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Culture

Benoît Debbané, tripes advisor

L’artiste de la semaine

Langage universel, une image vaut cent mots, dit-on. Avec ses toiles satiriques à la bouleversante justesse, l’artiste et bédéiste esquisse le monde sans paroles superflues. À la galerie Chériff Tabet*, il critique avec désinvolture la société qui l’entoure.

Danny MALLAT | OLJ
19/06/2019

Le monde d’aujourd’hui est de plus en plus difficile à cerner et à comprendre. Heureusement que les artistes sont là pour dénoncer librement les dérives de l’homme et illustrer réellement ce qui fait tourner la planète, même si la vérité fait mal au cœur… ou au ventre. Il est justement question de ventre, de tube digestif et d’intestins chez Benoît Debbané. Ils sont ces motifs obsessionnels qui, par un jeu d’enchevêtrements et de superpositions, fonctionnent comme autant de scènes de vie d’un monde qui va à vau-l’eau. Chez lui, tout sort des tripes, sans censure aucune. Avoir de l’audace, oser, voilà ce que cet artiste sait faire.


Le troisième œil

Dégingandé et affable, Benoît Debbané (Ben pour les intimes), d’abord tout en réserve, s’anime dès que l’on évoque Jérôme Bosch, une de ses plus grandes inspirations, ou l’architecture, cet art pour lequel il a le plus grand respect. Ayant été lui-même architecte dans une première vie, il avoue avec enjouement : « Cette discipline m’a tout appris. L’architecture est comme un troisième œil qui vous pousse sur le front et vous permet de voir différemment.. » Et d’expliquer : « D’abord, le volet technique et fonctionnel, cette façon de s’exprimer, de bouleverser les traditions, de sortir de sa boîte à chaussures, ensuite la composition et l’esthétique. Cette facilité à faire une composition, à passer du trait à la masse, à respecter le rapport du vide et du plein, à s’approprier un espace, à essayer de le remplir sans ennuyer le spectateur, mais en l’attirant vers une composition qui se tient. Tout le secret et là. Celui de passer du concept au papier, du plan à la construction du dessin, à la sculpture. » Benoît Debbané est né en 1974 à Beyrouth. Il est architecte, illustrateur, artiste peintre, amoureux des chats, passionné par la poésie de Brel et fan de Bob Dylan qui « chantait pour toutes les causes». Il a baigné depuis tout jeune dans le monde fantastique et merveilleux de Jérôme Bosch. Sa mère, Frida Debbané, artiste reconnue, placardait les murs de l’appartement d’affiches du douanier Rousseau et de Jérôme Bosch.

« J’aime sa vision fantastique du monde, confie l’artiste, sa version de l’enfer et du paradis, et les personnages fantastiques qu’il créait. Du haut de mes 7 ans, j’étais cette éponge qui absorbait tout. L’art n’est pas entré dans ma vie, il a toujours été là. À l’école, je gribouillais déjà, en marge du théorème de Pythagore et de la guerre de 100 ans, des graffitis où j’inventais des personnages. Mais ces petits monstres ne m’empêchaient jamais de suivre en classe. J’étais à la fois un bon élève et le clown de la classe. »

Aujourd’hui, les dessins aux lignes énergiques de Benoît Debbané ne sont pas sans rappeler l’art de Keith Haring dont il avoue s’inspirer. Répétition infinie de formes soulignées de noir avec des couleurs vives et éclatantes, elles sont porteuses d’un message géopolitique, écologique ou social. Dans son monde, se côtoient les pingouins qui souffrent et les pandas qui suffoquent, les femmes et les serpents, les hommes et l’argent, Éros et la bête, dans des thématiques qui évoquent pouvoir, amour et pulsion de survie.

Non, l’art de Benoît Debbanné n’est pas joyeux. Autant les couleurs sont vives et renvoient au pop art, au street art, à la bande dessinée ou à l’illustration, autant son message est grave, décrypte les faux-semblants et les images surfaites, jette un regard incendiaire sur les femmes qui ne sont plus qu’un ersatz de féminité, dénonce le pouvoir aux mains des puissants. Mais l’artiste avoue s’amuser aussi. « Je ne me suis jamais vraiment pris au sérieux. » Sa peinture est narrative, nourrie tant par la transmission du visible que par l’histoire sous-jacente. « Je n’aime pas réfléchir et mon travail n’a rien d’académique, j’exprime naturellement et rapidement mes idées, c’est pour cette raison que l’huile ne correspond pas du tout à ma méthode de travailler, d’ailleurs le médium n’a aucune importance, c’est le visuel qui compte. »


Il est en chacun de nous

Benoît Debbané revisite à sa façon (et notamment en mode bédé dans nos pages) la version du mal qui sommeille en chaque être humain. Il le surnomme OUGA OUGA. Quand les vieilles maisons libanaises se laissent démonter sous le regard des gratte-ciel qui ricanent, quand les mendiants sont laissés pour compte, éclaboussés par les pots d’échappement des mâcheurs de cigares à bord des gros bolides, quand les hommes gonflent leur ego et les femmes leurs formes, quand l’amour de l’autre est remplacé par l’adoration de soi, quand les réfugiés partent à la conquête de l’Europe armés de baluchons, quand les réseaux sociaux restent le seul miroir où tout le monde se pose la même question légendaire « Miroir, miroir, qui est la plus belle? », Ouga Ouga n’est pas loin. Il est la vanité, la gourmandise, l’envie, la bêtise, l’hypocrisie et le mensonge, et demeure pour l’artiste sur le chemin et dans le quotidien de chacun. Benoît Debbané présente là une œuvre lucide, à prendre comme une sonnerie d’éveil, chargée d’une tonne de... conseils.


*Jusqu’au 4 juillet 2019. À D. Beyrouth, rue Shell, route maritime, Bourj Hammoud.


1981

Je découvre l’univers fantasmagorique de Jérôme Bosch.

1986

Le chocolat « Snickers » refait son apparition chez 3ammo Raymond l’épicier après une longue absence

1990

Mon premier graffiti dans les rues d’Achrafieh.

1994

Je vends ma première aquarelle.

2001

Sortie du film « The Royal Tenenbaums » de Wes Anderson.

2005

Première expo solo à l’espace SD.

02 octobre 2015

J’ai épousé la femme de ma vie.


http://galeriecherifftabet.com/fr/alterner-home/


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