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Culture - Nuit Des Idées

Et si la poésie valait mille débats ? À Beyrouth, les muses ouvrent la voie…

À l’heure où la polarisation domine les discours, remplacer les débats par la poésie peut s’avérer être un vecteur d'idées plus fécond. L’Institut français de Beyrouth l’a démontré l’espace d’une nuit poétique à la Fondation Charles Corm.

Et si la poésie valait mille débats ? À Beyrouth, les muses ouvrent la voie…

Fifi Abou Dib, journaliste à la plume poétique. Photo ZZ/ L'OLJ

Et si la poésie valait mille débats ? Si quelques vers suffisaient parfois à dire le monde, ses blessures, ses espoirs et ses aspirations avec plus de force que de longs discours ?

À l’heure où les grandes puissances se jouent de notre destin, où une partie du pays demeure un terrain d’affrontement, où les positions se crispent et les esprits s’échauffent jusqu’à rendre le dialogue presque impossible, que reste-t-il comme espace de rencontre, de partage et d’humanité ? Que reste-t-il, sinon la poésie ? Quelle autre échappée s’offrir d’un réel trop souvent violent, douloureux et enlisé, sinon ce « n’importe où hors du monde » cher au roi des poètes, Baudelaire ?

C’est précisément cette capacité de la poésie à ouvrir un espace de respiration qui explique sans doute – avec l’instabilité sécuritaire du pays – le choix des organisateurs de placer la 11e édition de la « Nuit des idées à Beyrouth » sous son signe exclusif. Un pari relevé avec brio par l’Institut français du Liban, qui a réuni, en partenariat avec L’Orient-Le Jour, entre les murs de la Fondation Charles Corm à Beyrouth, des dizaines d’amoureux des mots venus célébrer la poésie sous toutes ses formes.

Au premier rang de l'assistance : David Corm, l'ambassadeur Magrot, la Ministre déléguée chargée de la Francophonie, des Partenariats internationaux et des Français de l’étranger, Eléonor Caroit et Sarra Ghobral, attachée pour le Livre à l'IFL. Photo Nareg Aslanian. Avec l'aimable autorisation de L'Institut Français du Liban
Au premier rang de l'assistance : David Corm, l'ambassadeur Magrot, la Ministre déléguée chargée de la Francophonie, des Partenariats internationaux et des Français de l’étranger, Eléonor Caroit et Sarra Ghobral, attachée pour le Livre à l'IFL. Photo Nareg Aslanian. Avec l'aimable autorisation de L'Institut Français du Liban


Une « Nuit des idées » », intitulée « Ouvrir la voie », qui ne pouvait trouver meilleur accueil que dans cette singulière demeure à l’allure de gratte-ciel blanc, « conçue et construite il y a près d’un siècle par Charles Corm, entrepreneur pionnier et poète », comme l’a rappelé son fils et hôte des lieux, David Corm. Une demeure habitée par la mémoire de l’auteur de La Montagne inspirée auquel plusieurs récitants ont choisi de rendre hommage en faisant (ré)entendre ses vers.

Qannoubine, de Charles Corm à Fifi Abou Dib

Fille du Nord, profondément attachée à ses racines, Fifi Abou Dib, « la plume la plus poétique de L’Orient-Le Jour », a ainsi invité l’assistance à redécouvrir le poème Qannoubine, extrait de l’emblématique recueil de celui qui fut le « héraut de l’identité libanaise ». Avant de poursuivre par un texte en prose de son propre cru, qui fait écho aux mots de Corm, mais aussi au thème de la soirée, puisqu’il décrit, « de manière spirituelle et vernaculaire », l’expérience « à la fois mystique et magique » de sa descente dans cette vallée sainte, « qui donne, dit-elle, le sentiment que la terre, à cet endroit précis, est un ciel inversé ».

c’est par le rappel de la fameuse injonction d’Etel Adnan, « Poètes, changez le monde ou barrez-vous ! » que Sarra Ghorbal, attachée du bureau du Livre à l’Institut français de Beyrouth, a donné le la de la soirée, placée sous le signe « de l’engagement, de la transmission et de l’espérance ». Et c’est sous la conduite de Ghada Karaki, professeure de lettres au Collège Notre-Dame de Jamhour, qui officiait en maîtresse de cérémonie, que la poésie s’est déployée, en arabe et en français, portée tantôt par la voix seule, tantôt par la musique du pianiste Henry Ishkanian et du joueur de handpan Alain Osta.

L’appétence des jeunes pour la poésie

Devant une assemblée intergénérationnelle, récitants adultes, versificateurs en herbe et jeunes lauréats de concours d’écriture se sont succédé sur l’estrade, où Pamela Hayek, jeune poète et danseuse, accompagnait leurs interventions d’une performance corporelle, tissant comme un fil gestuel entre les différentes voix, sensibilités et univers qui se sont exprimés.

Si les adultes ont surtout puisé leurs lectures poétiques dans les grands répertoires, les jeunes ont montré qu’ils n’y étaient pas, contrairement aux idées reçues, insensibles. Cette Nuit des idées aura ainsi témoigné d’une insoupçonnée appétence des nouvelles générations pour la poésie.

Une vue de la soirée avec Anthony au Micro et Pamela Hayeck qui l'accompagne. Photo Nareg Aslanian. Avec l'aimable autorisation de l'Institut français du Liban
Une vue de la soirée avec Anthony au Micro et Pamela Hayeck qui l'accompagne. Photo Nareg Aslanian. Avec l'aimable autorisation de l'Institut français du Liban


De cette soirée traversée de voix diverses, on retiendra notamment celle d’Anthony, qui a magnifiquement lu un émouvant texte en prose de Christian Bobin ; celle de Myriam, lauréate du concours d’écriture « Rêver le Liban », qui a partagé un vibrant poème inspiré de ses étés à Tyr.

Des lectures et déclamations de poèmes en arabe et en français, portées aussi par les lauréats du concours « Défi poétique » et les étudiants du projet « Interpeller Demain – Liban ». À l’instar de Marielle qui, dans le cadre du projet « Interpeller Demain », a déclamé Je vous souhaite ; de Joya, qui a choisi un extrait de La Montagne inspirée, évoquant « un solstice au firmament qui refait l’ordre et la justice au Liban » ; ou encore de Mariana, qui a récité Mesdames de Grand Corps Malade, qu’elle a dédié pour sa part « aux femmes de Beyrouth ».

Mais aussi de Clara, qui a célébré l’amour à travers un poème de Gibran Khalil Gibran traduit en français, avant d’enchaîner en arabe avec un frissonnant A3tini al-Naya wa Ghanni du même auteur.

Pamela Hayeck a présenté un texte qu’elle a écrit, déclamé et incarné dans une performance mêlant parole et mouvement. Avec humour et tendresse, elle y évoque une conversation avec sa grand-mère, dont les souvenirs dessinent la transformation d’un Liban convivial et solidaire en un pays marqué par les pertes et le désordre.

L’écrivaine, enseignante et chercheuse Carole Awit a présenté Une voie, un poème où résonnent la souffrance et la résilience libanaises. L’avocate, médiatrice et poète Youmna Pharès a également partagé une création inédite.

Défis poétiques dans une ville qui « a fait toutes les guerres »

Mais les moments les plus émouvants ont été ceux portés par les plus jeunes. Lauréats du concours « Défi poétique » organisé par l’Institut français, plusieurs enfants ont impressionné l’assistance par leur maturité. Serena el-Helou, 12 ans, a exprimé son « rêve de paix » et son souhait de voir la guerre rejoindre un jour les pages jaunies des vieux journaux. À seulement 11 ans, Sam Bitar a mis en vers les combats contre la violence, l’injustice et le racisme. Une autre jeune participante a choisi de détourner le thème de la soirée en intitulant son texte « Choisir ma voie », dénonçant avec aplomb les injustices politiques du monde et la guerre à Gaza. Quant à Abel, il a lu un extrait du poème Ouvrir la voie à un enfant, rappelant que l’avenir appartient d’abord à ceux pour lesquels il reste à construire.

Sam Bitar, 11 ans, le plus jeune poète engagé de cette Nuit des idées. Photo ZZ/L'OLJ
Sam Bitar, 11 ans, le plus jeune poète engagé de cette Nuit des idées. Photo ZZ/L'OLJ

La seconde partie de la soirée – dans laquelle se sont glissés avec ravissement la ministre déléguée chargée de la Francophonie, des Partenariats internationaux et des Français de l’étranger, Éléonore Caroit, de passage à Beyrouth, ainsi que l’ambassadeur de France au Liban, Hervé Magro – a rendu hommage à plusieurs grandes figures de la littérature. Joëlle Hajjar a célébré le centenaire de Michel Butor en lisant Au-delà de l’horizon, tandis que Sara Hobeika a fait entendre deux poèmes de Vénus Khoury-Ghata. Puis, à nouveau, la voix de Ghada Karaki s’est élevée, donnant une interprétation sensible et habitée d’un célèbre texte du poète palestinien Mahmoud Darwich sur l’attachement à la terre, qu’elle a dédié au Liban.

La soirée s’est achevée en musique avec Je l’aime à mourir, interprétée par Mariana et dédiée à Beyrouth. Lorsque les derniers vers – « Elle a dû faire toutes les guerres pour être aussi forte aujourd’hui » – ont été repris en chœur par l’assemblée, la poésie semblait avoir tenu sa promesse : ouvrir, l’espace d’une nuit, un chemin commun entre les voix, les générations et les rêves.

Et si la poésie valait mille débats ? Si quelques vers suffisaient parfois à dire le monde, ses blessures, ses espoirs et ses aspirations avec plus de force que de longs discours ?À l’heure où les grandes puissances se jouent de notre destin, où une partie du pays demeure un terrain d’affrontement, où les positions se crispent et les esprits s’échauffent jusqu’à rendre le dialogue presque impossible, que reste-t-il comme espace de rencontre, de partage et d’humanité ? Que reste-t-il, sinon la poésie ? Quelle autre échappée s’offrir d’un réel trop souvent violent, douloureux et enlisé, sinon ce « n’importe où hors du monde » cher au roi des poètes, Baudelaire ?C’est précisément cette capacité de la poésie à ouvrir un espace de respiration qui explique sans doute – avec l’instabilité...
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