Reportage

« Si le peuple ne te plaît pas, émigre », lance la rue à Aoun

Des centaines de manifestants sont venus crier leur indignation près du palais présidentiel au lendemain des propos jugés « méprisants envers le peuple » du chef de l’État et de la mort d’un militant du PSP.

Plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées hier sur la voie publique menant au palais de Baabda. Photo Mohammad Yassin

Les propos tenus mardi soir par le chef de l’État Michel Aoun ainsi que le décès par balles à Khaldé de Ala’ Abou Fakhr, cadre du Parti socialiste progressiste, ont donné un nouvel élan au soulèvement populaire qui se poursuit depuis le 17 octobre contre la classe dirigeante. Hier, l’autoroute menant au palais de Baabda s’est transformée en une place de manifestations où les protestataires sont venus promettre à Ala’ que « la révolution se poursuivra », mais aussi critiquer l’interview du président qui n’a fait que mettre le feu aux poudres, notamment en invitant les protestataires à « émigrer, s’ils estiment qu’il n’y a pas de personnes intègres dans cet État ».

Sur cette voie publique, à près de deux kilomètres du palais présidentiel, les manifestants ont commencé à se rassembler peu avant 11 heures devant les fils barbelés érigés par les forces de l’ordre qui se sont déployées massivement dans le périmètre du palais pour en tenir la foule éloignée.

« Michel Aoun nous a appelés au dialogue, nous avons répondu présent à son appel. Nous sommes tous venus lui parler. Pourquoi ne nous ouvre-t-il pas les routes ? » lance Maguy. Mère de trois enfants, elle affirme avoir participé à toutes les manifestations dès le premier jour. « Le discours qu’il a tenu hier est inacceptable, lance-t-elle indignée. Ce n’est pas ainsi qu’on s’adresse à un peuple. Après tout, il est le chef de l’État et non d’un courant politique. Il doit comprendre qu’il s’adresse à des gens éduqués et intelligents. Nous ne sommes plus ce peuple naïf qui croyait tout ce qu’il disait. »

Assise sur le trottoir, Pascale observe la scène. « Je suis venue pour demander notre dignité, parce que nous sommes un peuple qui a été aliéné, confie-t-elle. Je suis venue réclamer nos droits en tant que peuple. Mais je suis surtout ici à cause du traumatisme qu’a subi le fils de Ala’ Abou Fakhr qui a vu son père mourir devant lui et dont les jambes ont été couvertes par le sang de son papa. »


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« Le CPL ne me représente plus »
Les protestataires affirment que leur mouvement est pacifiste. Tenant un porte-voix, un jeune homme harangue la foule en lançant des slogans critiques envers le chef de l’État, la classe politique et la corruption. « Pars, pars, ton mandat a affamé le monde », crie-t-il ainsi. Ou encore : « À bas le capitalisme », « Nous sommes opposés au communautarisme et au confessionnalisme », « Nous réclamons un État laïc », « Nous réclamons un gouvernement de technocrates », « Pour toi Ala’, nous allons faire chuter le système politique »…

D’aucuns ont brandi des slogans dénonçant les propos de M. Aoun. « Comme tu étais déjà parti, tu partiras et nous resterons », lit-on sur une pancarte portée par une jeune femme, faisant référence au 13 octobre 1990, lorsque sous les bombardements de l’aviation syrienne, Michel Aoun, alors chef d’un gouvernement transitoire, s’est réfugié à l’ambassade de France. « Je ne veux pas émigrer, je veux un pays gouverné par des gens honnêtes », a écrit un homme sur une autre pancarte. Plus loin, une femme porte un carton sur lequel est inscrit : « Si le peuple ne te plaît pas, émigre. » Sur l’asphalte et à plusieurs endroits, une manifestante a écrit à l’aide d’une bombe à peinture : « Baabda occupé », en allusion au palais présidentiel.

Les manifestants ont observé à plusieurs reprises une minute de silence en mémoire de Ala’ Abou Fakhr, prié pour le repos de son âme et entonné plus d’une fois l’hymne national. Vers 13 heures et pendant près d’une demi-heure, ils ont fait tinter les balustrades sur les bords de la route à l’aide de pierres et de bâtons, faisant écho au concert des casseroles organisé chaque soir dans les rues de la capitale et dans plusieurs autres régions par les contestataires.

Samira confie être une ancienne militante du CPL. Déchaînée, elle affirme être outrée et indignée par le discours du chef de l’État. « Cette révolution m’a permis d’avoir ce sursaut de conscience. Elle m’a permis de réaliser que ce courant politique que j’ai longtemps appuyé et défendu ne me représente plus. Le président n’a rien fait pour son peuple », lance-t-elle avant d’aller rejoindre, en chantant, un groupe de manifestants.


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« Lala Land »
Assis par petits groupes à même le sol, sur l’asphalte brûlant, des protestataires attendent que leurs confrères arrivent de Tripoli. Entre-temps, sur fond de chansons patriotiques diffusées sur un haut-parleur installé par l’un des participants au bord de la route, ils discutent de la situation et analysent l’entretien télévisé de la veille de M. Aoun. Hiba et Marc ne cachent pas leur indignation. « J’avais encore ce petit espoir que peut-être le président veut écouter son peuple. Hélas ! Son entretien d’hier (mardi soir) a renforcé mes convictions. Non seulement il est incapable de gérer une patrie, mais il va jusqu’à faire assumer au peuple la responsabilité de la crise qui sévit dans le pays ! » Et Marc de renchérir : « À chaque discours, ils prouvent qu’ils sont incompétents. Mais au lieu de se retirer de la scène pour que d’autres personnes prennent la relève et œuvrer pour faire redresser le pays, ils réclament encore plus de pouvoir. C’est insensé ! »

Omar porte une pancarte sur laquelle il a écrit : « Ô-range, Ô-désespoir » (en référence aux couleurs du CPL). Il ne cache pas sa colère. « Je suis outré par le discours de mépris que le président a affiché envers le peuple. On a l’impression qu’il vit dans un Lala Land à mille lieues des préoccupations du peuple et qu’au bout de vingt-huit jours de protestations, il n’a strictement rien compris. »

Jennifer et Layan ont décidé de jouer aux journalistes. Munies d’un téléphone et d’un maracas, elles interrogent les gens sur le message qu’ils désirent adresser au président de la République. De petites interviews qu’elles postent par la suite sur le compte Instagram « KhechKhech » (en référence au nom du maracas en arabe). « Peut-être que sur les réseaux sociaux, le dialogue sera plus facile », explique Layan.

En fin d’après-midi, les rangs des manifestants ont commencé à grossir à mesure qu’ils étaient rejoints par plusieurs centaines de Tripolitains.



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commentaires (1)

On dirait que Aoun est sourd aux appels du peuple à cause de quoi?... A-t-il été soumis par l'intelligence des fusées iraniennes? Quel malheur.

Wlek Sanferlou

14 h 18, le 14 novembre 2019

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Commentaires (1)

  • On dirait que Aoun est sourd aux appels du peuple à cause de quoi?... A-t-il été soumis par l'intelligence des fusées iraniennes? Quel malheur.

    Wlek Sanferlou

    14 h 18, le 14 novembre 2019