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Liban

À Ersal, la colère des réfugiés syriens dans les campements réduits à l’état de ruine

Reportage

Pour la grande majorité des réfugiés contraints de détruire leurs habitations en dur, le retour en Syrie n’est toujours pas une option.

11/07/2019

Dans ce qui n’est plus qu’un champ de ruines, des hommes et des enfants travaillent d’arrache-pied à déblayer les restes de leurs modestes abris. Par centaines de tonnes, des débris d’habitations envahissent les étroites ruelles. Des bulldozers et des camions municipaux ramassent les gravats amoncelés, dans un ballet incessant, pour aller les déverser ailleurs. Le tout dans un bruit infernal et une poussière blanche irrespirable. C’est le quotidien des réfugiés syriens de Ersal depuis ce funeste 1er juillet 2019, lorsque l’armée libanaise a envahi à l’aube les campements informels de la localité du nord-est du pays pour y raser quelque 29 habitations en dur, quatre à cinq par campement. Ce jour-là, venait d’expirer le second ultimatum du Conseil supérieur de la défense, ordonnant aux réfugiés syriens de détruire les logements en dur qu’ils ont érigés ou réaménagés de manière illégale depuis leur arrivée au Liban en 2011 fuyant la guerre dans leur pays.

Prise en avril dernier, la décision du Conseil supérieur de la défense avait dans un premier temps donné aux réfugiés syriens jusqu’au 9 juin pour démolir les constructions bâties dans d’autres matériaux que le bois ou les bâches en plastique. Avant de proroger ce délai jusqu’au 1er juillet. Mais à cette date, et pour diverses raisons, principalement par manque de moyens, d’équipements et d’alternatives, seulement la moitié des habitants des 140 camps de fortune de ce village montagneux de la frontière libano-syrienne s’étaient conformés aux directives officielles et avaient eux-mêmes détruit leurs propres logements. L’opération menée par l’armée libanaise, « un avertissement », selon le président de la municipalité de Ersal, Bassel Houjeiry, a tôt fait de les y contraindre. Une source militaire informée avait pourtant assuré la veille à L’Orient-Le Jour que la troupe se contentait « d’observer et de recenser », mais qu’ « en aucun cas elle ne procédait à la destruction d’habitations ».



(Lire aussi : Réfugiés syriens : HRW dénonce une « pression illégitime » du Liban)



Après l’enfer de la guerre…
Une semaine après l’intervention musclée de l’armée, les habitants du campement Qariat el-Hayat (village de la vie) sont toujours sous le choc. Située sur un terrain en pente, leur communauté de 119 logements croule encore sous les décombres. Les véhicules municipaux font du mieux qu’ils peuvent. Et les hommes travaillent sans relâche. Mais au-delà de la résignation qu’ils affichent et de leur désarmante hospitalité, gronde une colère sourde. « Nous avons fui l’enfer de la guerre. Et regardez ce qui nous arrive, hurle un homme de 65 ans, la voix étouffée de sanglots. Détruire des logements sur leurs habitants… comment cela est-il possible ? »

Comme cet homme, ses compatriotes ne comprennent pas « l’acharnement soudain des autorités qui les laissent sans toit sous une chaleur écrasante », alors qu’en huit ans de présence au Liban, nul ne les a « jamais empêchés d’aménager, voire de développer ces logements en dur » qu’ils louent à un propriétaire libanais pour la somme de 20 000 LL par mois chacun. « On ne nous a jamais dit que c’était interdit, lance l’homme. Nous dormions encore lorsque les soldats sont venus en trombe à 5h30 nous ordonner de sortir avec nos enfants. Ils ne nous ont même pas donné le temps d’enlever nos affaires, ne serait-ce que nos vêtements, le réfrigérateur ou la machine à laver. Ils ont tout détruit, à l’instar de la pièce qui nous sert de toilettes. »

À ses côtés, un de ses proches prend le relais : « Ils prétendent que c’est pour empêcher l’implantation. Mais nous n’avons pas l’intention de nous implanter au Liban. Juste de nous protéger du climat extrême de Ersal. Nous sommes syriens et le resterons. Notre rêve le plus cher est de rentrer chez nous. » Mais pour l’instant, la petite communauté sunnite qui a fui un Qalamoun sous la coupe du régime syrien et du Hezbollah ne peut réaliser son rêve. D’autant que « chaque famille a perdu un proche dans cette région » limitrophe du Liban. « Les autorités libanaises font tout pour que nous rentrions chez Bachar el-Assad, renchérit un voisin. Mais nous risquons d’être enrôlés de force dans l’armée ou d’être victimes de représailles pour avoir fui la guerre. Alors, tant que ce tueur d’enfants est toujours là, nous ne retournerons pas. »



(Pour mémoire : Réfugiés syriens : l’armée aujourd’hui à Ersal pour « une mission d’observation et de comptage »)



Pourquoi nous font-ils tant de mal ?
Les femmes et les enfants ont été provisoirement installés dans l’école voisine qui scolarise les petits réfugiés, vide en cette période de congé estival, le temps que les travaux prennent fin. Mais au terme d’une semaine, le campement peine à redevenir habitable malgré le coup de main de la municipalité et d’associations locales. « Nous en perdons les nerfs », avoue une jeune mère qui pleure à chaudes larmes. « Je n’arrive pas encore à réaliser que je n’ai plus de toit pour abriter les miens. Ils nous ont fait tant de mal », poursuit-elle, déversant sa rancœur sur l’armée et les autorités libanaises. Les réfugiés syriens ont pour consigne de détruire leurs logements en ne laissant que les murs extérieurs d’un mètre de hauteur au maximum pour les protéger des inondations et de la neige. Ce n’est qu’une fois cette opération achevée qu’ils se voient remettre piliers, planches de bois et bâches nécessaires à la construction d’une charpente et d’un toit. Une opération chapeautée par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), avec la participation du Conseil norvégien pour les réfugiés, de la Croix-Rouge libanaise et d’autres associations humanitaires, comme l’ONG syrienne Sawahed el-Kheir. Mais face à l’ampleur de la tâche, des familles réunissent leurs maigres affaires et quittent les lieux pour s’installer dans un autre camp ou chez des proches, toujours à Ersal. « Le retour en Syrie n’est toujours pas une option, assure un homme. C’est trop risqué ! »

Désemparée, une vieille femme diabétique de 88 ans erre autour des ruines de la pièce qu’elle occupait, n’ayant personne pour les déblayer. « Mes petits-enfants sont occupés à reconstruire leurs logements. Et moi, j’attends toujours que quelqu’un veuille bien m’aider. Je n’ai ni la force nécessaire pour travailler ni de quoi payer des ouvriers. » Sous une bâche, ont été rangés les matériaux qui serviront à son futur abri. « J’ai tellement besoin de me laver », se désole-t-elle.

Mais les hommes ont encore tant à faire. Aux côtés de l’instituteur de l’école qui déblaie encore les gravats de sa maison éventrée par l’armée, de jeunes gens mettent la touche finale à leur nouvelle tente avec pour base des murets d’un mètre de hauteur. Après avoir construit une charpente en bois, il ne leur reste plus qu’à fixer la bâche en plastique. Le matériel est toutefois insuffisant. « Les rations accordées à chaque unité ne nous permettent pas de nous abriter correctement, déplore l’un d’entre eux. Nous n’avons d’autre choix que d’acheter un complément de bois et de bâches. » Un abri des plus sommaires qui leur permettra tout au plus de passer l’été. Car les bâches sont si fines et si transparentes qu’elles ne peuvent prétendre résister à la neige qui tombe drue, l’hiver, à Ersal, village qui culmine à 1 550 mètres d’altitude. Quant au manque d’intimité, c’est une tout autre histoire…



(Lire aussi : Huit ONG libanaises mettent en garde contre l'expulsion forcée de Syriens)



Et l’aspect humanitaire ?
« Quelque 65 000 réfugiés syriens sont aujourd’hui installés à Ersal aux côtés des 30 000 habitants », indique à L’Orient-Le Jour le président du conseil municipal de la localité, Bassel Houjeiry. Il reconnaît certes « la forte pression au niveau des égouts, de l’eau, de l’électricité, des emplois… » que représente pour ce village, faible en infrastructures, la présence de tant de civils ayant fui la guerre syrienne. Mais il regrette que « la question n’ait pas été abordée dans son aspect humanitaire ». « La communauté internationale a les yeux rivés sur le Liban et sur sa façon de traiter les réfugiés », constate-t-il. Et de se demander : « Comment le pays du Cèdre prétend préserver la dignité des réfugiés, alors que près de 4 000 familles ont reçu l’ordre de démolir leurs modestes logements et que 29 habitations ont été détruites par l’armée libanaise en guise d’avertissement ? » Le responsable fait ainsi part de sa désapprobation des destructions forcées comme mesure visant à pousser les réfugiés à rentrer chez eux. « Dès qu’ils pourront rentrer chez eux, ils n’hésiteront pas un instant », assure-t-il. Mais il ne peut aller à l’encontre de la décision étatique. « Nous n’avons pas d’autre choix », observe-t-il.

Après le rejet de son plan d’aménagement d’un vaste campement qui regrouperait tous les réfugiés et lèverait la pression sur Ersal, la municipalité s’attelle à déblayer les gravats qui encombrent certains quartiers, sans vraiment savoir quoi en faire. « Non seulement les compensations financières que nous accorde le HCR couvrent à peine le coût du carburant, mais nos bulldozers et nos camions municipaux ont fortement souffert et sont près de rendre l’âme. Et puis ces débris ne sont même pas recyclables », déplore M. Houjeiry. Parallèlement, « des structures d’accueil provisoires sont mises à la disposition des sinistrés, le temps qu’ils se réinstallent ». Mais le responsable local ne cache pas ses craintes de voir l’État resserrer davantage l’étau sur les réfugiés syriens du pays. « De nouvelles mesures pourraient être prises incessamment à leur encontre, comme la saisie de véhicules non documentés et la fermeture de commerces qui exercent dans l’illégalité », révèle-t-il.

À quelques centaines de mètres de là, dans un campement où règne une forte odeur d’égout, la vie reprend lentement son cours. Hommes, femmes et enfants mettent la touche finale à leurs nouveaux abris de fortune, aménagés avec les moyens du bord. Plus loin, l’émoi règne dans le regroupement de constructions en dur où ont trouvé refuge de jeunes veuves avec leurs enfants. L’armée vient tout juste de lancer un dernier avertissement. « Si les habitations ne sont pas détruites dans la journée, la troupe se chargera de le faire. »



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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PRIERE LIRE PRIS ENTRE L,ENCLUME ET LE MARTEAU. MERCI.

HABIBI FRANCAIS

Pauvres refugies syriens se trouvant entre l enclume et le marteau ....un dictateur tueur d enfants et un Etat libanais a la fois violant les normes internationales de protection des refugies et collabo du meme dictateur.

Antoine FLITI

Arretons de parler d'hospitalité! la vie à Ersal devient impossible, impossible de circuler, de se balader, d'etre en sécurité, et tout simplement tranquille!
Moi je suis d'Ersal, et quand j'y vais je me demande comment ils ont pu accepter d'acceuillir autant des refugiés? comment se traitent les affaires sanitaires? NON, Ca ne peut pas continuer comme ca ! le village ne peut supporter un tel poids!. En europe tout entier il n' y a pas meme pas le quart de cette population que Ersal supporte depuis huit années

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PRIS ENTRE L,ENCLUME ET LA MARTEAU.

NAUFAL SORAYA

Cet article pleurant sur le sort des réfugiés au Liban est une honte... Intuile d'en dire plus...

Yves Prevost

La tradition d'hospitalité libanaise vient d'en prendre un fameux coup! Les autorités libanaises commencent à se comporter de façon aussi inhumaine que les syriennes.

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