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Société - Justice

La crise économique crée un certain malaise chez les magistrats

Si le nombre de démissions réelles reste encore faible, nombre de magistrats aspirent à de meilleures conditions de vie et regardent vers l’étranger. 

La crise économique crée un certain malaise chez les magistrats

Lors d’une prestation de serment. Archives AFP

La fuite des cerveaux concernerait-elle aussi le secteur de la justice? L’envie d’émigrer, qui touche tant de secteurs dans un Liban enfoncé dans une crise économique aiguë, semble en tout cas concerner aussi le corps de la magistrature, où les salaires, versés en livres libanaises, se sont réduits comme peau de chagrin avec la dépréciation de la monnaie nationale face au billet vert. À titre d’exemple, les salaires des magistrats les plus hauts placés seraient compris actuellement entre 500 et 800 dollars, en convertissant au taux de ces derniers jours qui tourne, sur le marché noir, autour de 12 500 livres pour un dollar.Pour le moment, le nombre de démissions de juges reste très limité, selon la ministre sortante de la Justice, Marie-Claude Najm, qui indique à L’OLJ que son département a reçu « seulement trois demandes de démission ». Une réalité bien éloignée des informations rapportées par certains sites selon lesquels 40 magistrats prépareraient leur CV pour décrocher des emplois à l’étranger. Avec près de 550 membres, la magistrature semble donc être encore loin d’un début d’hémorragie. Il n’en demeure pas moins qu’un profond malaise a gagné la profession, dont nombre de membres redoutent de ne pouvoir surmonter leurs difficultés financières.

Regrettable mais compréhensible

Mme Najm qualifie les demandes de démission de « regrettables » sans toutefois paraître s’en étonner. « Comme tout citoyen, il est naturel que le magistrat veuille trouver des moyens pour s’assurer une vie digne », estime-t-elle. « Un emploi rémunéré en devises étrangères est tentant, on ne saurait en vouloir à un magistrat de l’accepter vu la situation actuelle de frustration », ajoute la ministre.

Même son de cloche du côté des magistrats. « La crise économique se répercute sur nous, puisque nous faisons partie d’un peuple qui souffre des mêmes problèmes », se plaint à L’OLJ un juge sous couvert d’anonymat.

« À l’instar de tout travailleur du secteur public ou privé, le magistrat a peur pour son avenir (…) Beaucoup parmi nous souhaitent partir vers des cieux plus cléments », confie l’un de ses collègues en soulignant que « ce sont surtout les moins de 45 ans qui recherchent des opportunités à l’étranger ». Selon lui, « les plus de 50 ans voudraient aussi pouvoir changer de cap, mais ils savent que les emplois proposés dans leur tranche d’âge se font plus rares (…) Ils n’accepteraient pas des emplois médiocres auxquels se résignent plus facilement leurs jeunes collègues qui en sont toujours au début de leur carrière ».

Pour mémoire

Quand le Liban dit adieu à sa jeunesse

Un autre juge estime que « les magistrats libanais sont, en règle générale, appréciés pour des postes de consultation juridique à l’international, d’autant qu’ils satisfont le plus souvent aux critères d’ouverture, d’audace et d’instruction ». Pour ce magistrat en revanche, pas question de partir : « À mes yeux, la magistrature est une vocation et non un métier. J’estime que je suis garant d’une mission, et je veux la poursuivre en dépit de mes difficultés financières », souligne-t-il. « À moins que la situation ne devienne insoutenable », ajoute-t-il toutefois.

Dans ce contexte de dépréciation vertigineuse de leurs salaires, certains juges pourraient-ils être plus enclins à céder aux sirènes de la corruption pour boucler leurs fins de mois ? « Beaucoup risquent de succomber », reconnaît un magistrat, soulignant qu’« en l’absence de capacités matérielles pour subvenir aux besoins de leurs familles, certains pourraient accepter des pots-de-vin pour faciliter les dossiers de corrupteurs ». « Il s’agit de tenir le coup et de parvenir à sortir intact de ce baptême de feu que représente la catastrophe économique inédite que nous subissons », souhaite-t-il.

En plus de la crise économique, la ministre sortante de la Justice évoque le « désarroi de juges compétents et honnêtes qui ne se sentent pas protégés dans un système judiciaire bientôt à bout ». Un malaise susceptible, là aussi, d’inciter les magistrats à la démission. Confiant son appréhension de voir le corps de la magistrature amputé de ses jeunes membres compétents et consciencieux, Mme Najm prône l’organisation de concours d’entrée à la magistrature et l’ouverture de sessions de formation à l’Institut d’études judiciaires. « Il faut d’ores et déjà penser à combler les vacances éventuelles. »

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Concernant les postes vacants, la ministre de la Justice indique d’ailleurs avoir pris, mardi, la décision de déléguer auprès des tribunaux de première instance de tous les mohafazats 32 juges promus en 2019. Ces derniers attendent encore le train de nominations bloqué depuis près d’un an en raison de la désapprobation par le chef de l’État, Michel Aoun, de la mouture établie début 2020 par le Conseil supérieur de la magistrature. L’assignation provisoire de postes vacants aux nouveaux magistrats favorisera la décongestion des tribunaux à travers l’activation du travail judiciaire et l’accélération des jugements, estime une source proche de Mme Najm. L’arrivée de « sang neuf » devrait amener plus d’enthousiasme au travail et une volonté de produire, espère-t-elle.

Toute demande de suspension sera rejetée

Ne souhaitant pas forcément démissionner en bonne et due forme, certains magistrats auraient envisagé de pouvoir disposer d’une période pendant laquelle ils pourraient conserver leurs postes tout en suspendant temporairement leur travail. Mais une telle requête doit être motivée par des raisons de santé ou de poursuite d’études supérieures et soumise au Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Si elle est acceptée, le CSM la défère ensuite à la ministre de la Justice pour soumission au Conseil des ministres. La suspension ne sera éventuellement effective qu’après sa publication par décret au Journal officiel. En cas de suspension, le juge cesse de recevoir sa rémunération et d’avancer en grade mais conserve son poste. Cette mise entre parenthèses des fonctions est fixée à une période d’un an renouvelable deux fois.

Mais le CSM a déjà rejeté deux demandes en ce sens et pris la décision de n’accepter aucune autre qui lui serait soumise, selon un magistrat haut placé qui affirme que « l’institution judiciaire a besoin de tous ses membres ». Pour lui, « l’intérêt général doit prévaloir sur l’intérêt personnel (…) Dans ces circonstances exceptionnelles, la défection d’un magistrat serait aussi grave que la désertion d’un soldat ».

La fuite des cerveaux concernerait-elle aussi le secteur de la justice? L’envie d’émigrer, qui touche tant de secteurs dans un Liban enfoncé dans une crise économique aiguë, semble en tout cas concerner aussi le corps de la magistrature, où les salaires, versés en livres libanaises, se sont réduits comme peau de chagrin avec la dépréciation de la monnaie nationale face au billet...
commentaires (3)

"... le train de nominations bloqué depuis près d’un an en raison de la désapprobation par le chef de l’État, Michel Aoun ..." - bloquage, bloquage, bloquage... c’est tout ce qu’il sait faire... il faut faire AVANCER les choses, pas les bloquer... allo? y’a quelqu’un? youhou? il a des conseillers autour de lui ou pas? ils ont tous lu le livre à l’envers?

Gros Gnon

20 h 56, le 01 avril 2021

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Commentaires (3)

  • "... le train de nominations bloqué depuis près d’un an en raison de la désapprobation par le chef de l’État, Michel Aoun ..." - bloquage, bloquage, bloquage... c’est tout ce qu’il sait faire... il faut faire AVANCER les choses, pas les bloquer... allo? y’a quelqu’un? youhou? il a des conseillers autour de lui ou pas? ils ont tous lu le livre à l’envers?

    Gros Gnon

    20 h 56, le 01 avril 2021

  • yaani les magistrats ont de quoi leur faire peur ne serait ce que pour leur propre dignite, a voir la gerance des "grands" acteurs de cette crasse politique !

    Gaby SIOUFI

    11 h 18, le 01 avril 2021

  • LES JUSTICIERS AU LIBAN, SANS LES GENERALISER, FONT PARTIE DES MAFIEUX A DEGAGER AVEC LE SLOGAN KELLON YE3NE KELLON.

    LA LIBRE EXPRESSION

    09 h 45, le 01 avril 2021

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