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Idées

Drame de la Montagne : L’ambiguïté délétère de la classe politique libanaise

Drame de la Montagne
Bahjat RIZK | OLJ
06/07/2019

Face aux événements dramatiques qui se sont déroulés dimanche dernier dans la Montagne libanaise, les mêmes sensations reviennent : stupeur face à une violence archaïque que l’on voudrait croire révolue ; frisson de voir ainsi rejaillir des traumatismes enfouis de plus ou moins longue date ; hantise que ces dérapages intracommunautaires et intercommunautaires puissent à nouveau donner lieu à un engrenage infernal…

Au-delà des antagonistes, des récits contradictoires et des détails revisités, chacun ressent bien que ce qui s’est passé ne relève pas tant d’incidents conjoncturels que de dispositions structurelles. L’émotion passée, il est donc plus que jamais nécessaire d’analyser ces dernières en profondeur, ne serait-ce que pour tenter de rétablir un cadre stable et durable de paix civile, au cœur de l’entité pluriculturelle libanaise.


(Lire aussi : Incidents de la Montagne : Après l’accalmie sécuritaire, une crise politique ?)



Pays du double message

Car de telles manifestations de divisions clanique, tribale et confessionnelle sont le fruit de l’ambiguïté quasi pathologique, entretenue par le système politique libanais et ses représentants entre l’équilibre patriarcal communautaire basé sur le compromis expérimental inéluctable et l’appartenance nationale par défaut, qui se voudrait, elle, démocratique et institutionnelle.

Tout politicien libanais se rêve hégémonique dans sa propre communauté et démocratique quand il s’agit de la communauté d’autrui. Souvent, il se prévaut des concepts occidentaux et modernes de démocratie, de liberté d’expression, de libéralisme politique, économique et sociétal quand il est minoritaire au sein de sa communauté et devient de plus en plus autocratique quand il devient majoritaire. Comme si la démocratie n’était qu’une ruse pour participer au pouvoir ou le reconquérir et se transforme en fardeau quand on y accède. Car si l’on est libre d’adhérer à un parti politique ou de le quitter ; on naît, vit et meurt dans sa famille et sa communauté, qui s’imposent dès lors comme une communauté de destin dont on peut rarement se départir. Cette ambivalence suspecte se traduit au Liban dans l’intitulé des partis politiques qui sont tous sans exception patriarcaux, communautaires et familiaux (reflétant en cela la structure sociétale du pays) et qui brandissent de manière invariable et mimétique des enseignes et des slogans se référant à la démocratie, la laïcité, le progressisme, le socialisme et d’autres principes importés et non intériorisés, le discours démocratique correspondant plus à des postures qu’à des convictions.

Plutôt que d’être le « pays message », le Liban s’avère, hélas, être celui du double message. Et de ce décalage naît un système profondément dysfonctionnel. En prétendant concilier des principes de gouvernement contradictoires, à la fois d’appartenance communautaire et d’appartenance nationale, sans choisir entre la verticalité patriarcale et l’horizontalité démocratique, le système libanais est conduit de manière systémique et poreuse à des crises existentielles et des impasses nourries par les contextes régionaux et internationaux, avec en filigrane des risques récurrents de guerre civile ou régionale.

On ne peut, quelles que soient les raisons, entretenir, à la fois, des milices communautaires et une armée nationale. On ne peut soutenir un discours confessionnel exacerbé, destiné à sa propre communauté et un discours démocratique déguisé, destiné à rassurer ou à déstabiliser autrui. Le Liban souffre de ce déséquilibre structurel produit d’un système hybride qui prétend concilier des tendances contradictoires, finissant soit par s’annuler ponctuellement, soit par engendrer des conflits qui se reproduisent eux-mêmes à l’infini. Un mécanisme qui couvre toutes les communautés libanaises et verrouille le système politique l’empêchant d’évoluer : toute décision est soumise au consensus et aux marchandages perpétuels, quitte à paralyser régulièrement les institutions censées servir le pays.

À ce cadre artisanal, que nous devons à chaque fois maladroitement restaurer avec des moyens provisoires de survie, il faudrait donc substituer un cadre de rationalité qui définisse de manière constante et cohérente (c’est-à-dire non contradictoire) les règles du jeu politique et des acteurs avisés ne cédant pas à la tentation de bouleverser les règles à leur convenance. Entretenir l’utopie d’une fédération de communautés – implicite et imposée – au cœur d’un système parlementaire unifié conduit in fine à une déresponsabilisation de l’exécutif vis-à-vis du législatif et du judiciaire, à une confusion plutôt qu’à une séparation des pouvoirs. D’où le déluge d’accusations – de corruption notamment – que les responsables politiques se balancent à longueur de journée alors qu’ils sont tous complices au cœur d’un système qui les formate et les entretient.


(Lire aussi : Bassil aujourd’hui dans le Nord : Tripoli ne sera pas un nouveau Qabr Chmoun)



Négociation culturelle

Un siècle après la proclamation du Grand Liban et plutôt que de consacrer encore des dépenses inutiles en événements spectaculaires et vains tout en brandissant des slogans démesurés par rapport à la réalité locale, il est préférable de réfléchir sur l’histoire de ce pays ne disposant toujours pas d’un livre commun – lequel est finalement un récit convenu autour duquel tout le monde s’accorde mais sans lequel il n’y a pas de projet politique partagé. Il s’agit de définir la place des communautés par rapport à l’entité nationale, qui reste hélas occasionnelle, en les insérant dans un cadre de négociation culturelle plutôt que de les instrumentaliser à des fins politiques et idéologiques.

Les paramètres identitaires structurant toute société sont constants. Ce sont les mêmes depuis leur énumération, près de cinq siècles avant J.-C., par Hérodote, le père de l’histoire : la langue, la race, la religion et les mœurs. Ces mêmes paramètres sont repris a contrario par la charte de l’Unesco afin de parvenir à une identité humaine (« sans distinction de race, de sexe, de langue et de religion »). Ces deux textes définissent un cadre de négociation et une problématique inhérente à toute société pluriculturelle et qui doit être envisagée dans sa globalité, pour parvenir à un compromis culturel que garantit au mieux le système politique.

Tant que les Libanais n’auront pas défini ce qui les réunit entre eux et ce qui les différencie des autres peuples, tant qu’ils n’auront pas établi leurs priorités et adopté un système politique rationnel qui va au bout de sa propre logique, ils resteront tiraillés entre des concepts politiques contradictoires qui les maintiennent dans un statu quo approximatif, stérile et délétère.

Par Bahjat RIZK
Écrivain et attaché culturel à la délégation du Liban auprès de l’Unesco. Dernier ouvrage : « Les Paramètres d’Hérodote » (éditions L’Orient-Le Jour, 2009).


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Il y a une abondance d’idées dans votre analyse, et s’il faut toutes les commenter ! Avec un clin d’œil, je vous dirai que ""jamais le fruit ne tombe loin de l’arbre"", hommage à votre paternel pour son action, et son courage en politique… Bon week-end.
C.F.

C- F- Contributions et Interprétations

Vous écrivez : ""…On ne peut soutenir un discours confessionnel exacerbé, destiné à sa propre communauté et un discours démocratique déguisé, destiné à rassurer ou à déstabiliser autrui...""

""Discours confessionnel exacerbé"", c’est une forme élaborée du racisme. Je ne parle pas de l’appel récent des intellectuels, mais que dire, nous ne sommes pas encore là, quand il est pratiqué, au niveau d’un Etat, (lire svp, dans l’édition d’aujourd’hui, l’éditorial de Issa Goraïeb, et le sort réservé aux éthiopiens). Quand l’ambassadeur d’un Etat aux Nations Unis, que je ne nommerai pas, bien sûr, invite les Palestiniens """à capituler, comme l’ont fait les Japonais et les Allemands"". Mais alors là, … Seul un éditorialiste (que je ne nommerai pas également) et je cite sa réponse : Mais le Japon et l’Allemagne avaient déjà un Etat. Quels mépris pour son partenaire dans une éventuelle communauté de destin, quand on lui propose des terres sur le désert égyptien, comme substitut à son pays, pour un montant inférieur à la construction du nouveau Caire sur le même désert… On est où ? Sur terre bien sûr…
C.F.

C- F- Contributions et Interprétations

Vous écrivez : ""On ne peut, quelles que soient les raisons, entretenir, à la fois, des milices communautaires et une armée nationale.""

Et c’est la faute à qui de dissoudre toutes les milices à la sortie de la guerre, sauf une (sans la nommer, bien sûr). Citez-moi un seul chef de groupe politique de haut rang qui dénonce, et les armes et la milice communautaire, et surtout le rôle d'""auxiliaire"". Un milicien-chef, que vous reconnaissez sans aucun doute, lors de sa dernière interview dans ce journal, semble dire qu’il n’est pour ni contre, bien au contraire… Alors !
C.F.

C- F- Contributions et Interprétations

Vous écrivez :
""Pays du double message
Car de telles manifestations de divisions clanique, tribale et confessionnelle sont le fruit de l’ambiguïté quasi pathologique entretenue par le système politique libanais et ses représentants entre l’équilibre patriarcal communautaire basé sur le compromis expérimental inéluctable et l’appartenance nationale par défaut, qui se voudrait, elle, démocratique et institutionnelle.""

Nous le savons très bien que notre pays ne va très bien, et chacun par des analyses pertinentes, et celle-ci en est une, remet son diagnostic. Mais on est frappé à chaque fois par le choix des pathologies dont souffre ce pays, quand chacun décèle ce qui l’intéresse selon sa culture et ses convictions. Un peu l’auberge espagnole ! Ma question : quel est ce mystère pour que ce ""système politique libanais"" moribond certes, survit encore ?

C- F- Contributions et Interprétations

Je suis entièrement d’accord avec ce titre :

"" Drame de la Montagne : L’ambiguïté délétère de la classe politique libanaise""

Il s’agit comme je l’ai déjà signalé, de la ""Montagne"" tout court, et non pas comme ""certains"" l’on écrit, ""Montagne Druze, ou bien pire de Montagne druzo-chrétienne"". Quand on prétend faire disparaître la mention confessionnelle de la carte d’identité, on est prié également de ne pas attribuer à des régions des mots chargé de sens … confessionnel. Merci.
C.F.

C- F- Contributions et Interprétations

La légende de la photo n’est pas très claire. C’est bien dans sa résidence beyrouthine que le chef druze reçoit en présence de ses lieutenants ? Ou bien dans un hôtel, ou dans un cabinet de curiosité ? Si c’est bien chez lui, je me ferai un immense plaisir pour me faire inviter……………

L'Orient-Le Jour

@Le point : La date de la photo d'illustration a effectivement été omise par erreur, cela a été rectifié dans la légende. Merci pour ce signalement !
L'Orient-Le Jour

L'Orient-Le Jour

@Le point : La date de la photo d'illustration a effectivement été omise par erreur, cela a été rectifié dans la légende. Merci pour ce signalement !
L'Orient-Le Jour

MGMTR

A l'OLJ: Est-ce que cette photo illustre une visite récente après les incidents de la montagne? ou bien elle serait tirée des archives?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA CLASSE POLITIQUE ET LES ZAIMS SONT LE CANCER ET LA GANGRENE QUI RONGENT LE PAYS. FAUT QU,ILS DEGAGENT ! LE PEUPLE EN A MARRE DE CES POURRITURES.

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