Histoire

Casseroles, blocages de route, chaînes humaines... des moyens universels de contestation

Casseroles, « escrache », opération escargot... Les diverses formes de contestation, aujourd’hui pratiquées au Liban, ne datent pas d’hier.

Casseroles, blocages de route, chaînes humaines... des moyens universels de contestation

Le concert des casseroles à Beyrouth, le 6 novembre 2019. Patrick BAZ/AFP

Depuis quelques semaines, le mouvement de contestation qui avait connu un ralentissement durant les mois de confinement pour cause de coronavirus semble reprendre quelque peu du poil de la bête à travers le Liban. La crise sanitaire a, en outre, exacerbé nombre de problèmes socio-économiques et politiques qui avaient poussé les Libanais dans la rue, à l’automne 2019.

Depuis octobre 2019, les Libanais fatigués par les crises et excédés par l’inaction de leurs dirigeants ont fait montre de créativité dans les moyens d’exprimer leurs revendications et leur colère. Concert de casseroles, blocage de routes, sit-in devant des bâtiments officiels... autant de façons de manifester qui trouvent, pour certaines, leurs racines dans l’histoire. L’historien et politologue français Samuel Hayat écrit dans son ouvrage Quand la République était révolutionnaire : citoyenneté et représentation en 1848, que la manifestation ouvrière du 17 mars 1848 à Paris, qui s’est tenue en période révolutionnaire, a constitué « un événement majeur dans l’invention de la manifestation moderne comme investissement populaire de la rue ». À cette époque, la casserole avait déjà investi le champ contestataire, à une échelle nationale. Mené dès 1830 par les républicains contre le régime politique de Louis-Philippe, le concert de casseroles relève d’« une pratique empruntée à un rituel coutumier connu des ethnologues, qu’on appelle charivari », comme l’explique Emmanuel Fureix, auteur de Le siècle des possibles, 1814-1914. Cette manière de s’exprimer trouve son origine dans une tradition lointaine : une procession armée de casseroles faisait du bruit pour chasser les mauvais esprits. Les Celtes la revisitent aussi, tandis qu’au Moyen Âge, tambouriner sur des casseroles devient une pratique communautaire ciblant les mariages mal assortis. Les veufs remariés avec des jeunes filles se voyaient accueillis au village par un concert de casseroles.

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Cette forme d’expression, inédite depuis la fin du XIXe siècle, réapparaît en Algérie, en 1961. Les pieds-noirs, ces Français d’Algérie, se défoulent dans une « opération casseroles » assortie de coups de sifflet et de klaxon visant à réclamer le maintien de l’Algérie française. « Tapant sur des instruments de cuisine, des volets en fer, des feuilles de tôle, ils firent retentir les trois brèves et deux longues d’Algérie française pendant plus de cinq heures. Ce n’est plus de l’hystérie, mais un cri désespéré, interminable, qui remue les plus endurcis », témoigne l’écrivain Mouloud Feraoun dans son Journal 1955-1962.

Magnifique chaîne humaine qui a relié toutes les régions du Liban, le 27 octobre 2019. Photo Hassan Assal

Le tintamarre sur les chaussées

De nombreux mouvements se sont depuis mis aux casseroles, particulièrement en Amérique latine où les cacerolazos (concerts de casseroles, en espagnol) ont eu le plus d’écho, notamment au Chili. En décembre 1971, après l’élection du gouvernement socialiste de Salvador Allende, les femmes de la bourgeoisie ont occupé les chaussées de Santiago en tapant sur leurs casseroles vides, pour signifier qu’elles n’avaient plus rien à manger. Dans les années 1980, les cacerolazos retentissent à nouveau, pour dénoncer la dictature d’Augusto Pinochet. Les casseroles résonneront ensuite dans les rues de Bolivie, d’Uruguay, du Venezuela ou d’Argentine, lors de la crise économique de 2001, puis en 2012, quand des restrictions sont imposées à l’achat de dollars, valeur refuge du pays.

Cette pratique a également été remarquée lors des grandes manifestations en Espagne avec les indépendantistes catalans. En Islande en 2009, où en moins d’un mois les trois banques principales du pays se déclarent en faillite, la « révolution des casseroles » chaque samedi devant le Parlement finit par avoir raison du Premier ministre islandais. C’est aussi en faisant résonner leurs casseroles qu’en 1997 les Turcs avaient exprimé leur colère contre le pouvoir pour pousser à la démission le Premier ministre islamiste Necmettin Erbakan, le mentor de Recep Tayyip Erdogan. La pratique s’étendit ensuite en 2013 au Caire, en Égypte, puis au Liban à l’automne dernier.

La « Baltic Way »

Autre moyen d’expression, bien moins bruyant, la chaîne humaine. Celle-ci vise à afficher l’unité et la détermination du mouvement de contestation. En rassemblant des milliers de personnes, voire parfois des millions, sur des centaines de kilomètres, certaines chaînes humaines resteront gravées dans l’histoire. Comme celle organisée au Népal en octobre 2015. Le pays, constitué d’une fédération de sept provinces disposant chacune de sa propre assemblée et de son gouvernement provincial, a montré son unité sur 1 155 km, en formant la plus longue chaîne humaine au monde, à laquelle ont participé pas moins de 1,5 million de personnes.

Déjà en 2004, plus d’un million de Taïwanais avaient formé une chaîne humaine pour protester contre le déploiement par la Chine de missiles dirigés vers leur île.

En septembre 2013, les Catalans – 1,6 million de personnes, selon les autorités locales – se sont donné la main pour unir symboliquement toute la Catalogne du nord au sud et réclamer un référendum sur l’indépendance, qui sera refusé par Madrid, la capitale. Cette manifestation, intitulée Voie catalane vers l’indépendance, a trouvé son inspiration dans Baltic Way, l’une des plus vastes manifestations antisoviétiques, lancée par l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie. Le 23 août 1989, quelque deux millions de personnes avaient ainsi formé une chaîne humaine reliant Vilnius à Tallinn, via Riga, sur plus de 600 km. Il s’agissait de l’un des plus remarquables appels pacifiques pour l’indépendance et la liberté dans l’histoire. Le 28 janvier 2019, initiées par les gilets jaunes, des chaînes humaines se sont formées un peu partout en France. Le mouvement avait pour objectif de montrer que la mobilisation n’a pas tari et qu’elle était non violente. Au Liban, c’est le 27 octobre dernier que des dizaines de milliers de Libanais créent une chaîne humaine de 170 km traversant le pays du nord au sud, pour témoigner de leur unité et de leur détermination à chasser la classe politique au pouvoir.

Les manifestants libanais coupant les routes, le 18 octobre 2019. Ibrahim Amro/AFP

Opération escargot ou escrache ?

Un autre type de manifestation est devenu courant : l’opération escargot qui consiste à provoquer un ralentissement important de la circulation, voire un blocage, à des fins revendicatives. Depuis des années, différents syndicats libanais y ont eu recours. À l’automne dernier, pour maintenir la pression sur le gouvernement, les contestataires coupent des routes à travers le pays en garant leurs voitures en travers de la chaussée, s’asseyant au milieu de la route, utilisant les pneus ou les bennes à ordures, ils bloquent les autoroutes et des axes de circulation importants. Une manière de crier leur ras-le-bol face à une situation économique chancelante, mais aussi une classe politique jugée corrompue et incompétente, dominée depuis des décennies par les mêmes clans.

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Depuis, l’« escrache » a débarqué. Derrière ce nom un peu barbare donné en Argentine et autres pays hispanophones, apparaît un autre type de mobilisation au cours de laquelle les activistes se rendent sur le lieu de travail ou au domicile de celles et ceux qu’ils veulent dénoncer publiquement. À l’origine, cette pratique visait les anciens tortionnaires de la dictature argentine bénéficiant d’une impunité légale. Elle fut réutilisée ailleurs, sous d’autres appellations : Roche au Pérou, Funa au Chili. À Beyrouth, Tripoli et Saïda, les protestataires se réunissent régulièrement devant les domiciles d’anciens et actuels dirigeants en scandant des slogans, ou encore devant les sièges de la police pour réclamer la libération de l’un des leurs.


Depuis quelques semaines, le mouvement de contestation qui avait connu un ralentissement durant les mois de confinement pour cause de coronavirus semble reprendre quelque peu du poil de la bête à travers le Liban. La crise sanitaire a, en outre, exacerbé nombre de problèmes socio-économiques et politiques qui avaient poussé les Libanais dans la rue, à l’automne 2019.

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