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Entretien

Charif Majdalani : « Pour que demeure la mémoire de ce que fut notre quotidien dans cette période cauchemardesque »

Le romancier libanais, féru de récits sur le passé récent, signe cette fois un ouvrage résolument contemporain. Son « Beyrouth 2020 : Journal d’un effondrement », à paraître le 1er octobre chez Actes Sud, revient, d’une plume suprêmement inspirée, sur les crises et catastrophes qui ont émaillé cette annus horribilis pour le Liban.

Charif Majdalani : « Pour que demeure la mémoire de ce que fut notre quotidien dans cette période cauchemardesque »

« Nous n’avons jamais fait le travail de mémoire et d’analyse de nos maux, nous n’avons jamais tiré les conséquences de tout ce qui nous arrivait », déplore Charif Majdalani. Photo Michel Sayegh

Contrairement à un certain nombre de ses confrères, écrivains et intellectuels de haut vol, restés étonnement silencieux au sujet des tragédies que vivent leurs compatriotes depuis un an, Charif Majdalani se bat, lui, sur tous les fronts pour dénoncer ce qui se passe. Outre sa participation assidue aux manifestations, ainsi que les tribunes qu’il signe régulièrement dans la presse locale et étrangère – la dernière en date a paru à la suite de l’explosion du port dans les pages du quotidien Le Monde – le voici qui publie aux éditions Actes Sud Beyrouth 2020 : Journal d’un effondrement.

Au moyen de la narration de petites histoires, parfois en apparence anodines, de son quotidien beyrouthin, l’auteur y retrace la succession de crises économiques, financières, politiques et sanitaires qui se sont accumulées au cours de cette année maudite, et leur impact sur une population à bout de souffle. Il revient aussi sur les raisons historiques qui ont mené le Liban à l’effondrement 100 ans pile après sa création. Sauf que « percutée », elle aussi, le 4 août par l’explosion du port, sa chronique porte également « le témoignage de la catastrophe et le portrait d’une cité stupéfiée par la violence de sa propre histoire ».

En 125 pages et avec une écriture claire et précise mais qui n’en garde pas moins sa beauté littéraire, Charif Majdalani signe là un petit livre qui pourrait être considéré comme un ouvrage de référence sur une période de l’histoire du Liban… ou de sa fin. Entretien.

Depuis octobre 2019 jusqu’à très récemment, vous avez signé plusieurs tribunes dans la presse locale et internationale. Vous a-t-il paru nécessaire de garder, à travers un livre, une trace et un témoignage plus pérennes de cette période terrible que traverse le Liban ?

Les tribunes ont généralement une autre fonction qu’un livre, et a fortiori un journal, que je concevais de surcroît comme un véritable texte littéraire. On attend d’une tribune l’expression d’une opinion ou d’un état des lieux. Or, dans ce livre, c’est davantage le récit de notre quotidien que je fais, à travers les petits faits, les événements au jour le jour que j’intègre simultanément dans le mouvement plus large de l’histoire récente du pays.

La couverture de l’ouvrage. DR

Ce « Journal d’un effondrement », vous l’avez entamé le 1er juillet 2020, donc après le confinement et avant l’explosion du 4 août. Quel en a été l’événement déclencheur ? Et pourquoi l’avez-vous clôturé le 19 août ?

J’ai commencé à rédiger ce journal tout début juillet, parce que je trouvais que nous vivions quelque chose d’assez invraisemblable, parfois vraiment absurde et d’une certaine façon fortement romanesque. J’ai voulu écrire les travaux et les jours par temps d’effondrement, un peu comme Pascal Quignard écrivait les plaisirs et les jours à Rome à la veille de l’effondrement de l’Empire romain. Et puis est arrivé le 4 août. J’ai arrêté d’écrire pendant dix jours, puis je m’y suis remis. Mais l’ouvrage n’avait plus exactement la même finalité, ni le même rythme, ni la même tonalité. Quant à la clôture, il fallait que je l’envoie à l’éditeur pour sa publication en octobre. J’ai donc été le plus loin possible avant de devoir soumettre le manuscrit.

Ce ton hybride entre le journal (très peu) intime, la cartographie d’une année aux événements exceptionnels et l’essai sociopolitique donne à votre ouvrage une sensibilité singulière qui en rend la lecture aussi captivante qu’intéressante. À qui vous adressiez-vous en l’écrivant ?

La question du destinataire est toujours complexe dans un journal. C’est en général soi-même, plus tard. Et c’est en même temps de la mauvaise foi, parce qu’on écrit toujours pour les autres. J’ai toujours dit, à propos de chacun de mes livres, que le public « imaginaire » à qui je m’adresse en écrivant est d’abord le public libanais. C’est plus que jamais le cas ici. J’écris pour nous, collectivement, pour que demeure la mémoire de ce que fut notre quotidien dans cette période cauchemardesque.

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De votre attachement à ce pays, à votre crainte de le voir « mourir » l’année de son centenaire, tout est dit d’une plume claire, sensible et inspirée. Finalement, l’écriture de ce livre ne relate-t-elle pas votre « travail de deuil » sur une certaine image/idée du Liban définitivement disparue ?

Je crois que l’histoire récente de ce pays est faite de ruptures violentes qui, chacune à sa manière, a mis un terme au Liban qui existait avant elles. Je n’ai pas cessé de raconter cela dans chacun de mes livres. À chaque fois, le pays a redémarré. Mais jamais, à aucun de ces moments de rupture, nous n’avons fait le travail de mémoire et d’analyse de nos maux, jamais nous n’avons tiré les conséquences de tout ce qui nous arrivait, ni réfléchi intelligemment à l’atout que pouvaient constituer notre diversité et notre complexité. Je crois que tous nos problèmes viennent de là. Aujourd’hui, il est certain que le Liban des trente dernières années est mort, comme sont morts tous les autres avant lui. Reste à savoir ce qui va naître à la place. Ce que je crains, c’est que la rupture cette fois ne soit plus grave que toutes celles qui ont précédé.

Enfin, est-ce vous qui avez choisi ce visage de femme pétrifié et scarifié en couverture du livre ? Et pourquoi ?

C’est l’éditeur qui m’a proposé cette couverture. Nous voulions quelque chose qui ne renvoie pas directement au propos du livre, ou alors de manière très subtile, afin d’en souligner le caractère littéraire, et surtout pour se démarquer de l’idée que cela pourrait être un essai. J’ai été immédiatement saisi par la beauté et la puissance de cette peinture de Chafa Ghaddar et de son support en bois, par toutes les allusions indirectes à la fresque romaine et surtout aux portraits du Fayoum, avec la paradoxale différence entre les yeux ouverts de ces derniers et les yeux fermés ici, traversés par la fissure du bois.

« Beyrouth 2020 : Journal d’un effondrement » ; parution le 1er octobre aux éditions Actes Sud.


Contrairement à un certain nombre de ses confrères, écrivains et intellectuels de haut vol, restés étonnement silencieux au sujet des tragédies que vivent leurs compatriotes depuis un an, Charif Majdalani se bat, lui, sur tous les fronts pour dénoncer ce qui se passe. Outre sa participation assidue aux manifestations, ainsi que les tribunes qu’il signe régulièrement dans la presse...

commentaires (3)

Charif Majdalani est une voix puissante qui porte et un romancier de très grand talent (j'adore ses livres!), mais écrire, comme vous le faites, que les intellectuels comme lui sont restés silencieux face aux tragédies libanaises est un raccourci inexact. je vis à l'étranger depuis plus de quarante ans, comme de nombreux Libanais, je pense être un intellectuel (Directeur de recherche au CNRS France et professeur à Sciences Po Bordeaux) et je puis vous dire que j'ai publié des billets sur le Liban dans la presse, que je participe à des groupes de réflexion sur l'avenir du Liban, que rien de ce qui se passe au Liban ne m'est indifférent. Les Libanais de la diaspora ont leur mot à dire en ces circonstances et ils le font, même s'ils ne sont pas toujours entendus par l'OlJ. Intéressez-vous un peu à eux (et pas seulement aux success stories économiques et financières...). Demandez-leur leur avis. Donnez-leur la parole dans vos colonnes et vous verrez que les intellectuels libanais se bougent. Ce n'est pas parce qu'ils sont hors du Liban que leur parole est illégitime. Il faut juste prendre la peine de la chercher et l'écouter...

otayek rene

18 h 49, le 18 septembre 2020

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Commentaires (3)

  • Charif Majdalani est une voix puissante qui porte et un romancier de très grand talent (j'adore ses livres!), mais écrire, comme vous le faites, que les intellectuels comme lui sont restés silencieux face aux tragédies libanaises est un raccourci inexact. je vis à l'étranger depuis plus de quarante ans, comme de nombreux Libanais, je pense être un intellectuel (Directeur de recherche au CNRS France et professeur à Sciences Po Bordeaux) et je puis vous dire que j'ai publié des billets sur le Liban dans la presse, que je participe à des groupes de réflexion sur l'avenir du Liban, que rien de ce qui se passe au Liban ne m'est indifférent. Les Libanais de la diaspora ont leur mot à dire en ces circonstances et ils le font, même s'ils ne sont pas toujours entendus par l'OlJ. Intéressez-vous un peu à eux (et pas seulement aux success stories économiques et financières...). Demandez-leur leur avis. Donnez-leur la parole dans vos colonnes et vous verrez que les intellectuels libanais se bougent. Ce n'est pas parce qu'ils sont hors du Liban que leur parole est illégitime. Il faut juste prendre la peine de la chercher et l'écouter...

    otayek rene

    18 h 49, le 18 septembre 2020

  • Le livre, dit l'auteur, est censé s'adresser à tous les Libanais....Mais quelle est la proportion des Libanais francophones de nos jours? Même pas 20%, à mon avis. Le numéro du passeport, si vous avez remarqué, ne commence plus par RL(République Libanaise), mais par LR(Lebanese Republic). Cela dit, j'attends ce livre avec impatience: lire Charif Majdalani est toujours un plaisir...

    Georges MELKI

    12 h 39, le 18 septembre 2020

  • oui ,les yeux fermés ,c'est bien de cela dont il s'agit!!!!!! espérons et merci ;J.P

    Petmezakis Jacqueline

    00 h 32, le 18 septembre 2020