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Je ne veux pas vivre sur Mars

Vous la connaissez, cette odeur qu’on dit verte, mêlée à quelque chose qu’on dit sale, émanant de morts microscopiques, d’obscurs iules nourris de décompositions et qui ne rendent jamais leur âme de vers sans avoir dégagé la substance âcre qui signale qu’ils ont existé et servi. La terre mouillée de septembre, la terre retournée des fins d’automne, ozonée des hivers neigeux, la terre peau, la terre paille et poussière de l’été, les brumes lasses qui s’y allongent le soir, d’abord légères quand la mer les soupire, et puis charnelles quand elles se déroulent sur l’herbe, s’accrochent aux branches, exaltent le parfum des fleurs assoiffées… Comme tout ce qui nous est intime – nos corps, nos proches, nos amours, nos pays –, la Terre, nous la croyons éternelle. Elle est fragile. Malgré ses quelque 4,5 milliards d’années d’existence, dotée de vie, elle est forcément dotée de mort.

Il a fallu ce moment précis de l’ère industrielle, où la production et la consommation ont subitement commencé à montrer de sérieux signes de surchauffe, pour provoquer une prise de conscience politique de la gravité du problème. Le 22 avril 1970, il y a 51 ans seulement, un certain Gaylord Nelson, sénateur américain, lançait l’idée d’une journée consacrée à la Terre. Quelques mois plus tôt, le 20 juillet 1969, un être humain posait le pied pour la première fois sur le sol lunaire, tandis que de la planète bleue on en recevait des images sèches et grises. Avait-il fallu s’en éloigner autant pour réaliser combien est unique et précieux l’astre qui nous est maison ? C’était, dit-on, l’anniversaire d’un certain Julian Koenig, publicitaire de son état et membre du comité d’organisation de cette journée particulière. « Birthday » avait glissé en « Earth day », bien que la formule aurait pu s’imposer d’elle-même.

Un demi-siècle donc et une année plus tard, l’enthousiasme pour cette journée de la Terre est intact et son inefficacité tout autant. De nombreuses lois ont été votées ici et là pour assurer une meilleure qualité de l’air, préserver la propreté de l’eau et protéger les espèces menacées. Mais plus le temps passe, plus surgissent de nouveaux problèmes engendrés par l’effet des violences infligées à notre habitat collectif. On ne va pas énumérer les ravages de la déforestation, les incendies en Australie et en Amazonie qui nous crèvent le cœur et dont ce sera bientôt la saison, la fonte des glaciers dont se réjouissait inconsidérément le président Poutine lors du blocage du canal de Suez, sachant que ces nouvelles voies polaires, si elles s’ouvraient un jour à la navigation, ce serait au risque de massives émanations de méthane libérées des glaces avec des conséquences inimaginables pour notre atmosphère. Jusqu’à quand serons-nous littéralement menacés d’extinction par certains puissants de ce monde, les uns pour accroître leur pouvoir, les autres leurs richesses ou les deux à la fois, tous se croyant éternels ou se souciant peu d’un monde où ils ne seraient plus ?

L’humain, s’il n’a pas été éduqué à préserver et soigner son environnement, a souvent une propension naturelle à le laisser se dégrader, participant même activement à sa destruction. Aussi, le Liban malade de sa mal-gouvernance est-il à ce titre un échantillon de ce qui attend les pays où manque la volonté politique de protéger la terre et les hommes. Notre ruban de littoral bordé de montagnes avait tout pour offrir, à sa petite échelle, les paysages les plus pittoresques et les villes les plus agréables. Choyé par un climat généreux, jouissant de bonnes ressources hydrauliques et de quatre saisons douces, il aurait pu profiter d’une gestion intelligente de son agriculture pour ne pas avoir besoin d’importer les denrées essentielles. Il aurait pu continuer à profiter du tourisme qui a longtemps été sa principale ressource, en contrôlant la privatisation des plages et les constructions sauvages. Il aurait pu recourir à des méthodes moins invasives que les barrages à tout-va pour gérer son eau. Après tout, les Israéliens ont planté le Néguev au compte-gouttes ! Ou remplacer les vieilles centrales électriques légendairement voraces en fuel par des installations moins coûteuses et moins polluantes. L’Arabie saoudite elle-même se prépare à une ère sans pétrole ! On aurait pu, certains n’ont pas voulu. Les priorités étaient ailleurs, aux guerres lucratives, au jeu sournois des banques et de la finance et à l’encaissement de profits immédiats sous couvert de protection des droits des communautés. Cette défiguration, cet asséchement sont-ils irréversibles ? Notre abyssale dette publique finira-t-elle en mainmise du grand capital sur les secteurs vitaux et la dignité des gens ? À l’heure où des scientifiques projettent de cacher dans les souterrains de la lune des capsules de spores et de spermes, en prévision d’une fin de l’humanité, à l’heure où la plus charmante des planètes se transforme en dystopie, le combat pour un meilleur avenir terrestre demeure la souveraine priorité.


Vous la connaissez, cette odeur qu’on dit verte, mêlée à quelque chose qu’on dit sale, émanant de morts microscopiques, d’obscurs iules nourris de décompositions et qui ne rendent jamais leur âme de vers sans avoir dégagé la substance âcre qui signale qu’ils ont existé et servi. La terre mouillée de septembre, la terre retournée des fins d’automne, ozonée des hivers...

commentaires (2)

..., "exaltent (ou plutôt exhalent) le parfum des fleurs assoiffées..." Merci

Joseph Lawand

17 h 21, le 25 avril 2021

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Commentaires (2)

  • ..., "exaltent (ou plutôt exhalent) le parfum des fleurs assoiffées..." Merci

    Joseph Lawand

    17 h 21, le 25 avril 2021

  • sauve qui peut la terre et les enfants la vie, l'amour et les saisons! chacun pour tous. ce n'est que le début!

    Edith Biddeloo

    23 h 21, le 22 avril 2021

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