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Culture

Qui sont Brady Black et « el-Bonhomme » qui dessinent au jour le jour la « thaoura » ?

Illustrations

Un Américain et une Française à Beyrouth en pleine révolution racontent en dessins et mots, sur leurs comptes Instagram respectifs, le chamboulement auquel ils assistent. Avec enthousiasme, empathie et un brin d’humour aussi. Portraits croisés.

Zéna ZALZAL | OLJ
25/11/2019

« Thaoura, thaoura, thaoura ! » (Révolution ! ) ou encore « al-Chaab yourid iskat al-nizam (Le peuple veut renverser le régime)… Ces phrases, scandées par une rue libanaise en ébullition depuis plus d’un mois, traversent les dessins de scènes de la révolution que poste Maëlane Loaëc depuis octobre dernier sur son compte Instagram baptisé (el-)Bonhomme.

La révolution libanaise et sa mer de drapeaux rouge-blanc-cèdre ont également investi un autre compte Instagram au nom à consonances étrangères : Brady Black. On peut y retrouver, croqués au jour le jour, les développements des manifestations depuis les premiers blocages du pont Fouad Chehab (Ring) jusqu’à ceux du Parlement, en passant par la montée vers Baabda, la marche des femmes aux casseroles ou encore la triste évocation de la mort de Ala’ Abou Fakhr…

Voilà plus de 40 jours que cette étudiante française en échange universitaire à Beyrouth et cet Américain, directeur d’une institution pour enfants maltraités et abandonnés à Kahalé, chroniquent assidûment la révolte libanaise à laquelle ils assistent chacun de son côté. Ils ne se connaissent pas, n’ont pas le même parcours ou la même relation au pays du Cèdre, mais ont manifestement éprouvé la même envie d’immortaliser cette énorme vague de fond populaire qui pousse le Liban vers de nouveaux rivages. Certes, ils ne sont pas les seuls. De nombreux artistes libanais ou étrangers se sont spontanément emparés de la révolution qu’ils illustrent à travers des œuvres de toutes sortes et dont ces colonnes s’en sont fait l’écho à maintes reprises.

Ce petit Bonhomme qui observe la révolution… pour mieux la croquer
Sauf que Brady Black et Maëlane Loaëc ne sont pas des artistes, mais des dessinateurs amateurs doués qui, depuis toujours, esquissent spontanément des sujets qui les touchent, les fascinent ou les interpellent. Essentiellement : les gens, la nature, les animaux et les paysages pour le premier. Les idées, l’actualité et les mouvements sociétaux pour la seconde. Présents au Liban au cours de ce moment exceptionnel, ils ont « naturellement ressenti le besoin d’en relater les principaux événements », affirment-ils. En dessins et en mots. À leurs amis et famille à l’étranger d’abord. Mais aussi, plus largement, à tous ceux qui pourraient y trouver un intérêt.

Avec chacun son propre style graphique et narratif, son ton, sa langue (anglaise pour l’un, française pour l’autre), les sketches qu’ils postent régulièrement depuis les premiers jours de la révolte sur leurs comptes Instagram respectifs sont accompagnés d’histoires glanées auprès des manifestants ou encore de résumés explicatifs des différents épisodes de cette « thaoura ».

Une démarche quasi journalistique de reportage en bédé, parfaitement en adéquation avec la carrière que veut embrasser Maëlane Loaëc. La jeune femme de 21 ans, qui place souvent au coin de ses cases une sympathique figure de petit bonhomme censée la représenter en observateur-commentateur à l’ « humour hautement subversif », semble bien partie sur cette voie-là. Sur son fil Instagram, baptisé (el-)Bonhomme, cette étudiante en journalisme au Celsa à Paris a l’habitude de réagir à certains sujets d’actualité par le biais de dessins humoristiques engageant une certaine réflexion critique (polémiques sur le voile, le Brexit…)

Depuis fin août, « délocalisée » à Beyrouth dans le cadre d’un échange universitaire d’un semestre avec l’USJ, elle commence par faire de son Bonhomme (dont le préfixe « le » a tourné couleur locale en « el ») le narrateur de ses premières impressions et découvertes du Liban. Sauf que la jeune Française ne soupçonnait pas qu’elle se retrouverait en pleine révolution, deux mois à peine après son arrivée. Qu’à cela ne tienne, laissant parler ses réflexes d’apprentie journaliste et ses crayons de dessinatrice, elle donne une nouvelle direction à son carnet de voyage sur Instagram en y documentant la révolution. Elle se lance sur le terrain, observe ce qui s’y déroule, interroge les manifestants, recueille les témoignages sur les raisons de leur colère. Et de cette mine d’inspiration, elle commence par ébaucher d’un crayon affûté un reportage graphique. Compilés sous forme d’épisodes (le 3e est en cours de préparation), ses dessins en cases qui respectent le format carré d’Instagram, documentent d’une certaine façon les origines et développements d’un soulèvement populaire sans précédent. Avec une certaine distance journalistique, rehaussée néanmoins d’un sentiment d’empathie et d’un zeste d’humour, Bonhomme oblige !



(Lire aussi : Révolte ou révolution ? La réponse en images)



Brady Black, un Américain sur les places de la révolte à Beyrouth
De l’empathie pour les manifestants libanais, et plus même : de la solidarité. Voilà ce qu’exprime sans réserves, de son côté, l’Américain Brady Blake sur son compte Instagram (bradytheblack).

Ce directeur d’une maison d’hébergement pour enfants victimes de traumatismes (Home of Hope), située à Kahalé, ne rate quasiment pas un jour de manifestation. Vous l’avez peut-être croisé, place des Martyrs ou à Riad el-Solh : cheveux sel et poivre retenus en catogan, lunettes cerclées de noir, le crayon à la main en train de croquer sur le vif des scènes de la « révolution » libanaise.

Des ébauches au crayon mine auxquelles il rajoute, de retour chez lui, des couleurs à l’aquarelle et des textes avant de les poster sur son fil Instagram « pour aider à porter la voix de cette révolution », note-t-il sous l’un de ses premiers dessins de protestataires

Une voix de la fraternité et de l’unicité retrouvée du peuple libanais que l’artiste amateur semble attaché à retranscrire à travers ses représentations de foules beyrouthines, tripolitaines ou autres, brandissant le drapeau national, ainsi que les mêmes revendications et slogans. Mais, parallèlement aux événements collectifs qu’il relate dans ses dessins sur le réseau social, Brady Black donne aussi à cette manifestation sa figure humaine à travers des portraits d’individus qui y participent.

Des personnes ordinaires, de toutes classes et générations, dont il croque les émotions et sentiments mitigés face à ce grand chamboulement auquel ils participent : entre espoir et lassitude, détermination et désarroi, mais aussi joie à chaque victoire enregistrée par leur mouvement contre la corruption… Un ressenti intime et personnel des manifestants croisés que cet artiste réussit à exprimer avec sensibilité et talent dans ses sketches.

« Je veux que les gens captent la vibration de la révolution, qu’ils découvrent les histoires des gens qui y participent, leurs points de vue, leurs doléances. Je pense que les dessins, accompagnés de textes, permettent d’aborder le sujet différemment d’une simple photographie. Aux expatriés, ils offrent une connexion avec ce qui se passe dans leur pays natal. Et aux étrangers, mes amis et ma famille notamment, ils donnent un éclairage sur ce qui se passe ici et compensent l’absence de couverture des médias internationaux », indique sans langue de bois cet Américain qui vit au Liban depuis plus de 5 ans.

À ce pays qui lui a offert les joies de la paternité (lui et sa femme, également américaine, ont adopté un ado libanais de 16 ans), l’éducateur américain déclare son attachement. « J’aime le Liban et son peuple. J’ai commencé à dessiner pour donner quelque chose au mouvement, encourager ceux qui y participent à travers mon art et les aider à porter avec encore plus de force leurs voix. Évidemment, je suis parfois accusé d’être un espion ou un agent américain lors des manifestations. Mais je passe outre ces habituelles théories du complot. En général, les gens aiment bien me regarder dessiner et sont généralement heureux de me dire que je me trompe ou que je devrais le faire mieux. Et cela ma va parfaitement », affirme en conclusion celui que certains « instagrameurs » ont proclamé « meilleur artiste de la thaoura ».


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