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Lifestyle - Confinement à Beyrouth

XIV - La main, ce visage

Photo DR

« Phalange, phalangine, phalangette », presque une comptine qui me revient encore, chantée avec le délicieux accent italien de notre professeur de sciences ; peut-être la dernière chose retenue avant la fermeture de notre école pendant la guerre. On dit que le coronavirus, avec le grand confinement son corollaire, a précipité la transition numérique et fait advenir les changements qui allaient tôt ou tard s’imposer. On nous avait prévu un monde robotisé, dématérialisé, où l’intelligence artificielle prendrait le relais de l’activité humaine. Avec la pandémie, l’outil numérique est brusquement devenu une extension non plus artificielle mais naturelle et même vitale de notre corps et de notre esprit. Aurions-nous pu imaginer une seconde cette subite paralysie de la planète sans l’existence des ordinateurs qui en ont permis la synchronisation, à la fois répandant l’information du danger et palliant l’arrêt de tout contact physique ? Voici que des robots visitent les malades pour éviter aux soignants une surexposition au virus ; voici que d’autres remplacent la police. Voici que le commerce électronique, commencé comme une niche, devient la norme tout comme le télétravail, l’enseignement à distance et les conversations hachées par écrans interposés. Et nos phalanges, phalangines, phalangettes ? La main, ce visage, ce cerveau à cinq doigts pour sentir, tenir, caresser ; la main pour reconnaître une forme ou la faire exister, pour dire des mots au-delà des mots ?

En 2015 ou 2016, la designer libanaise Karen Chekerdjian avait sculpté une série d’objets intitulée Archétype, en prévision de leur disparition. Celle-ci comprenait notamment une main de bronze et, si je me souviens bien, un marteau, un coupe-papier, une règle ou une équerre, entre autres. Elle avait vu la nécessité de garder une trace de ces outils civilisateurs dont la civilisation bientôt n’aurait plus l’usage. Avait-elle senti venir le moment peut-être pas si lointain où l’on ne toucherait plus que des touches ? On se demande à quoi ressembleront un jour, à force de ne courir que sur des claviers, nos doigts que l’ère digitale aura déshabitués de milliers de gestes et que la crainte de la contamination aura détachés des doigts d’autrui. Et puis à quoi ressemblera le corps, à l’autre bout de tels doigts, peut-être de plus en plus obèse par manque de mouvement, ou au contraire de plus en plus musclé, pour le seul plaisir des yeux, ultimes refuges de la caresse immatérielle, retaillé non pour se protéger ou accomplir une tâche pénible, mais pour sa propre gloire.

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XIII- Percer le cocon

Alors que tant d’emplois dans le monde entier ont été balayés par la pandémie, la fête du Travail ce vendredi 1er mai était un moment particulièrement poignant, tant le travail est inséparable de la dignité humaine. Au Liban, c’est une génération entière pourtant bourrée de compétences qui en est privée. Mille fois maudits soient les voyous qui président aux destinées de ce malheureux pays ; et au fond, bienvenu est l’effondrement total qui les prive enfin des profits qu’ils s’octroient éhontément depuis des décennies au détriment des citoyens. Le drapeau libanais, les manifestants le portent désormais en masque à fleur de lèvres, respirent à travers lui. En les voyant regagner les places, respectueux de la distanciation, ce mot qui plus que jamais rapproche, je crois entendre, venus de l’antique révolution industrielle matrice de la nôtre, les accents de L’Internationale : « Il n’est pas de sauveurs suprêmes/Ni Dieu, ni César, ni tribun/Travailleurs, sauvons-nous nous-mêmes/Travaillons au salut commun/Pour que les voleurs rendent gorge… ».

Dans cette rubrique prévue tous les lundis, mardis et vendredis tant que durera la crise, Fifi Abou Dib se propose de partager avec vous des pensées aléatoires issues du confinement.


« Phalange, phalangine, phalangette », presque une comptine qui me revient encore, chantée avec le délicieux accent italien de notre professeur de sciences ; peut-être la dernière chose retenue avant la fermeture de notre école pendant la guerre. On dit que le coronavirus, avec le grand confinement son corollaire, a précipité la transition numérique et fait advenir les...

commentaires (3)

TRES BON ARTICLE DE MADAME FIFI MEME SI CETTE FOIS-CI IL Y MANQUE LE SOUFFLE POETIQUE.

LA CENSURE FULMINE. FINAL POINT DE SOUTIEN A L,OLJ

11 h 08, le 04 mai 2020

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Commentaires (3)

  • TRES BON ARTICLE DE MADAME FIFI MEME SI CETTE FOIS-CI IL Y MANQUE LE SOUFFLE POETIQUE.

    LA CENSURE FULMINE. FINAL POINT DE SOUTIEN A L,OLJ

    11 h 08, le 04 mai 2020

  • Je vous cite : ""La main, ce visage, ce cerveau à cinq doigts pour sentir, tenir, caresser ; la main pour reconnaître une forme ou la faire exister, pour dire des mots au-delà des mots ?"" ................................... Formidable ! La main ce visage, bien sûr, mais pourquoi le point d’interrogation (?) à la fin de cette citation. Oui, bien sûr les mains disent des mots au-delà des mots, surtout dans la langue des signes, et dans le langage des réseaux sociaux, le fameux "like". Est-ce ringard de faire des compliments, quand j’écris que ce "Confinement à Beyrouth" est un coup de pouce (voilà un mot au-delà des mots) pour mon moral à zéro dans ce confinement. Avec admiration, comme toujours……..

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    10 h 24, le 04 mai 2020

  • oui ,quand il n'y a plus rien à voler,les voleurs font triste mine pendant que les travailleurs ,forts de leur travail et sans attendre l'aide des assassins du pays,se retroussent les manches et redécouvrent le bonheur d'etre maitres de leur destin ;courage!J.P

    Petmezakis Jacqueline

    09 h 07, le 04 mai 2020

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