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Culture - Expo-design

Partir, rester, créer, s’engager... Et vous que choisiriez-vous ?

À l’Institut français du Liban à Beyrouth, le collectif Beirut Makers prouve encore et toujours que le design n’est pas uniquement synonyme d’objets luxueux, mais qu’il peut avoir un impact social, être porteur d’un discours engagé et... jouer la carte de l’humour, en plus.

Partir, rester, créer, s’engager... Et vous que choisiriez-vous ?

Stay Leave, l’installation en néon Led clignotant inspirée du tiraillement que vivent de nombreux Libanais. Photo DR

Avec l’accumulation de crises qu’ils subissent sans répit depuis deux ans, « To leave or not to leave » est devenue la question existentielle des Libanais. Partir ou rester ? Quitter le Liban et ses désastres quotidiens ou s’y accrocher en essayant d’apporter sa contribution à son relèvement ? De ces questions qui trottent dans la tête de beaucoup d’entre nous, le collectif Beirut Makers en a fait le thème de sa 12e exposition, qui se tient à l’Institut français du Liban à Beyrouth, jusqu’au 30 juin.

Conduits par Guillaume Credoz, l’architecte fondateur de ce regroupement de « concepteurs et façonneurs d’objets en 3D », une quinzaine de jeunes et moins jeunes designers ont répondu à cette question cruciale par le biais de créations individuelles. Chacun d’eux mettant en lumière, au moyen d’un meuble, d’un objet ou encore d’un ustensile, un aspect de cette décision si difficile à prendre.

De la tirelire en terre cuite à casser pour pouvoir s’offrir le billet de voyage au caisson puant destiné au transport de « ceux qui polluent l’existence des Libanais », en passant par un saj à man’ouché en kit transportable ou encore une ligne de meubles écolos et pas chers en carton recyclé pour ceux qui restent, mais ne savent pas jusqu’à quand… L’exposition présente une sélection d’objets utilitaires ou plus fantaisistes, certains flirtant même avec l’art, mais toujours dans une veine de design à impact social. Un design abordable, écoresponsable, engagé et… critique. Ce qui n’empêche ni l’humour ni une certaine poésie. L’Orient-Le Jour en a fait le tour et a sélectionné, en toute subjectivité, ses pièces favorites.

Pour mémoire

Le souffle nostalgique du design... au centre Starco


À commencer par celles qui illustrent les tiraillements et les valse-hésitations inhérents à toute option engageant l’avenir. À l’instar de cette double chaise à bascule, entièrement réalisée en impression 3D robotique à partir du plastic des gallons d’eau recyclés. Alliant les typologies de la « chaise conversation » d’origine napoléonienne et du rocking-chair, cette pièce mobilière à la fois ludique et fonctionnelle est la parfaite illustration de ce va-et-vient constant d’hésitations qui sous-tend ce thème du « Partir ou rester ». « Une question qui s’immisce souvent au sein du couple et met les partenaires dans un face-à-face où chacun pousse ses arguments. Certains jours le départ paraît inévitable et d’autres il s’éloigne. C’est de ce balancement et de cette confrontation entre deux désirs opposés qu’est née l’idée de cette double chaise à bascule décalée », indique Guillaume Crédoz, qui en est le « maker » avec Billal Hassoun et Nabil Farhat.

Design critique

Sauf qu’avec les crises économiques et financières qu’il subit, la décision de rester s’impose de plus en plus comme un non-choix pour la majorité du peuple libanais. Estimant que la question du départ ne se pose même pas compte tenu de la spoliation de leur argent par les banques et les politiciens corrompus, certains makers ont confronté le thème de l’exposition avec ironie. Ce qui a donné par exemple ces drôles de tirelires-cochon en terre cuite (prototype d’artisanat postindustriel réalisé en fabrication numérique par Credoz, Yehia Jammoul & Nicholas) à anses, symboles des maigres économies dont leurs compatriotes peuvent encore disposer librement. Et qui ne leur permettent pas d’aller bien loin…

Il y a donc ceux qui restent au Liban, contraints et forcés. Et ceux qui, espérant des jours meilleurs, ont délibérément fait le choix de ne pas quitter le pays du Cèdre. Du moins pas pour le moment…

Guillaume Credoz sur sa chaise conversation à bascule. Une pièce à la fois ludique, fonctionnelle et écologique. Photo DR

Projet d’ameublement zéro déchet

À leur tête, le Franco-Canadien Guillaume Crédoz qui, en collaboration avec Philippine Harb, Laetitia Jbeily, Shant Anylian et Shant Chilirian, signe toute une ligne de mobilier de papier. Des chaises, tables et tabourets d’appoint fabriqués dans un amalgame de carton, papier recyclé, graines et nutriments naturels qui offrent une alternative économique et écoresponsable d’ameublement temporaire aux foyers libanais à revenus modestes et qui sont candidats à l’émigration. « Nous avons créé un matériau et un processus de fabrication à base de papier recyclé et de matières naturelles pour produire des meubles à petits prix, à la fois solides, fonctionnels et écologiques. Le jour où leurs utilisateurs décident de quitter le pays, ils s’en débarrassent en les jetant dans la nature où il suffit d’un seul hiver pour qu’ils se désagrègent et libèrent les graines qu’ils contiennent. Celles-ci vont germer et donner dès le printemps suivant des fleurs, des pousses d’arbres de pins ou d’autres plantes endémiques qui participeront ainsi à la préservation de la nature », narre avec enthousiasme Credoz. Avant d’ajouter que ce projet à impact social – qui devrait fournir du travail aux femmes dans certaines localités du Liban – a été « choisi avec 84 autres postulants sur un total de 2 000 par Ikea pour être développé dans le cadre de son initiative “What design can do” de fabrication de produits “zéro déchet” ».

« Vous restez, ils quittent »

Toujours dans le registre d’un design élaboré par des makers déterminés à ne pas partir, il ne faut pas rater cet intrigant caisson qui, pour être le clou de l’exposition, n’en est pas moins placé en dehors de la salle, juste à l’entrée, à cause de l’odeur pestilentielle qui s’en dégage. Fabriqué à partir de planches en compressions de sacs-poubelle recyclés, il est spécialement destiné aux politiciens. Et pour cause : ouvert, il évoque une sorte de chaise à porteur. On les y fait asseoir, on referme les parois et, hop, on les expédie à l’étranger. Baptisé « Vous restez, ils quittent », ce conteneur absolument inédit « fait ainsi d’une pierre deux coups, indique François Nour, son concepteur (qui a collaboré avec Ziad Abi Chaker au niveau de sa technologie Eco-Board) puisqu’il permet de se débarrasser des deux plus gros polluants au Liban que sont sa classe politique et le plastique ». Message reçu ?

Pièces émotionnelles

De leur côté, les designers qui ont opté pour le départ ont considéré ce qu’ils devraient emporter avec eux. Et cela a donné naissance à autant de pièces émotionnelles qu’à des créations plus concrètes et véritablement utilitaires.

Ainsi Yehia Jammoul, un ingénieur mécanique à la carrure impressionnante, a conçu une… Boîte à pleurs, une sorte d’isoloir en plaques de plastique recyclé coloré à s’enfoncer sur la tête pour cacher ses larmes de nostalgie. Et Mazen Zahalan, submergé par la peur de perdre sa place au pays, a réalisé un tabouret qu’il a baptisé I’m coming back, you’ll see… Un siège dont l’assise en bois est démontable, et donc transportable dans ses bagages, tandis que son piétement est indéboulonnable, car coulé dans du béton…

Pour mémoire

Guillaume Credoz, l’artiste qui murmure à l’oreille des robots

Dans une optique plus pratique, solidaire et écologique, Mohammad Yahfouf a façonné un Sac à dos jetable en carton recyclé, matières naturelles, nutriments et graines. Un bagage destiné aux migrants à budget réduit et qui prend également en compte la préservation de la nature…

Miriam Abi Tarabay et Laetitia Jbeily, deux jeunes diplômées en design de l’ALBA, bien décidées pour leur part à s’exiler, se sont demandé quel objet du Liban pourrait leur manquer. Leur réponse commune étant la man’ouché, elles ont choisi d’emporter ce qui de prime abord pourrait ressembler à un poêle en acier noir. Il s’agit, en fait, d’un saj nomade, une version plus compacte et transportable du saj traditionnel libanais, adaptable au gaz et aux plaques à induction des cuisines partout dans le monde. Et comme ces jeunes designers prometteuses ont pensé au moindre détail, elles ont même glissé l’objet dans un épais étui en coton à double usage, à la fois de packaging et de coussin servant à étaler la pâte.

Le saj nomade, une création utilitaire et émotionnelle tout à la fois. Photo DR

Partir, rester, créer et s’engager ? Cette question a beaucoup hanté Nada Zeineh après l’explosion du 4 août. Pour elle « l’idéal serait de pouvoir partir pour mieux revenir ». La créatrice de bijoux, qui a déjà expérimenté les départs, n’est pas partisane de l’émigration définitive. Elle serait plutôt, comme nombre de ses compatriotes, une adepte des allers-retours. Un peu à la manière des oiseaux migrateurs qui se déplacent au fil des saisons pour assurer leur survie. C’est cette idée qui lui a inspiré Migration, une création en feuilles d’aluminium, de laiton ou encore de zinc, découpées au laser autour du motif des nuées d’oiseaux libres. À mi-chemin de l’objet déco et d’art, cette pièce qui se plie et se déplie en différentes configurations (sculpture, fresque murale ou suspension) apporte une note précieuse à cette sélection de prototypes d’objets rudimentaires. À bon escient. Car, que l’on parte ou que l’on reste, on a toujours besoin de poésie…

« To leave or not to leave » des Beirut Makers, à l’Institut français du Liban, Beyrouth, rue de Damas, jusqu’au 30 juin.

Les participants à cette 12e édition

Outre Guillaume Credoz, l’architecte fondateur du collectif Beirut Makers et Karma Dabaghi, la curatrice de cette exposition, les participants à cette 12e édition sont par ordre alphabétique : Miriam Abi Tarabay & Laetitia Jbeily ; Yehia Jammoul ; François Nour (avec Ziad Abi-Chaker) ; Eliesh ; Rana Samara, Marilynn Antaki, Ibrahim Kombarji et Iyad Abou Gaida ainsi que Mohammad Yahfouf ; Mazen Zahalan et Nada Zeineh.


Avec l’accumulation de crises qu’ils subissent sans répit depuis deux ans, « To leave or not to leave » est devenue la question existentielle des Libanais. Partir ou rester ? Quitter le Liban et ses désastres quotidiens ou s’y accrocher en essayant d’apporter sa contribution à son relèvement ? De ces questions qui trottent dans la tête de beaucoup d’entre nous, le...

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DIFFICILE CHOIX. LES GENS PARTENT. DOMMAGE.

L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

12 h 21, le 23 juin 2021

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  • DIFFICILE CHOIX. LES GENS PARTENT. DOMMAGE.

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    12 h 21, le 23 juin 2021

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