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Transactions : comment les Libanais se sont adaptés aux restrictions bancaires

L’utilisation de l’argent liquide demeure le moyen le plus plébiscité, même si les chèques restent de mise et que les sociétés de transfert d’argent semblent avoir remplacé les banques dans une partie des services qu’elles offraient traditionnellement.


Transactions : comment les Libanais se sont adaptés aux restrictions bancaires

Les sociétés de transfert d’argent ont capté une partie des services bancaires. Anwar Amro/AFP

Les informations qui circulaient en début de mois concernant les limitations des retraits en livres des banques, et donc une réduction de la circulation de la monnaie nationale dans l’économie, ont semé un nouveau vent de panique chez la majorité des agents économiques du pays. La faute à un contexte marqué par une crise économique et financière sans précédent qui dure depuis plus d’un an et dans lequel la dépréciation violente de la livre par rapport au dollar et les restrictions bancaires illégales ont rendu la vie difficile aux ménages comme aux entreprises qui ont besoin de liquidités en livres pour acheter sur le marché des changes des dollars « frais ».

Ces contraintes ont assez logiquement achevé la confiance des agents dans le système bancaire, au profit du développement d’une « Cash Economy », selon l’expression utilisée par le gouverneur de la Banque du Liban (BDL), Riad Salamé, dans les médias dès novembre 2019. Un phénomène amplifié par l’absence de loi instaurant un contrôle formel des capitaux que ni la BDL, ni les banques, ni l’État n’ont été en mesure d’enrayer et qui a encouragé de nombreux Libanais à adapter, au fil des mois, leurs habitudes aux contraintes de la crise.

Toutefois, malgré sa position longtemps dominante dans l’économie, le secteur bancaire libanais était déjà contourné par plus de la moitié de la population qui est non bancarisée, selon les dernières données de la Banque mondiale remontant à 2017.

Retirer pour payer

Sans surprise, c’est principalement sur l’argent liquide que de nombreux Libanais se sont rabattus pour pouvoir effectuer leurs transactions sans risquer d’être pris en otage par leurs banques, selon plusieurs sources concordantes – même s’il n’existe actuellement pas de statistiques précises permettant de confirmer la répartition des transactions par méthodes de paiement.

Les chiffres concernant la masse monétaire donnent raison au constat du gouverneur de la Banque du Liban : la circulation de la monnaie fiduciaire (billets et pièces) en livres a en effet bondi depuis le début de la crise, avec une hausse de 294,1 % à fin août pour s’élever à 20 677 milliards de livres. Cet indicateur, usité par les banques centrales pour quantifier la masse monétaire dans une économie donnée, mesure justement la quantité de toutes les espèces qui circulent hors du secteur bancaire. Il correspond à une des composantes de l’agrégat M1 de la masse monétaire qui inclut en plus les dépôts à vue (les comptes courants, par exemple) libellés en livres.

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Or cet agrégat de la masse monétaire est de fait le seul des trois existants – avec le M2 (qui inclut en plus les dépôts à terme en livres) et le M3 (ajout des dépôts à terme en devises et les obligations pouvant être émises ou remises sur le marché par les banques) – à avoir enregistré une hausse (+174,4 % pour atteindre 30 887 milliards de livres à fin août). Un contraste qui met en évidence une sortie de capitaux en livres hors du secteur bancaire libanais, soit par transfert direct (quand ils ont été autorisés par les banques), soit via des retraits d’espèces.

Sur le terrain, les comportements semblent bien confirmer les tendances révélées par ces chiffres. Selon plusieurs sources concordantes, les banques ne sont presque plus sollicitées pour autre chose que des retraits d’argent, et tous les débuts de mois, des Libanais font la queue devant les distributeurs automatiques de billets pour retirer tout ou partie de leurs salaires. Si le nombre de cartes bancaires a bien augmenté dans le sillage de la thaoura qui a débuté le 17 octobre 2019 (+5,3 % au 4e trimestre 2019 en glissement annuel, soit plus que n’importe quel autre trimestre sur la même année), les déposants les ont surtout utilisées pour pouvoir retirer de l’argent sans avoir à passer par les agences, comme le confirme le directeur du département de recherche de la banque Byblos, Nassib Ghobril. Pour rappel, les banques ont fermé pendant près d’un mois après le lancement de la contestation populaire.

Risque d’amplification

Le phénomène risque de s’amplifier avec la polémique sur la diminution des plafonds de retraits en livres décidée par les banques au début du mois en réaction à une mesure que leur a imposée la BDL pour réduire la masse monétaire. Alors que tout semblait indiquer qu’un accord entre les deux parties avait été trouvé de manière à ne pas impacter les déposants, de nouvelles rumeurs, non confirmées pour le moment, font finalement présager une révision effective des limites de retraits en livres appliquées par des banques. Refroidis par ces échos, certains commerces ont d’ores et déjà suspendu les paiements par carte ou ont encouragé les paiements en espèces en offrant des réductions. Pour se justifier en coulisses, ils invoquent le risque de voir leur argent bloqué dans les banques et de payer des frais bancaires.

Il est cependant encore difficile de parler de bouleversement, à en croire certains acteurs. Selon le président du syndicat des propriétaires de supermarchés Nabil Fahed, le volume d’utilisation des carte bancaires rapporté par le secteur n’a pas changé avec le début de la crise et reste de « 15 % à 50 % suivant les régions et les enseignes ». Ce qui a changé en revanche, c’est la répartition entre les paiements par carte effectués à partir de comptes en dollars (qui ont quasiment disparu) et ceux en livres. Un phénomène encouragé par le dispositif mis en place par la circulaire n° 151 de la BDL depuis avril dernier (et prolongée en début de mois jusqu’en mars 2021 par la circulaire n° 572) qui permet aux titulaires de comptes en dollars dont l’accès a été restreint (les « dollars libanais ») de retirer une partie de leurs fonds en livres à un taux plus proche du marché noir que la parité officielle. Or les mêmes « dollars libanais » sont déduits en tenant compte de la parité officielle lors d’un paiement par carte.

Le chèque comme moyen détourné

Les choses sont un peu plus complexes s’agissant des chèques. Si leur nombre a bien baissé selon les derniers chiffres disponibles (-3,5 % en août en glissement annuel, pour une valeur cumulée en livres et en dollars équivalente à 36,1 milliards de dollars), c’est dans des proportions toutefois plus faibles à la même période un an plus tôt (-15,2 %). Une anomalie apparente que Nassib Ghobril explique par « la baisse de l’activité économique, débutée depuis 2018 (le PIB libanais s’est contracté de 1,93 % en 2018 et de 5,64 % en 2019 selon les estimations de la Banque mondiale, NDLR), et non par une baisse significative de l’utilisation des chèques dans l’économie libanaise ».

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De fait, si les chèques sont encore relativement populaires parmi les Libanais, c’est parce qu’ils sont utilisés comme un moyen, pour certains d’entre eux, de « faire sortir leur argent bloqué des banques, en achetant des voitures, des tableaux, des œuvres d’art, des biens d’ameublement, ou encore de l’immobilier », précise encore l’économiste. Sur ce dernier point, il précise que plusieurs promoteurs acceptent même des chèques en dollars pour pouvoir payer leurs traites auprès des banques. À noter qu’il existe un marché noir de chèques en dollars, revendus à un taux inférieur « de 2,6 à 3 fois le montant inscrit », selon une source proche du dossier.

La combine est surtout utile pour les personnes qui souhaitent décaisser en devises ou en livres libanaises au taux du marché noir les chèques émis à leur profit depuis une banque établie. En raison des restrictions bancaires, ce chèque va être probablement bloqué pendant un certain temps (en fonction des banques qui sont dans la boucle) et ne pourra pas être décaissé en dollars (sauf faveur de la banque) ni en livres au taux du marché noir, vu que la BDL impose un taux de conversion de 3 900 livres pour les dollars libanais, contre plus de 6 000 hier sur le marché noir. L’astuce consiste alors à vendre ce chèque à une tierce personne qui va l’acheter moins cher mais le payer en dollars cash ou en livres au taux du marché noir pour ensuite le déposer sur son compte et le retirer plus tard – en appliquant le taux de la circulaire n° 151. Selon la source précitée, certains agents économiques les utilisent pour les transférer sur plusieurs comptes différents et profiter ainsi d’un taux de change à 3 900 livres pour chacun d’entre eux.

Les sociétés de transfert d’argent

Si le secteur bancaire est bien devenu la bête noire des Libanais, les sociétés de transfert d’argent sont en revanche de plus en plus sollicitées pour des services qui étaient traditionnellement assumés par les banques. Les grands acteurs de la filière ont par exemple capté une partie des virements effectués à l’intérieur du pays, comme les domiciliations des factures telles que celles de téléphonie fixe et mobile, ou encore d’internet, souligne Antoni Lorfing, PDG de CashUnited, l’une des cinq principales sociétés de transfert d’argent opérant au Liban.

De plus en plus de PME préfèrent également passer par une société de transfert d’argent pour effectuer des virements à leurs partenaires commerciaux – surtout locaux – ce qui se faisait auparavant en chèques ou en transferts bancaires. C’est aussi le cas pour le paiement de certains abonnements à des sociétés étrangères – hébergement de plate-forme internet, comptes pour les jeux en ligne, fonctionnalités payantes de certains réseaux sociaux ou encore abonnements de plates-formes de vidéos à la demande.

« C’est le manque de confiance dans le secteur bancaire qui pousse les agents économiques vers les sociétés de transfert d’argent », suggère le PDG de CashUnited, qui considère que ces sociétés « ont remplacé le travail des banques, à part pour l’octroi de crédit ».

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La réputation du secteur bancaire est tellement endommagée que les particuliers et entreprises qui viennent solliciter les sociétés de transfert d’argent préfèrent assumer le coût des prestations plus élevé que ceux des banques pour ne pas avoir de mauvaise surprise avec le traitement de leurs transactions.

Enfin, les sociétés de transfert d’argent sont de plus en plus privilégiées par les Libanais qui veulent envoyer de l’argent au Liban, en particulier dans les pays occidentaux et malgré les 2 % prélevés sur les décaissements en dollars, alors que ces flux étaient généralement aspirés par le secteur bancaire. Depuis le 7 août, à la suite de la circulaire n° 566 de la BDL qui a une nouvelle fois autorisé le décaissement des transferts en dollars (après les avoir suspendus en avril), « le volume des transactions a augmenté de deux, voire trois fois comparé à la même période l’année passée », s’exclame Antoni Lorfing, évoquant une tendance qui concerne toute la filière. Cette hausse s’est toutefois faite avec une baisse des volumes pour plusieurs catégories d’expatriés étrangers au Liban, notamment au niveau de la main-d’œuvre non qualifiée.

Les envois de fonds des expatriés au Liban ont atteint 7,4 milliards de dollars en 2019 (en comptant les transferts passant par les banques, les sociétés de transfert d’argent et une estimation de l’argent liquide qui arrive dans les bagages des voyageurs), en hausse de 6,2 % comparé à 2018, selon la BDL. Les transferts ont tout de même chuté de 6,3 % en glissement annuel durant le dernier trimestre 2019, révélateur de la crise et de la mise en place par les banques des mesures de restrictions. Les trois premiers mois de l’année 2020 sont pires, révélant une baisse de « 18 % en glissement annuel », selon Nassib Ghobril. Le deuxième trimestre s’avérera, quant à lui, encore plus mauvais, en raison de la pandémie de Covid-19, qui a causé une récession dans la majorité des pays dans le monde et impliquera alors une plus forte baisse de ces transferts, anticipe l’économiste.

Le cas des cryptomonnaies

Toutefois, la perte de confiance des Libanais ne semble pas encore avoir ouvert de brèche assez grande pour encourager le recours aux cryptomonnaies dans le pays, malgré quelques cas isolés, à l’image du cabinet d’avocats Choueh Law Firm. Bien avant la crise, la société a décidé d’accepter les paiements réalisés avec plusieurs types de monnaies virtuelles, et rémunère même une partie de son personnel avec l’une d’entre elles. Selon Me Charbel Choueh, la proportion des paiements reçus et des rémunérations a fortement augmenté depuis octobre 2019, justement en raison des restrictions bancaires qui ont effrayé certains clients de la firme basés à l’étranger. Les employés payés en cryptomonnaies les échangent contre des dollars ou des livres au taux du marché noir à travers les groupes spécialisés, majoritairement sur Telegram. D’autres acteurs, à l’image de la société Choga Chocolatier, attendent toujours de recevoir leur premier paiement en cryptomonnaie six mois après avoir créé leur portefeuille virtuel – l’outil permettant d’effectuer des transactions avec des monnaies digitales –, se désole son fondateur et chef Salman el-Masri. Pour rappel, la BDL a interdit aux banques du pays d’en détenir mais les agents économiques peuvent les utiliser librement.

Le fait que les cryptomonnaies n’obtiennent toujours pas les faveurs des Libanais ne semble pas décourager Marcel Younes, qui a lancé le site BitcoinduLiban.org peu après le début de la thaoura. Selon lui, plusieurs personnes s’y sont intéressées « récemment, non pour faire des profits, mais plutôt pour sauvegarder la valeur de leur argent ». Le volume moyen de transactions de bitcoins – monnaie virtuelle décentralisée, étant donc théoriquement résistante aux inflations en raison de son nombre limité de 21 millions – au Liban serait selon lui d’« environ d’un million de dollars par mois ». Bien que le groupe Telegram, du même nom que le site, diffuse une vidéo pour encourager les expatriés à envoyer de l’argent à leurs proches via des transferts en bitcoin, il avoue que cette méthode n’est pas encore très utilisée, « la barrière technologique restant difficile à franchir en raison d’un manque de confiance et de connaissance dans cette monnaie », admet Marcel Younes.



Les informations qui circulaient en début de mois concernant les limitations des retraits en livres des banques, et donc une réduction de la circulation de la monnaie nationale dans l’économie, ont semé un nouveau vent de panique chez la majorité des agents économiques du pays. La faute à un contexte marqué par une crise économique et financière sans précédent qui dure depuis...

commentaires (3)

Article très complet qui couvre bien toute l’étendue du bazar.

Jounaid M.

13 h 01, le 27 octobre 2020

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Commentaires (3)

  • Article très complet qui couvre bien toute l’étendue du bazar.

    Jounaid M.

    13 h 01, le 27 octobre 2020

  • Ils misent sur la lassitude et l’abnégation des libanais qui n’est que temporaire. Il faut qu’ils comprennent qu’il ne s’agit pas d’adaptation mais d’obligation en espérant que les pourris dégagent une fois qu’ils n’ont plus rien à volé. La diaspora y est pour beaucoup dans cette période difficile pour atténuer les souffrances et la misère dans lesquelles vivent ces citoyens ruinés et anéantis. Un jour viendra où ils auront de nouveau le courage de les juger et les chasser. Ce jour arrivera quand une alternative sera mise en place avec des opposants compétents et honnêtes pour les remplacer au pied levé avec l’appui de tout le peuple uni. Le plus tôt sera le mieux . Une révolution s’improvise et ne se prépare pas, c’est le relais qui devrait être préparé pour contrer leur projet de chaos auquel ils aspirent. Un appel à nos élites de préparer le lendemain et ce ne sont pas les gens capables qui manquent mais la volonté de franchir le pas.

    Sissi zayyat

    12 h 26, le 27 octobre 2020

  • PERSONNE NE S,EST ADAPTE. ILS SONT SOUMIS AUX MESURES ILLEGALES ET TRES DURES DONT LA SEQUESTRATION DE LEURS ECONOMIES D,UNE VIE, LA PAUVRETE ET LA FAMINE. EN PLUS DE VOIR LEUR DIGNITE BAFOUEE PAR LES MAFIEUX ET LES MERCENAIRES IRANIENS QUI GOUVERNENT CE PAYS LES UNS MAFIEUSEMENT ET LES AUTRES PAR L,INTIMIDATION DES ARMES. PEUPLE LIBANAIS, REVEILLE-TOI ET PRENDS TON DESTIN PAR TOI-MEME. THAWRA !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    05 h 04, le 27 octobre 2020