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Liban

À Choueifate, on pleure le « martyr de la révolution »

Reportage

Même s’ils ne croient pas vraiment que justice sera faite après la mort de Ala’ Abou Fakhr, les habitants respectent l’appel au calme lancé par le chef du PSP.

14/11/2019

Il est de ces meurtres qui glacent le sang dans les veines. Celui de Ala’ Abou Fakhr, 38 ans, tué devant son fils et son épouse, mardi soir à Khaldé, par un membre des services de renseignements de l’armée libanaise en fait partie.

Hier, alors que le Liban entrait dans sa 28e journée de soulèvement, la localité de Choueifate se préparait pour l’enterrement de la victime, qui aura lieu aujourd’hui à 13 heures. Des hommes accrochaient des portraits géants de Ala’ dans les rues de la localité, tandis que des femmes portant le foulard blanc du deuil druze se rendaient à pied auprès de sa famille. Dans une salle consacrée aux mariages et aux enterrements de la famille Abou Fakhr, comme le veut la tradition druze, famille et amis recevaient les condoléances.

Au rez-de-chaussée, consacré aux hommes, alors que des délégations venues de toute la Montagne se pressaient dans un silence solennel entrecoupé par des messages prononcés par des cheikhs druzes à l’intention de la famille du défunt, dans un coin de la salle, des hommes s’appliquaient à préparer les faire-part.

Parmi eux, Bassam Alameddine, le beau-frère de Alaa, qui était avec lui au moment de l’incident. « C’était juste après le discours du président de la République. Je suis descendu avec Ala’ de Choueifate vers le croisement de Khaldé pour prendre part aux manifestations. Nous étions avec nos femmes et nos enfants. J’étais sur le trottoir non loin d’un policier et Ala’ était en face de moi. Certains manifestants ont coupé la route et ont tapé des mains sur le capot d’une Toyota 4X4 aux vitres fumées. Ala’ s’est approché pour voir ce qui se passait. L’homme au volant de la Toyota a ouvert le feu sur lui avec son arme automatique, le tuant de deux balles à la tête. Au volant de sa voiture, le meurtrier a roulé jusqu’aux militaires qui formaient un bouclier humain à quelques dizaines de mètres, leur a parlé et a quitté les lieux. Il a été arrêté plus tard », dit-il.

Bassam Alameddine montre des photos de la Toyota, sa plaque d’immatriculation civile. Sa version contredit celle du communiqué de l’armée libanaise qui avait souligné mardi soir que « des manifestants avaient coupé la route alors qu’un véhicule militaire passait à Khaldé. Une altercation verbale a suivi et le militaire a tiré en l’air pour ouvrir le chemin ».

Bassam Alameddine et toutes les personnes interrogées par L’Orient-Le Jour présents sur les lieux du drame mardi soir précisent que l’homme qui a tiré était derrière le volant et était en civil, et que l’homme assis à ses côtés, un officier de l’armée, ne portait pas non plus de tenue militaire.

« Celui qui a tiré s’appelle C. H., un homme des services de renseignements de l’armée, c’est le chauffeur d’un officier originaire de la Montagne, Nidal Daou. Pour divers problèmes dans lesquels il était impliqué, il avait été muté de la permanence des services de renseignements de Choueifate il y a deux ans. Pourquoi a-t-il été transféré à nouveau à Choueifate il y a juste deux mois ? » s’insurge Rabih Assaf, habitant la localité. « C. H. connaissait Ala’ Abou Fakhr, qui est en charge de la permanence du Parti socialiste progressiste de Choueifate et qui est membre du conseil municipal de la localité. Plus encore, c’est Ala’ qui négociait depuis le début de la révolte avec l’armée et les FSI l’ouverture des routes », poursuit-il.


(Lire aussi : À Choueifate, un dernier adieu à Ala’ Abou Fakhr)



« Un homme droit et courageux »
Rabih Assaf comme de nombreuses autres personnes de Choueifate ne font pas confiance aux enquêteurs ou à la justice. « Qui sait, peut-être que l’enquête montrera que la mort de Ala’ Abou Fakhr est un coup du destin », dit amèrement Rabih Merhi. « Ala’ était mon ami, depuis les bancs de l’université. J’avais fait le droit, lui la gestion d’entreprise à l’Université arabe de Beyrouth. Il était le plus courageux de nous. Alors que nous étions sous la botte syrienne en 2002, il avait déchiré une photo du président syrien Hafez el-Assad suite à une rixe avec les services de renseignements syriens et les partisans du Baas sur le campus. C’était un militant né, il détestait les armes, croyait à la lutte pacifiste. Que de fois il avait organisé par exemple des sit-in devant le dépotoir de Costa Brava. C’était un homme droit, sur qui on pouvait compter, fort et courageux qui défendait ses idées et qui protégeait les faibles, même si ces derniers n’étaient pas de son avis. D’ailleurs, tous ses camarades peuvent en être témoins », ajoute-t-il, montrant des messages de condoléances reçus des anciens de l’université qui n’appartenaient pas au même camp politique de Ala’ Abou Fakhr.

« Je l’ai vu dimanche soir. Cela faisait quatre mois que nous ne nous étions pas rencontrés. Il m’avait appelé et nous étions huit anciens camarades de classe à nous retrouver dans le centre-ville pour la révolution. Ala’ y croyait. Il voulait un meilleur avenir pour lui et pour ses enfants », poursuit-il.


(Lire aussi : « Ma génération a revu, mercredi à Jal el-Dib, des images de la guerre »)


« Mon fils est un héros »
Depuis le 17 octobre, Ala’ descendait régulièrement dans la rue. Directeur d’une entreprise à Jiyé, il manifestait avec sa femme Lara et ses trois enfants, Omar 12 ans, Ghina 10 ans et Adib 7 ans. Très impliquée, son épouse avait préparé des sandwiches aux manifestants lors de l’organisation de la chaîne humaine reliant le Liban du Nord au Sud, le 27 octobre.

« C’est sous les yeux de sa femme et de son fils aîné que Ala’ a été tué de sang-froid. La voix de son épouse retentit encore dans mes oreilles. Elle a crié à maintes reprises :“J’aurais dû mourir à sa place” », rapporte un jeune homme du village.

Hier l’épouse de Ala’ et sa mère, Mona, ainsi que les femmes de la famille recevaient les condoléances au premier étage de la salle de la famille Abou Fakhr. D’une voix glacée, entrecoupée de courts sanglots, sa mère dit à L’Orient-Le Jour : « Mon fils est un héros, le héros de la révolution. »

« Sa femme et lui étaient des tourtereaux. Ses enfants ne manquaient de rien et il y a quinze ans il a mis en place “le festival du bonheur” à Choueifate. C’est une sorte de kermesse annuelle destinée aux enfants, où il y a des jeux, des marionnettes, des pièces de théâtre », raconte Bouchra Kordab, une proche de la famille.

« Ala’ était mon ami d’enfance et un camarade du parti. Il savait que j’étais dans le besoin. L’année dernière, il a apporté des cartables à mes quatre enfants sans que je lui demande. Il a juste deviné que je ne pouvais plus joindre les deux bouts. Quand j’allais à la kermesse avec mes enfants, il refusait que je paie les billets d’entrée », raconte Rana Naïm avant de s’évanouir.

Loin de la salle de condoléances, dans la rue principale de Choueifate, de jeunes hommes druzes, certains en jeans et d’autres en vêtements traditionnels, retiennent à peine leur colère tout en assurant qu’ils respectent l’appel au calme lancé la veille par le chef du PSP Walid Joumblatt. Cela ne les empêche pas de répéter la loi du talion : « Œil pour œil, dent pour dent et la faute retombe sur celui qui a commencé. »



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LA VERITE

Au volant de sa voiture, le meurtrier a roulé jusqu’aux militaires qui formaient un bouclier humain à quelques dizaines de mètres, leur a parlé et a quitté les lieux. Il a été arrêté plus tard », dit-il.

précisent que l’homme qui a tiré était derrière le volant et était en civil, et que l’homme assis à ses côtés, un officier de l’armée, ne portait pas non plus de tenue militaire. « Celui qui a tiré s’appelle C. H., un homme des services de renseignements de l’armée, c’est le chauffeur d’un officier originaire de la Montagne, Nidal Daou. Pour divers

« Celui qui a tiré s’appelle C. H., un homme des services de renseignements de l’armée, c’est le chauffeur d’un officier originaire de la Montagne, Nidal Daou.

voila le liban dans lequel on vit
un chauffeur assassin se presente devant l'armee qui le laisse partir car il est avec un officier

VOILA JUSTEMENT LE GENRE DE MENTALITE FEODALE DE WASTA QUE LA REVOLUTION VEUT TERMINER

CET INDIVIDU DOIT ETRE EMPRISONNE A VIE COMME LES PLUS GRANDS CRIMINELS CAR IL A TIRE A BOUT PORTANT CONTRE UNE PERSONNE DESARMEE QUI NE L'ATTAQUAIT MEME PAS JUSTE POUR SE FRAYER UN PASSAGE

HONTE HONTE TROIS FOIS HONTE


Bustros Mitri

Une execution sommaire.Une chasse au manifestant.

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