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Économie

Réouverture des banques : beaucoup de pression mais pas de panique

Finance

Le nombre de transactions enregistrées en une journée a triplé dans certaines agences.

02/11/2019

Les banques libanaises ont rouvert les portes de leurs agences hier après deux semaines pendant lesquelles la majorité des services bancaires étaient interrompus en marge des manifestations massives organisées dans tout le pays contre la classe politique et qui ont diminué d’intensité depuis la démission mardi du Premier ministre, Saad Hariri. Si les guichets ont bien été pris d’assaut par des milliers de clients, entrepreneurs et particuliers venus déposer des chèques, retirer du liquide ou encore ordonner des virements, la journée s’est finalement déroulée dans un calme relatif, selon plusieurs banquiers et usagers interrogés par L’Orient-Le Jour.

« Il y a eu beaucoup de monde, mais pas de mouvement de panique. Les clients comprennent que nous sommes dans une situation exceptionnelle », confirme un cadre d’une grande banque à Beyrouth, où de nombreux clients étaient déjà postés devant les portes de l’agence avant même l’ouverture à 8h30. Des scènes identiques ont été constatées dans des agences de Saïda (Liban-Sud) ou de Jounieh (Kesrouan), où près de 80 clients faisaient déjà la queue à 9h. Face à l’attente, certains clients se sont finalement résolus à se replier sur les distributeurs automatiques de billets (DAB).


(Lire aussi : Fitch : une dévaluation de la livre libanaise sera pénible, mais avantageuse à long terme)



Trois fois plus de transactions

Sur Twitter, un internaute a été jusqu’à proposer – en plaisantant – de vendre à 25 000 livres (17 dollars au taux de change officiel de 1 507,5 livres pour un dollar) son ticket d’attente retiré vers 9h30 dans une agence de Beyrouth et portant le numéro 100. De manière générale, les clients étaient plus nombreux dans les agences des banques alpha – dont les dépôts sont supérieurs à 2 milliards de dollars selon le cabinet Bankdata – que dans celles des autres établissements. Sur place, peu de clients semblaient contrariés en sortant de leur agence. L’un d’entre eux, à Achrafieh, a même affirmé qu’il s’attendait à plus de monde. Idem pour un agent de sécurité devant une autre agence dans le même quartier et qui était presque vide vers 10h du matin.

L’ambiance était similaire dans la Békaa, selon une source à la Chambre de commerce de Zahlé, tandis que le service de presse de l’Association des banques du Liban a assuré hier soir que « 1 100 agences à Tripoli (Liban-Nord) et à Tyr (Liban-Sud) avaient travaillé normalement ». L’ABL avait annoncé la réouverture des banques depuis mercredi. Les agences, qui ont ouvert hier exceptionnellement jusqu’à 17h, prévoient d’accueillir leurs clients selon les mêmes horaires aujourd’hui.

Selon un autre banquier de la capitale interrogé, « le fait que les services des banques qui ont partiellement fonctionné pendant ces deux semaines aient traité les virements des salaires des fonctionnaires et des salariés du privé, que ces derniers pouvaient retirer via les DAB depuis jeudi, a permis de réduire la pression (hier) ». Il reste que le nombre d’opérations a été bien plus élevé que celui habituellement traité par les banques le premier jour du mois. Un autre cadre a par exemple révélé que les agences de la banque qui l’emploie avaient enregistré trois fois plus d’opérations dans le périmètre de la capitale que d’habitude. Selon lui, deux tiers du total des opérations enregistrées hier correspondent à des transactions habituelles que les clients n’ont pas pu effectuer alors que les banques étaient fermées, pour un tiers d’opérations exceptionnelles – principalement venus vider leurs comptes. « Toutes n’ont pas été validées », assure le banquier.


Contrôle indirect

Si l’ABL a affirmé en cours de semaine que les banques assureraient les services habituels dès la réouverture des agences, la réalité est toutefois plus nuancée « Alors que de nombreuses voix s’interrogeaient sur la nécessité ou l’opportunité d’instaurer un contrôle des capitaux et du change pour prévenir des retraits massifs de dépôts bancaires ou de conversion de livres en dollars au moment où les banques ouvriraient, le secteur s’est finalement entendu pour laisser à chaque banque la liberté de gérer ses clients », expose un financier suivant de près le dossier. « Même si le gouverneur de la Banque centrale Riad Salamé avait indiqué lundi qu’il n’y aurait pas de contrôle de capitaux, ce sont finalement les banques qui décident de valider ou non certaines transactions, dont les transferts à l’étranger. Je pense que l’ABL et la BDL se baseront sur le bilan de ces deux jours pour ajuster le tir à partir de la semaine prochaine en resserrant ou en assouplissant les modalités de certaines transactions », ajoute-t-il. Jeudi, une source citée par L’Orient-Le Jour avait révélé que les banques avaient réussi à négocier le droit de traiter au cas par cas après avoir refusé une décision « officieuse » – possiblement de la BDL – d’interdire tout transfert de fonds vers l’étranger. Hier, si certains établissements hésitaient à valider certains transferts, d’autres ont au contraire décidé de les approuver sans restrictions.

Le pays traverse une période extrêmement délicate sur le plan financier dans un contexte de crise de confiance grave. Depuis la fin de l’été, l’accès au dollar – auquel la livre est arrimée depuis 1997 et qui circulait librement sur le marché local jusque là – a été fortement limité par la BDL puis par les banques par voie de conséquence, ce qui a provoqué une inflation de son prix dans les bureaux de change – qui a atteint une moyenne de 1 700 livres avec d’importantes fluctuations d’une région à l’autre. « On ne peut pas dire que les banques fonctionnent normalement, mais elles ont peu ou prou adopté les même procédures et restrictions qui étaient appliquées avant le début des manifestations », résume le financier interrogé.


« À la tête du client »

Un banquier indique de son côté que les établissements du pays se sont mis d’accord pour plafonner les retraits d’espèces à 5 000 dollars et 20 millions de livres (plus de 13 200 dollars), des seuils qui ont évolué en fonction de l’activité des banques pendant la journée. Le taux de change appliqué est resté fixé à 1 515 livres en moyenne, soit celui habituellement imposé par la BDL aux banques. Chez les changeurs, le prix moyen du billet vert s’est légèrement replié (1 650 livres selon plusieurs sources). Plusieurs sources ont enfin confirmé que des banques avaient majoré les frais de transfert de dollars et de conversion, et investissaient beaucoup de temps pour convaincre les clients paniqués à revenir sur leur décision de retirer leurs fonds, voire fermer leurs comptes. « C’est à la tête du client », résume un entrepreneur.

À la sortie des agences, les témoignages des clients variaient d’une personne à l’autre. Un client résidant à Beyrouth a par exemple indiqué que sa banque avait accepté de lui vendre des dollars pour qu’il puisse payer ses échéances. Même constat pour un usager à Jounieh à qui son conseiller aurait affirmé que les conditions de conversion de livres en dollars seraient assouplies la semaine prochaine. De manière générale, les pénalités appliquées pour les retards de paiement ont été supprimées pour tous les clients qui n’avaient pas la possibilité d’honorer leurs échéances sans passer par le guichet – quand par exemple la facture est en dollars, mais que le client n’a qu’un compte en livres.

Si un père de famille affirme avoir pu ordonner un virement de 3 000 dollars depuis son compte vers l’Europe pour régler les frais universitaires de l’un de ses enfants, un autre relève que sa banque lui a recommandé de reporter à lundi la validation d’un transfert de 9 000 dollars « pour sa compagnie ». Selon lui, la banque a affirmé souhaiter privilégier les demandes des ménages « pour limiter la panique » pendant ces deux jours, avant de mettre la priorité sur les besoins des entreprises.

Un cadre dans une société financière indique pour sa part avoir dû négocier « toute la journée » pour valider un virement de plusieurs dizaines de milliers de dollars de son compte visant à solder les avances consenties par ses partenaires étrangers pendant que les banques libanaises étaient fermées. Les transactions en livres sont plus facilement acceptées. Un distributeur que L’Orient-Le Jour avait déjà contacté cette semaine a indiqué n’avoir eu « aucun mal » à obtenir les 20 millions de livres qu’il souhaitait retirer en espèces de son compte pour diverses opérations liées à son activité. Une observation partagée par plusieurs particuliers venus retirer une partie de leur salaire en livres en espèces.



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