Reportage

A l’aéroport de Beyrouth, dernier appel pour les passagers à destination de Paris Charles De Gaulle

Vendredi, quelque 150 passagers étaient à bord du vol Air France affrété pour rapatrier à Paris des Français, ainsi que d’autres ressortissants européens bloqués à Beyrouth.

Vendredi 3 avril, à l'aéroport de Beyrouth, des Français s'apprêtent à embarquer pour un vol de rapatriement vers Paris Charles de Gaulle. Photo H.V.

Dans le hall des départs de l’Aéroport international de Beyrouth, l’annonce résonne étrangement ce vendredi 3 avril. « Au nom d’Air France-KLM, nous sommes heureux de vous accueillir pour ce vol organisé avec les services consulaires français ». La teneur de l'annonce conjuguée à l’effet du vide probablement...

Depuis le 18 mars, l’aéroport de Beyrouth est fermé. Une décision prise dans le cadre de la mobilisation générale décrétée par le gouvernement pour contrer la propagation de l’épidémie de coronavirus au Liban. Ce vendredi 3 avril, un vol spécial est toutefois affrété par Air France pour rapatrier les Français, et quelques autres ressortissants européens, bloqués au Liban.

Pour ce vol spécial, dont le billet était à prix unique, 409 dollars, les passagers ont dû arriver trois heures avant le départ, prévu à 15h15, afin de se plier aux mesures sanitaires exceptionnelles mises en place.

Avant même de pouvoir déposer leurs bagages et de passer les contrôles douaniers, les voyageurs, en file indienne, doivent patienter pour que leur température soit prise à l’aide d’un thermomètre-pistolet par un homme et une femme, tous deux libanais, en blouse blanche. Après avoir visé le front d’un homme, la femme en blouse blanche lui dit de se mettre sur le côté. L’homme lui demande pourquoi, l’air soucieux. « 38, ça marque 38 », lui répond la jeune femme. Une discussion s’en suit entre le passager et la soignante. Finalement, l’homme peut rejoindre la file.

Quelques minutes plus tard, c’est un couple qui est mis de côté. A plusieurs reprises, l’homme et la femme en blouse prennent la température du passager et de la passagère. L’affaire dure, s’éternise. La file avance, le couple ne la rejoint pas.


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Une dizaine de mètres entre chaque passager

« Je pense que ces précautions sanitaires prises sont adéquates. Comme on suit les consignes de l'OMS, bien sûr, l’ambiance est un peu particulière. L'aéroport est tout de même vide, +privatisé+ en somme. Mais les personnels de l'aéroport, de la sûreté générale, d'Air France et de l'ambassade sont rassurants et chaleureux », explique Louis, un jeune Français, qui, malgré tout, regrette un peu de partir. « Je quitte le Liban à contrecœur, mais ma famille m'attend et je ne voulais pas rater cette chance de rentrer. »

L’objectif de ce vol est de permettre aux Français et européens non résidents au Liban, qui n’ont pas pu revenir en France avant la fermeture de l’aéroport, de rentrer chez eux.

Ceux qui ont passé l’épreuve de la température se retrouvent devant le comptoir 76 pour l’enregistrement des bagages. Là, les voyageurs gardent une distance d’un ou deux mètres entre eux. Le vol est spécial mais l’excédent de bagage toujours payant. Aux comptoirs, ceux dont les valises dépassent les 23 kilogrammes réglementaires doivent sortir la carte bancaire.


Les passagers, se tenant à deux mètres les uns des autres, à l'enregistrement des bagages. Photo Air France


Une fois leurs bagages partis sur les tapis roulants, les passagers se dirigent vers les contrôles des douanes. Là, les mesures sont plus draconiennes encore, presque absurdes : les agents imposent une dizaine de mètres entre chaque passager.

Comme pour alléger l’attente, des membres du personnel de l’ambassade de France et du consulat, identifiables à leur brassard tricolore, passent dans les rangs et distribuent des masques à ceux qui n’en ont pas ainsi que des « attestations de déplacement », indispensable document pour justifier toute sortie de son domicile en France en ces temps de confinement.

Derrière les douanes, c’est un peu le néant. Pas moyen de tuer le temps en achetant une boîte de baklavas ou des cartouches de cigarettes assurément moins chères qu’en France : toutes les boutique du duty free sont fermées.


Parcours du combattant

Si quelques responsables européens ont pu regretter, dernièrement, un certain manque de solidarité entre les pays du vieux continent dans la lutte contre le coronavirus, vendredi, à la porte d’embarquement de ce vol particulier, celle qui jouxte le Cafématik désormais fermé, l’on trouve un certain nombre de citoyens d’autres pays européens. Parmi eux Lucía, étudiante espagnole à l’Université Saint-Joseph. Pour elle, le parcours du combattant pour retrouver ses proches ne fait que commencer. « Une fois à Paris, je dois encore prendre un avion Paris-Madrid puis un autre Madrid-Bilbao puisqu’il n’y a plus d’avion direct pour Bilbao », explique-t-elle. Et c’est dans un pays lourdement endeuillé par l’épidémie qu’elle rentre.


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L’affaire est également loin d’être simple pour Frederico, lui aussi en échange universitaire à Beyrouth, et dont la destination finale est l’Italie, pays où le coronavirus fait des ravages. « Après être arrivé à Paris, je vais prendre un vol pour la Suisse puis un train pour l’Italie. Je vais ensuite me mettre à l’isolement quinze jours dans un appartement de ma famille, avant de rejoindre mes proches », explique-t-il. C'est en quelques heures seulement qu'il a décidé de quitter Beyrouth. « Tous mes amis partent, je ne voulais pas me retrouver seul. Comme on n’entrevoit toujours pas de fin à toute cette crise, j’ai préféré être avec ma famille et profiter de l’opportunité de ce vol. »

En attendant l’embarquement, les passagers discutent ou somnolent à la porte d’embarquement. Mais comme tout est toujours possible à Beyrouth, quelques étudiants ont pu trouver, dans un coin du hall des départs, un homme qui leur vend bouteille d’eau, du café, du thé et même des gâteaux.

Puis vient le moment de quitter le Liban, vraiment, et d’embarquer à bord de cet A 320 qui peut accueillir quelque 150 passagers. L’appareil est plein et les voyageurs assis côte à côte. Si au décollage, ils portent tous un masque, au cours du vol, la vigilance se relâche


L'A320 d'Air France qui a rapatrié des Français de Beyrouth, vendredi 3 avril. Photo Air France


« Nous sommes tous volontaires »

« Ce vol est totalement différent des vols habituels. Nous sommes là car certains transporteurs ont abandonné leurs clients à l’étranger. Nous sommes partis à l’aller avec un appareil vide avec à bord seulement cinq médecins de Médecins Sans Frontières qui ont une mission dans la région », explique Christina, une des hôtesses d’Air France. « Nous nous sentons utiles, c’est important de s’entraider dans ce contexte. Mois, j’aurais aimé qu’on fasse pareil pour moi si j’avais été bloquée dans un autre pays », poursuit Christina, qui ne se départira pas de son sourire chaleureux tout le temps du voyage. « Oui c’est une prise de risque, surtout que sur certains vols beaucoup de voyageurs n’ont pas de masque, mais nous sommes tous volontaires. Et nous ne recevons pas de primes pour ces missions », ajoute-t-elle avant d’être interrompue par une femme qui lui colle son enfant dans les bras pour aller aux toilettes. « Tout ceci me semble normal. Comme les infirmières et les infirmiers, tout le monde est solidaire », renchérit alors Nathalie, sa collègue.

Reste certaines questions pratiques qui rappellent le caractère exceptionnel du vol : « Comment distribuer les repas? Faut-il les poser sur les tablettes ou les déposer dans les mains des passagers ? » s’interroge un autre membre d’équipage. Signe des temps, aucun magazine ou plaquette dans la pochette devant chaque siège, seulement ce que l’on appelle, très prosaïquement, un sac à vomi. Finalement, les repas sont distribués dans les mains. A la place des traditionnels plateaux-repas, les voyageurs reçoivent un sandwich sous vide au hommos. Dernière clin d’œil amical à ce Liban qui a disparu des hublots. C’est à ce moment là, que les masques tombent.


« S’il lui arrive quelque chose… »

Au fur et à mesure que les heures passent, les langues se délient. « Je suis très content de pouvoir rentrer. Mes enfants sont en France et mon père, malade, est hospitalisé à Paris. S’il lui arrive quelque chose et qu’ils l’enterrent alors que je ne suis pas là... » L’homme, âgé d’une quarantaine d’années, qui s’épanche ainsi auprès d’une hôtesse, ne finit pas sa phrase. Au bout de quelques secondes, il se reprend et explique avoir dû négocier avec le consulat et l’ambassade de France pour obtenir une place à bord du vol 4142 d’Air France. Quelques minutes plus tard, un râleur, personnage incontournable de tout vol, sévit. Auprès d'une hôtesse, il se plaint de ne pas être à la place exacte qu’il avait choisie. « Monsieur, ceci reste tout de même un vol particulier », lui répond, calmement, l’hôtesse.


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Un peu plus de quatre heures plus tard, vers 19h30 heure locale, ce vol particulier se pose sur le tarmac de l’aéroport Charles de Gaulle. A la surprise des passagers, nombreux sont les membres du personnel de l’aéroport à ne pas porter de masque.

Devant le tapis roulant qui crache les valises des passagers, en un temps record, l’aéroport CDG étant, lui aussi, relativement déserté, un homme à l’accent du marseillais prononcé lance à sa femme : « On a quand même de la chance, nous, d’être de la région Paca (Provence Alpe Côte d’Azur). On a le professeur Raoult nous ! ». Raoult, Didier de son prénom, est le professeur qui, avec son équipe à l'Institut Hospitalo-Universitaire (IHU) Méditerranée infection, a conclu, dans deux publications (sur une vingtaine de patients puis 80), à « l'efficacité de l'hydroxychloroquine associée à l'azithromycine dans le traitement du Covid-19 ».

Une fois leurs bagages récupérés, les passagers du vol 4142 se pressent vers la sortie et les chauffeurs de taxis qui, la plupart sans masque, vont les transporter à Paris où, tous, ils devront, pendant deux semaines vivre à nouveau confinés…


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