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Culture

Ahmad Ghossein, un art en cavale...

L’artiste de la semaine

Inutile d’essayer de cerner l’œuvre funambule d’Ahmad Ghossein, qui se balade en équilibre et librement entre médiums, jusqu’à même brouiller les frontières entre art et sociologie. La preuve, parallèlement à des expositions dans de prestigieux musées et galeries, son premier long-métrage « All This Victory » vient d’être sélectionné au festival du film de Venise pour l’International Critics’ Week Award.

24/07/2019

Ahmad Ghossein commence par dérouter, si ce n’est agacer, avec des réticences du genre « Vous voulez quoi exactement ? Un portrait de moi, pourquoi ? » qu’il brandit face à une demande d’entretien journalistique. Mais ce n’est qu’en partant à sa rencontre, après plusieurs échanges de messages et d’appels, que l’on comprend qu’il ne s’agit point d’un caprice d’artiste, mais plutôt de la franchise d’un homme qui, et c’est lui-même qui l’avoue d’emblée, « tente encore de comprendre (sa) place dans le domaine, même si la question (le) taraude moins que dans le passé ». Pourtant, lui consacrer un portrait ne relèverait que de l’évidence, quelques jours après l’annonce de la sélection de son long-métrage All ThisVictory (dont l’action se déroule au Liban-Sud en juillet 2006, lors de la guerre entre Israël et le Hezbollah), dans la catégorie de l’International Critics’ Week Award du festival du film de Venise.


Les VHS de karaté

Ne pas en conclure, pour autant, qu’Ahmad Ghossein se range exclusivement dans la case réalisateur. « J’ai mis du temps à comprendre qu’on pouvait faire tomber les frontières entre disciplines et faire de l’art sans se soucier d’un quelconque titre », confie-t-il. Ou, encore moins, qu’il ait été biberonné à la filmographie de ses idoles Maroun Bagdadi ou Ingmar Bergmann. Et de nuancer, à ce sujet : « En fait, ce n’est que sur le tard qu’il m’a été donné de découvrir leur cinéma et le vrai cinéma dans l’absolu. Toute mon adolescence, j’égrenais des VHS (NDRL : les cassettes, ancêtres des DVD) de mangas et de films de karaté qui, d’une certaine manière, ont forgé mon œil. » À propos, justement, de la période qu’il a passée au Liban-Sud, Ghossein raconte que « tous (ses) piliers, personnels et professionnels, y ont été posés ». « Je pense aussi qu’idéologiquement et théoriquement, cette région du Liban est une clef pour comprendre le pays. » Il conserve surtout une gratitude intacte envers la famille dans laquelle il a poussé, « libre, ouverte, gauchisante et progressiste, et où l’autre était un terme qui n’existait pas pour nous. J’ai grandi en toute liberté, de par l’absence de la figure paternelle, du fait même que mon père partageait son temps entre le Liban et l’Arabie saoudite ». D’ailleurs, puisant dans son passé, ses archives personnelles, comme il se plaît à les nommer, afin d’y saisir la matière première d’une œuvre, l’artiste s’inspire de sa situation familiale (l’émigration professionnelle de son père) à la lumière de laquelle il cartographie les changements économiques du Liban entre les années 70 et 80 dans son film My Father Is Still a Communist que lui commissionne la Sharjah Art Foundation en 2011.


Une œuvre qui se balade

Cela dit, et si Ahmad Ghossein choisit, dans ce cas, le médium cinéma pour faire fleurir son idée, il n’hésite pas, au fil des années, à s’emparer de ce qui vient à sa portée pour interroger les thèmes qui l’interpellent ou l’obsèdent. Ainsi, après des études de théâtre à l’Université libanaise – qu’il qualifie « d’époque de découverte plus que d’études au sens strict du terme, qui a ouvert mon esprit sur une pléiade de choses, films, livres, etc., et surtout la réalisation que je voulais faire du cinéma » –, la guerre de juillet 2006 apportera au jeune homme une étincelle dont il se souvient : « À ce moment-là, j’ai compris que je devais m’éloigner du théâtre. Lorsque ma maison a été détruite suite aux bombardements israéliens, j’ai eu le besoin de réagir à chaud. Et, sans m’en rendre compte, j’ai commencé à mettre en place mon premier véritable projet artistique. » Abandonnant donc les planches, l’ex-homme de théâtre préférera mettre en scène un art libre et en cavale, se baladant librement entre cinéma et art visuel, entre musées (MoMA, le Centre Pompidou, le New Museum, etc.) et festivals de cinéma (Cannes, Dubaï, la Berlinale ou Ayyam Beirut Al-Cinema’iya), refusant les étiquettes et s’irriguant, jusqu’à la lie, du monde autour. Car Ahmad Ghossein insiste, tout au long de l’interview, sur l’idée qu’il n’est pas du genre à s’« enfermer en studio pour réaliser une œuvre ». « Je me laisse aller à mon environnement, à mon époque que j’interroge sans cesse, et le projet me conduit à quelque chose que j’aime généralement lier à une certaine idée philosophique, être un pont, d’une certaine façon. » Inspiré par les attaques terroristes d’Oslo en 2011, où il fait ses études en arts visuels à la National Academy of Art (KHIO), il réalisera Relocating the Past, Ruins for the Future, une intervention publique à Oslo qui interroge la notion de nouvelles. Ensuite, de retour au Liban, alors qu’il explore la topologie du Liban-Sud, découvre l’absence de cadastre, d’archives et de chiffres relatifs aux terrains, il se prend à plancher sur la question de la dichotomie entre le privé et le public, de laquelle découlera sa vidéo The Fourth Stage (2015), ainsi que There Is No Right or Wrong Here, sa première exposition solo à la galerie Marfa’ à Beyrouth. Enfin, il s’apprête à présenter en août 2019, dans le cadre du festival du film de Venise, son long-métrage All This Victory (sélectionné pour l’International Critics’ Week Award), sorte de huis clos en pleine guerre de 2006 dans un immeuble du Sud, entre un jeune homme parti chercher son père et l’ennemi israélien à l’étage du dessus. Une autobiographie ? « Cette histoire est inspirée par moi, sans aucun doute. De toute manière, je ne pourrai jamais créer une bonne œuvre sans y mettre une partie de moi… » CQFD.


11 mars 1981

Naissance à Beyrouth

1997

Première rentrée d’argent à la faveur d’un boulot dans un

restaurant

1999

Première fois qu’il monte sur scène au Conservatoire de

musique à Beyrouth

2001

Cours de théâtre à l’Université libanaise et découverte qu’il est possible de travailler autour du corps

2013

Master en Visual Arts de la

National Academy of Art (KHIO) à Oslo

2017

Premier show libanais en solo, « There Is No Right or Wrong Here », à la galerie Marfa’ à Beyrouth

2019

Nomination du film « All This Victory » au festival du film de Venise pour l’International

Critics’ Week Award.


http://galeriecherifftabet.com/fr/alterner-home/


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