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Liban

Jour XI : les Libanais forment une chaîne humaine de Tripoli à Tyr... en passant par Nabatiyé

Manifestations

Même si la chaîne n’était pas continue, notamment dans les zones où le Hezbollah et le mouvement Amal sont prépondérants, l’initiative a constitué une démonstration inédite d’unité nationale.


28/10/2019

Au onzième jour de leur révolte, des milliers de Libanais se sont donné la main pour former une chaîne humaine visant à relier le nord au sud du pays, en longeant le front de mer sur une distance de 171 kilomètres. L’initiative inédite avait été lancée par un groupe de quatre jeunes, aidés par une armée de volontaires, dans le but de « regrouper des Libanais de toutes confessions et tendances politiques, désireux de demander de manière unie et pacifique le départ d’une classe dirigeante jugée corrompue », selon les organisateurs.Répondant à l’appel, des milliers de Libanais et Libanaises se sont rassemblés aux différents points établis par les organisateurs et, main dans la main, se sont dirigés en rang vers le second point de rassemblement afin de former la chaîne.

Partout, le long de la chaîne, qui a commencé à se former un peu avant vers 13h, les participants marchaient en entonnant l’hymne national et en scandant « Kellon yaani Kellon » (« Tous sans exception »).

La chaîne était cependant interrompue en plusieurs points du littoral, notamment au sud de Beyrouth et entre Saïda et Tyr, zones sous influence du Hezbollah. Une percée notable a toutefois été marquée à Nabatiyé, fief du parti chiite, et Kfar Remmane, où les manifestants ont pris part au mouvement, malgré les pressions exercées par le parti chiite.


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« Du jamais-vu »

Depuis le centre-ville, les manifestants ont formé une chaîne ininterrompue jusqu’à Jal el-Dib, en passant par Dora, au nord de la capitale. À l’initiative d’un groupe de jeunes, des autocollants « Libanais avant tout » étaient distribués et collés sur les tee-shirts des participants.

Pour Édouard, cette initiative est un projet « exceptionnel ». « C’est du jamais-vu », affirme-t-il, soulignant que cela lui confère « un sentiment d’appartenance au Liban qu’il n’avait plus ressenti depuis trente ans ». Le même sentiment habite Christelle, une ressortissante belge vivant au Liban depuis douze ans, et qui espère que le pays « ne reviendra plus en arrière ». Mohammad, 17 ans, originaire de la banlieue sud de la capitale, estime, lui, que l’initiative est « un symbole de l’unification des Libanais de toutes communautés et régions ». « Il s’agit d’un pas en avant vers notre objectif : la fin du communautarisme et des allégeances partisanes. »

Ruby, 26 ans, vit et travaille à Dubaï. Elle est rentrée il y a trois jours pour « participer à la révolution ». « Je veux faire partie du changement », déclare-t-elle.

Parmi les maillons de cette chaîne humaine, l’écrivain Charif Majdalani. « Cette chaîne est un symbole de la solidarité sociale et nationale, l’objectif étant de fonder un jour un État basé sur le pacte social », dit-il, à Beyrouth. Il insiste sur la symbolique de cette chaîne qui relie deux régions emblématiques du pays : le nord et le sud du Liban. « Le Nord est la partie pauvre et délaissée du pays et le Sud la région où la volonté politique est confisquée. Joindre ces deux régions est formidable », souligne-t-il.


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À Zouk Mosbeh, Patricia, 45 ans, confie être venue pour elle et ses enfants « qui veulent quitter le Liban parce qu’ils sont conscients de vivre dans un pays où les lois ne sont pas appliquées ». Pour Patricia, médecin, l’initiative et la révolte actuelle sont « la dernière chance des Libanais de vivre dans la dignité ». Si ce mouvement n’aboutit pas, elle se dit « prête à faire ses valises et émigrer dès la semaine prochaine ». « Cet événement, la chaîne humaine, va marquer les esprits et l’histoire du Liban et il faut en faire partie pour que le monde entier prenne conscience de nos revendications », affirme-t-elle à L’Orient-Le Jour.

Rabih, 39 ans, handicapé de naissance, a lui aussi tenu à participer à cette mobilisation. « L’objectif de cette chaîne humaine est de montrer que nous sommes une seule société, qui ne peut pas être divisée pour des considérations confessionnelles ou autres, mais qui est caractérisée par une vraie solidarité », martèle-t-il. Il reproche à l’État de ne rien faire pour faciliter la vie quotidienne des personnes handicapées, qu’il s’agisse d’embauche, de transports ou du versement d’allocations de soutien, malgré les lois existant dans ce sens.


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« Le même sang dans nos veines »

Si dans le sud de Beyrouth, dans les zones sous influence du Hezbollah et du mouvement Amal, la chaîne était interrompue par endroits, elle a tout de même réuni des milliers de personnes.À Saïda, les manifestants se sont donné la main tout le long de la route côtière de la ville, sur environ quatre kilomètres, de l’entrée de la citadelle jusqu’au fleuve Awali au nord de la ville, en attendant que la chaîne humaine venue du Chouf, de Jiyeh et de Rmeilé vienne les rejoindre.

« Cette initiative montre que les Libanais sont solidaires et dit aux responsables : “Faites attention, le peuple libanais est maintenant uni” », souligne à L’OLJ Ali Ghanem, de Kfarchouba au Liban-Sud. « Le Liban est devenu un, mais eux (Amal et le Hezbollah, NDLR) veulent nous ramener au confessionnalisme politique », estime pour sa part Souha, une étudiante de 22 ans, venue de Tyr. « Le fait qu’on se tienne tous la main veut dire que c’est le même sang qui coule dans nos veines, celui de l’unité nationale car nous sommes un même peuple », ajoute-t-elle.

La chaîne s’est interrompue au sud de Saïda, zone sous contrôle du tandem chiite. Mais quelques kilomètres plus loin, à Tyr, des centaines de personnes ont recréé la chaîne humaine au niveau du carrefour de Abbassiyé, à l’entrée nord de la ville. Les villages situés au-delà de Tyr, majoritairement sous influence du parti chiite, n’ont pas pris part au mouvement, à l’exception d’une chaîne humaine organisée entre Kfar Remmane et Nabatiyé, où le chanteur engagé Marcel Khalifé est venu encourager les manifestants.

« Marcel Khalifé est venu dans l’après-midi à Nabatiyé, où il a interprété ses chansons révolutionnaires. Dès que les gens ont appris qu’il était là, ils ont commencé à affluer », indique une militante. « Les manifestants étaient déprimés et éparpillés avant son arrivée. Grâce au concert, nous avons pu réunir environ 10 000 personnes à la manifestation. La présence de Marcel Khalifé a sauvé la révolution à Nabatiyé aujourd’hui. Les gens sont restés sur place après le concert, malgré les pressions », ajoute-t-elle. « Les manifestants sont privés d’électricité depuis trois jours et le périmètre dans lequel ils peuvent manifester a été réduit. Mais ils refusent de baisser les bras et ont apporté un générateur pour avoir un peu d’éclairage. Les protestataires se sont également cotisés pour acheter une trentaine de parapluies, après que la municipalité leur eut interdit de dresser une tente pour se protéger de la pluie », dit-elle encore.


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« Nous ne voulons plus de communautarisme »

Au Liban-Nord, le projet de chaîne a également connu un grand succès, rassemblant des gens de tous les âges, des groupes d’amis, des familles et des parents venus avec leurs enfants. Tout au long de l’immense rassemblement, qui s’étendait du Akkar à Tripoli, selon les organisateurs, des motocyclistes passaient offrir de l’eau fraîche aux participants. Walid Chalabi, 36 ans, est venu manifester à Tripoli avec sa femme et ses deux fillettes, comme il le fait tous les matins, depuis le début du mouvement de contestation. « Je suis rentré de Dubaï il y a deux ans. Je participe tous les jours aux manifestations de Tripoli, et aujourd’hui je prends part à la chaîne humaine car je suis heureux de voir les Libanais unis. Nous ne voulons plus de communautarisme et de division parmi le peuple », lance-t-il.

Au cours des derniers jours, de nombreuses initiatives ont marqué ce mouvement de contestation inédit au Liban, lancé le 17 octobre dernier. Différents groupes de la société civile et d’institutions diverses, tout comme certaines universités, organisent notamment des débats et des discussions sur l’avenir et les objectifs du mouvement, comme c’est le cas à Beyrouth. Sur la place des Martyrs, une collecte de vêtements est également mise sur pied pour aider les plus démunis. En plus des différents stands installés dans tout le pays pour vendre de la nourriture, des familles cuisinent et distribuent des plats faits maison aux manifestants.


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LeRougeEtLeNoir

On a l’impression que le pays est en train de véritablement passer de l’âge infantile à celui d’adulte, brutalement, sans transition...tant les manifestations sont sages, lucides , et consensuelles...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

GRANDIOSE CE DEPLOIEMENT SYMBOLIQUE D,UNION ET DE FRATERNITE DU PEUPLE LIBANAIS.

Thawra-LB

Bravo, nous sommes tous un seul et unique peuple avec une destiné commune. les habitants de toutes les regions nous montrent combien les dirigeants actuels nous ont divisé sur des lignes sectaires et religieuse. Poursuivons le combat, de Tripoli a Nabatiyyeh jusqu’a que tout ces leaders comprennent que ce que les manifestants veulent ne sont pas uniquement des revendications economiques mais un chamboulement de la notion de “politics as usual” ou les gains d’une communauté serait la perte d’une autre.
Ou les gains d’une communauté dans les pays voisins devrait etre retransmise en gains locaux pour cette meme communauté. Les Libanais sont ENFIN en train de se creer une identité nationale qui espérons le surpassera l’identité communautaire. Ou etre libanais serait plus important que d’appartenir a une minorité chretienne ou chiite ou sunnite ou druze dans la region.

N'écoutons plus ces geopoliticiens heineux, amateur et fanfaronds. ils n’ont tout de meme jamais vecu au liban pour savoir ce qui s’y passe vraiment. Ils raisonnent encore en tant que “moi contre toi”. Bien au chaud a l’etranger.

Les libanais veulent passer au stade superieur. Ou tout le monde aurait les meme droits et les memes opportunitiés. Modernisme mondial oblige.

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