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Lifestyle - Confinement à Beyrouth

XVI – De l’aube à midi sur la mer

Quelle chance, cet hiver persistant qui nous réserve encore, à travers le soleil, quelques gouttes de pluie, quelques voiles de brume en plein mois de mai ! Et qu’elle est clémente notre nature qui nous promet, même quand il n’y en a plus, qu’il y en aura encore. En cette saison, les années ordinaires, on voyait les écoliers tout excités de changer d’uniforme comme muent les chrysalides, comme fleurissent les orangers. La caresse du premier khamsine et du premier rayon sur la peau les rendait tout choses, le regard magnétisé par la fenêtre, le cœur exalté par les premières amours, premiers secrets. Au seuil de l’été, rejoindre la mer, s’étendre et se répandre sur les plages, respirer l’odeur bleu-vert de pastèque et d’ozone apportée par le vent, se laisser engourdir par une coulée de bière glacée, fut longtemps le grand rêve accessible des Libanais. A. me raconte qu’en son âge d’or qui se décalquait sur celui de Beyrouth, les journées de travail qui se prolongeaient tard dans la nuit étaient rituellement entrecoupées d’une pause à la plage. Combien est mièvre et fanfaron le mythe touristique skier et nager le même jour au regard de la réalité qui consistait à travailler et puis aller bronzer à deux pas de son bureau avant de revenir, détendu, rafraîchi, inspiré, reprendre sa permanence. Crève-cœur que ce constat cuisant de la déchéance à laquelle nous ont conduits tous les mauvais choix de l’après-guerre, dictés par l’esprit de lucre et de mesquine vengeance de ceux que nous avons portés ou maintenus au pouvoir par mauvaise habitude, absence d’alternative, ou peur, tout simplement. La mer, il ne reste aujourd’hui à Beyrouth que la possibilité d’en rêver en observant, depuis la rambarde de la Corniche défigurée par le massacre immobilier, le va-et-vient des vagues que le plus grand nombre ne touchera jamais. À défaut, en fermant un peu les yeux, on peut inviter dans le confinement cette illusion d’infini avec les premiers mouvements de La mer de Claude Debussy, De l’aube à midi. Écouter la respiration de la nuit qui se retire, le tintement doux de la lumière sur les premiers clapotis, et puis le sublime ensemble de violoncelles dont vibre la calme vastitude, zébré par la flûte aiguë du premier oiseau, premier messager de la paix du jour.

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Lu dans Le dernier hiver du Cid, la très belle biographie romancée que Jérôme Garcin consacre à Gérard Philippe, cette citation extraite d’un jeu des questions auquel s’était prêté l’acteur pour l’hebdomadaire Arts : « – Êtes-vous optimiste ? – Je le deviens, face aux situations inextricables, embrouillées ou angoissantes. » Sans optimisme, point de courage. Car à quoi bon lutter, à quoi bon continuer à vivre si l’on est persuadé que tout est perdu ? Il serait peut-être naïf de croire, en cet instant même, que notre petit pays qui atteint, essoufflé et exsangue, sa centième année d’existence a encore de beaux jours devant lui. Nous regardons un à un les principaux membres de cette classe politique qui n’en finit plus de le miner, leurs faces de carême, leurs expressions qui reflètent un dégoût de soi reporté par déni sur leurs pairs, leur indifférence à la souffrance d’un peuple qui ne mérite pas tant de mépris, le reflux bilieux qui leur jaunit le blanc des yeux, symptôme de leurs tripes malades de mauvais rêves. Nous les regardons avec l’envie cruelle de les voir mourir sur pattes, et bon vent. Avec leur prétention, leur insondable ignorance, leurs mains souillées de sang et de biens mal acquis, leurs manières de marchands d’esclaves avec les trop confiants qui ont espéré en eux, ils ne seront pas difficiles à remplacer. Optimiste, on le devient, même avec un peu d’effort, si l’on songe au beau ferment d’avenir que contient le peuple libanais. Au seuil de son centenaire, notre pays n’existe plus. La pandémie lui a porté le coup de grâce comme elle a par ailleurs chamboulé la terre entière. Peut-être avons-nous enfin atteint, au bout de tant de boulettes froissées, la page vierge sur laquelle s’écrira une meilleure histoire.



Quelle chance, cet hiver persistant qui nous réserve encore, à travers le soleil, quelques gouttes de pluie, quelques voiles de brume en plein mois de mai ! Et qu’elle est clémente notre nature qui nous promet, même quand il n’y en a plus, qu’il y en aura encore. En cette saison, les années ordinaires, on voyait les écoliers tout excités de changer d’uniforme comme muent les...

commentaires (3)

J'ai enseigné pendant vingt ans à l'USJ et cherché à initier les étudiants de la Fac de Médecine à la sociologie de Beyrouth, j'en garde le meilleur souvenir et feuillette encore quelques travaux par exemple l'un d'entre eux sur le Nahr el Kalb , mais je n'ai jamais réussi à faire comprendre la valeur et l'importance du politique tant celui-ci à toujours fait l'objet d'un profond mépris dont témoigne cet article. Jacques Beauchard

Beauchard Jacques

11 h 08, le 08 mai 2020

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Commentaires (3)

  • J'ai enseigné pendant vingt ans à l'USJ et cherché à initier les étudiants de la Fac de Médecine à la sociologie de Beyrouth, j'en garde le meilleur souvenir et feuillette encore quelques travaux par exemple l'un d'entre eux sur le Nahr el Kalb , mais je n'ai jamais réussi à faire comprendre la valeur et l'importance du politique tant celui-ci à toujours fait l'objet d'un profond mépris dont témoigne cet article. Jacques Beauchard

    Beauchard Jacques

    11 h 08, le 08 mai 2020

  • Fifi la description de nos politiciens est MAGIQUE...merci encore

    Houri Ziad

    09 h 02, le 08 mai 2020

  • le Liban ,c'est sa terre ,ses montagnes,ses arbres ,ses "paysans" ses enfants qui ont dans leurs mains tout l'espoir ,tout le courage ,toute la force de leur volonté; le Liban ne mourra jamais .J.P

    Petmezakis Jacqueline

    07 h 55, le 08 mai 2020

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