés

Dans le courant du mois d’août, la Ligue de l’enseignement secondaire avait interrogé les enseignants, via un formulaire, sur la rentrée des classes. « La majorité des personnes ayant répondu au formulaire ont indiqué ne pas avoir l’intention de revenir sans que leurs droits n’aient été assurés au préalable », explique Nazih Jebbaoui, président de la ligue. Symbole de la situation délétère dans laquelle se trouve le corps enseignant, quelque 3 600 enseignants seulement ont rempli le formulaire, les autres ne pouvant pas le faire « à cause des coupures d’internet et d’électricité ».

Même son de cloche du côté des enseignants contractuels. « Il est possible que la rentrée scolaire se fasse sans enseignants, nous ne participons déjà pas aux tâches administratives, comme l’inscription des élèves », informe Nisrine Chahine.

Aujourd’hui, la Ligue des enseignants du secondaire demande une augmentation des salaires qui permettrait un meilleur niveau de vie et la prise en charge du transport et de l’essence. Même chose pour les contractuels – qui représentent la majorité du corps enseignant – qui ont des revendications supplémentaires propres à leur statut : être payés mensuellement et non plus tous les trois mois, revoir à la hausse les rémunérations et bénéficier de la prime de transport.

Pour appuyer ces revendications, les enseignants du public ont annoncé une grève et un sit-in à 11h devant le ministère de l’Éducation à Beyrouth demain mercredi.

Pas d’électricité ni de matériel

La pénurie de carburant n’affecte pas seulement les conditions de vie et de transport des enseignants, mais elle va inéluctablement plomber les conditions de travail dans les écoles qui n’échappent pas aux coupures d’électricité. Sur ce point, le ministre sortant Majzoub a annoncé la pose de panneaux d’énergie solaire dans 122 institutions éducatives publiques alors que le réseau est composé de 1 257 établissements publics (selon les chiffres du Centre de recherche et de développement pédagogiques, CRDP, pour 2016-2017).

Par ailleurs, certains établissements publics n’ont plus les moyens d’acheter de matériel. « L’année dernière déjà, je n’arrivais plus à faire de photocopies à l’école », se souvient Nisrine Chahine.

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Les enseignants sont soumis à une double peine : la gestion de leurs difficultés financières et celles des parents de leurs élèves, qu’ils subissent par ricochet. Car la crise râtisse de plus en plus large. La semaine dernière, la Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Asie occidentale (Cesao-Escwa) indiquait, dans un rapport intitulé « Pauvreté pluridimensionnelle au Liban : une réalité douloureuse et des perspectives incertaines », que pas moins de 74 % de la population vivait désormais sous le seuil de pauvreté, contre 25 % en 2019.

« Je rentre en classe détruite et j’en ressors anéantie »

Les histoires du calvaire quotidien des enseignants comme de leurs élèves ne manquent pas. « J’ai vu un enseignant quitter une salle de classe, en crise, car il devait choisir entre acheter trois kilos de bananes pour ses enfants ou du yaourt pour sa femme, ne pouvant se permettre les deux à la fois », déplore Nisrine Chahine. Amal, enseignante contractuelle dans une école du Mont-Liban, peine à trouver les médicaments de sa mère dont la facture s’élève à 500 000 LL alors qu’elle n’est payée que tous les trois mois. Nada, elle, n’en finit plus d’épuiser ses maigres économies, car une fois la facture d’électricité payée, il ne lui reste plus que 300 000 livres de son salaire.

« Avec notre salaire actuel, nous n’avons pas les moyens de nous procurer les denrées alimentaires de base, des médicaments, de régler les frais d’éducation de nos propres enfants… Et on nous demande d’enseigner ! Il est impossible que nous assurions la rentrée scolaire comme si de rien n’était », explique Nazih Jebbaoui.

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Au-delà de leur propre situation, les enseignants s’interrogent sur leur capacité à transmettre un savoir à des enfants eux-mêmes confrontés à la crise. Selon l’Escwa, l’inflation a augmenté de 281 % entre juin 2019 et 2021. D’après une étude du Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) publiée en juillet, 77 % des ménages n’ont pas assez de nourriture ou d’argent pour acheter des produits alimentaires et 30 % des enfants dorment le ventre vide.

« Quand je rentre dans une salle de classe, je me sens détruite intérieurement et je repars anéantie », raconte Nisrine Chahine. L’année dernière déjà, elle a vu une excellente élève perdre ses moyens durant un examen car elle n’avait pas d’électricité pour étudier. « Je me suis mise à pleurer avec elle », se souvient-elle. Elle est aussi témoin de gestes de solidarité remarquables : un jour, un élève a donné de l’argent à son camarade de classe qui n’avait pas 4 000 LL pour s’acheter un snack. « Il ne lui restait plus assez pour manger lui-même, et quand je lui en ai fait la remarque, il m’a répondu : “Je n’ai pas si faim que ça” », raconte-t-elle. Alors que le pays s’enfonce chaque jour plus profondément dans la crise, l’enseignante est désespérée à l’idée de ce qui l’attend cette année.

Dans ce marasme ravageur, comment s’étonner que la vague d’émigration touche aussi les enseignants ? « Quelque 1 800 enseignants ont déjà quitté le pays, d’après ce que nous savons. Mais le chiffre réel est probablement plus élevé, nous aurons un chiffre précis lors de la rentrée », avance Nisrine. Si la rentrée a bien lieu.

* Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes concernées.


Laura*, enseignante de mathématiques à Iqlim el-Kharroub, doit parcourir tous les jours 50 kilomètres aller-retour pour assurer les cours dans son lycée. Depuis que le ministre sortant de l’Éducation, Tarek Majzoub, a fixé il y a deux semaines la rentrée au 27 septembre en présentiel dans les établissements publics, Laura se demande comment elle va pouvoir assurer ses cours. Et pour...

commentaires (2)

Tous les libanais sont dans la misère grâce au président fort, au régime fort et au bloc parlementaire du Liban fort.

Liberté de Penser

10 h 12, le 07 septembre 2021

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Commentaires (2)

  • Tous les libanais sont dans la misère grâce au président fort, au régime fort et au bloc parlementaire du Liban fort.

    Liberté de Penser

    10 h 12, le 07 septembre 2021

  • C’est quand même incroyable un tel niveau d’incompétence chez nos politiciens

    Gros Gnon

    00 h 30, le 07 septembre 2021

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