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L’humour au temps de la révolution

Focus

Révolte, révolution ou soulèvement ? Depuis le 17 octobre, la bonne humeur et les plaisanteries coulent dans les veines de cette intifada contre une classe politique corrompue.

May MAKAREM | OLJ
26/11/2019

Rien ne se fait sans humour au Liban, cet humour viatique de l’angoisse tapie en chacun de nous. Comme le dit Figaro à son maître dans Le Barbier de Séville, « je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer  ». Aborder les événements sur le mode plaisant permet de mieux les supporter.

Rompus à l’art de la dérision, des humoristes, « soldats inconnus » de cette révolte, et des dessinateurs de scènes drôles gèrent leurs angoisses et expriment leur ras-le-bol, en tournant les personnages et les situations en dérision. Via WhatsApp, Instagram, Facebook et YouTube, ils réussissent à faire sourire et rire tout le monde, en toutes circonstances.

Retranscrits en français, ces slogans et traits d’humour pourraient perdre de leur saveur. Néanmoins, les perles qu’elles constituent valent la peine qu’on s’y risque. D’abord, les slogans phares autour desquels pivotent tous les autres : « Kellon yaani kellon » (Tous veut dire tous) en référence à toute la classe politique accusée de corruption et dont les contestataires exigent le départ. « Thaoura, thaoura, le peuple veut la chute du régime. » « Kelna yaani Kelna » (nous tous) fait appel à tout le peuple pour occuper les rues de Beyrouth et d’autres grandes villes libanaises.


Des pointes comme des coups de poing
Le président Michel Aoun et son gendre le ministre sortant des Affaires étrangères, Gebran Bassil, ainsi que Randa Berry, surnommée « Madame 51 % », sont parmi les principales cibles des humoristes.

Le jeudi 24 octobre, lors de sa première intervention publique depuis le déclenchement de la thaoura, le président Michel Aoun s’était dit prêt à dialoguer avec des représentants des manifestants. Ces derniers lancent sur les réseaux sociaux la liste des personnes agréées à cette fin : Rafic Hariri, Bassel Fleyhane, Samir Kassir, Gebran Tuéni, Georges Haoui, Walid Eido, Pierre Gemayel, Wissam Eid, Wissam el-Hassan, Antoine Ghanem, Mohammad Chatah et François Hajj. Tous ont été assassinés.

Les réseaux s’enflamment à nouveau lorsque le général énonce la phrase de trop : « S’ils pensent qu’il n’y pas de gens honnêtes au sein du pouvoir, qu’ils émigrent. » « Dégage », « Aoun en LaLa Land », « Je rêve… ne me réveillez pas », lancent les contestataires.

Des dessins immortalisent le président donnant sa conférence en direct de la planète Mars, ou criant dans un mégaphone « Go Out », à l’adresse des contestataires.

Les hommes politiques, c’est comme les couches pour bébés, il faut les changer souvent. Aussi, « nous voulons des chaises en Tefal (c’est-à-dire antiadhésives) pour empêcher le postérieur des responsables de s’y coller ».

Le président a rejeté l’une des principales revendications du mouvement, à savoir la formation d’un gouvernement composé exclusivement de technocrates indépendants et apolitiques, en remplacement de celui du Premier ministre Saad Hariri qui a démissionné le 29 octobre. « Où est-ce que je peux aller les trouver ? Sur la lune ? » a raillé le président. L’ancien ministre Mohammad Safadi est alors cité pour diriger un nouveau cabinet. Un internaute ironise : nous voilà gouvernés par des techno-prostates (Michel Aoun 85 ans, l’inamovible Nabih Berry 81 ans, et Safadi 75 ans).

Les pluies diluviennes ont contribué à réalimenter l’humour des contestataires : « C’est une équipe ministérielle de techno-plombiers qui est requise pour remédier aux dégâts provoqués par les inondations. »

L’ancien député du Hezbollah, Ibrahim Moussaoui, a surenchéri sur Twitter en préférant un cabinet de « techno grad » (en référence aux missiles Grad).

Formulé massivement au début des manifestations, le slogan « Hela hela ho Gebran Bassil... », a disparu. Trop cru. Mais le ministre sortant refait surface avec la déclaration du président qui promet un gouvernement « propre ». « Yaani on pourra surnommer Bassil Gebran Persil ? »



(Lire aussi : Em Ken, blogueuse blagueuse)




Femmes en première ligne
« Quand ils volent ton argent, corrompent ton pays et pointent une mitrailleuse sur toi, tu leur donnes un coup de pied à l’entrejambe », écrit un utilisateur de Twitter.

« Nos femmes ne font pas que botter des fesses, elles frappent aussi des hommes armés », ajoute une autre internaute, en référence à une confrontation entre des manifestants et le convoi du ministre sortant de l’Éducation, Akram Chehayeb, dont l’un des gardes du corps est sorti de la voiture et a tiré en l’air avec un fusil d’assaut, avant de recevoir un bon coup de pied à l’entrecuisse, asséné par une jeune femme. La vidéo a inondé les réseaux sociaux.

Un moment fort : la photo prise le 30 octobre quand une centaine de partisans des partis chiites ont violemment attaqué des manifestants. On y voit une jeune femme poursuivie par un homme torse nu, qui s’apprête à la frapper avec un bâton.

Très peu pour effrayer les Libanaises. Armées de casseroles, de poêles, de marmites (tous les récipients métalliques sont les bienvenus), elles n’ont qu’un seul but : faire le plus de bruit possible pour exprimer leur colère. Sur les pancartes, on pouvait lire des revendications pour protester contre le gouvernement accusé de corruption, ou encore contre le pouvoir patriarcal : « Le droit des femmes, ce n’est pas un détail, allez, allez, le changement », crient les manifestantes. « Plus rien ne me fait peur, ma femme est libanaise », écrit un internaute.

Les crises de larmes
Les élèves et les étudiants ne sont pas en reste. Des milliers d’entre eux ont battu le pavé pour réclamer le départ de l’ensemble de la classe politique quasiment inchangée depuis la fin de la guerre civile (1975-1990). « On rate nos cours pour vous donner une leçon », peut-on lire sur une pancarte brandie par une jeune fille.

D’autres exhibent des banderoles sur lesquelles sont écrits : « Nous sommes une production locale, destinée à l’exportation », ou encore: « Nous, étudiants en droit, promettons de récupérer les droits des spoliés ».

Les meilleures sorties dans un pays à l’économie exsangue : « Le jeudi saint, on visitait sept églises, on ne fréquente plus désormais que sept ATM. » Ébauche au crayon mine d’un homme tout nu méditant devant sa nouvelle garde-robe : des feuilles de vigne, premiers vêtements de l’histoire de l’humanité.

Une dame raillant la situation : « Mon mari n’a pas réussi à mettre des limites à mes dépenses depuis 12 ans. La banque l’a fait en un mois. » Ou encore : « Nos sacs sont comme des feuilles d’oignon. Dès qu’on les ouvre, c’est la crise de larmes. »

Pas de liste de mariage pour les futurs conjoints. Il convient désormais d’offrir du cash lors du dîner de noces. Pas de dinde ni de table abondamment garnie pour le réveillon. Noël sera des plus modestes cette année. Au menu, des lentilles, des manakich et des patates arty. Celles-ci seront déclinées sous la forme d’un volatile. Le tubercule sera uniquement farci de concombres made in Lebanon.

Le père Noël vous salue et vous dit « Hela hela hela ho, cette année pas de cadeaux. »

Pour conclure, le 1er ATM dans l’histoire ? Un petit sac en tissu attaché au soutien-gorge. L’image parle...



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