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À La Une - Enquête

Affaire Khashoggi : les enregistrements glaçants de l'assassinat

"C'est la première fois que je découpe sur place. Si nous prenons des sacs en plastique et découpons le corps en morceaux, ce sera terminé", dit le médecin légiste qui fait partie de l'équipe saoudienne chargée d'éliminer le journaliste saoudien.

Un manifestant tient un portrait du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, le 25 octobre 2018 devant le siège du consulat d'Arabie à Istanbul, en Turquie. Photo d'archives REUTERS/Osman Orsal

La rapporteure spéciale des Nations unies, Agnès Callamard, qui a enquêté pendant six mois sur l'assassinat de Jamal Khashoggi, révèle des retranscriptions glaçantes tendant à prouver que le journaliste saoudien a été tué de façon préméditée dans le consulat de son pays à Istanbul le 2 octobre 2018.

Mme Callamard a transmis mercredi son rapport final aux médias, un document de 99 pages dans lequel  l'experte des droits de l'Homme réclame notamment une enquête internationale sur la responsabilité du prince héritier saoudien, Mohammad Ben Salmane, dans l'assassinat du journaliste, et des sanctions contre lui.

Mme Callamard, qui comme tous les autres experts indépendants de l'ONU ne s'exprime pas au nom des Nations unies, tient ainsi l'Arabie saoudite pour "responsable" de l'"exécution extrajudiciaire" du journaliste et critique du pouvoir saoudien, brutalement assassiné en octobre dernier à l'intérieur du consulat de son pays à Istanbul.

Ce long rapport révèle également des retranscriptions glaçantes, notamment celles des discussions enregistrées entre les membres de l'équipe chargée d'assassiner Jamal Khashoggi, ou encore les échanges qui ont eu lieu entre la victime et ses bourreaux. Agnès Callamard, qui a eu accès à des enregistrements vocaux à l'intérieur du consulat saoudien, du 28 septembre 2018 au 2 octobre inclus, date de l'assassinat, précise dans son rapport que "la plupart des informations" relatives au crime proviennent de "rapports ou fuites de services de renseignements (...) qui sont difficiles à vérifier et confirmer". Elle fait remarquer ensuite qu'elle n'a pas été autorisée à obtenir des copies de ces enregistrements pour pouvoir les authentifier. L'experte souligne néanmoins avoir analysé "des informations provenant de diverses sources, notamment de responsables turcs, saoudiens, américains, ainsi que d'autres documents écrits par des responsables, des témoins et des experts".


Un document de mariage
Le 28 septembre 2018, Jamal Khashoggi et sa fiancée turque, Hatice Cengiz, se renseignent à Istanbul pour savoir s'ils peuvent se marier légalement, sans avoir à obtenir un document saoudien attestant que le journaliste est célibataire. Le bureau matrimonial turc leur explique qu'un tel document est nécessaire. C'est pourquoi le journaliste et sa compagne se rendent au consulat saoudien à Istanbul le même jour. Les autorités lui expliquent alors qu'il devra y revenir le 2 octobre pour retirer le document en question. Ce que Jamal Khashoggi fera, ne sachant pas qu'il ne ressortira jamais vivant des lieux.

L'experte de l'ONU explique dans son rapport, en évoquant deux appels téléphoniques datés du 28 septembre 2018 et qu'elle a pu écouter, que selon les renseignements turcs, Riyad a été tenu informé de ces développements et du rendez-vous fixé à Jamal Khashoggi le 2 octobre dernier.

Le 2 octobre, Jamal Khashoggi reçoit un appel du consulat saoudien qui l'informe de son rendez-vous à 13h, ce jour-là. Vers 10h ou 11h, l'équipe saoudienne composée de 15 personnes dépêchée à Istanbul après avoir été chargée de l'assassinat du journaliste, se divise en deux groupes : cinq membres se rendent à la résidence du consul général, les dix autres au siège du consulat.



(Lire aussi : Affaire Khashoggi : une experte de l'ONU réclame une enquête sur la responsabilité de MBS)



"La première fois que je découpe sur place"
Ce jour-là, Maher Moutreb, l'un des membres de l'équipe saoudienne, discute avec le médecin légiste Salah Tubaigy, qui lui aussi fait partie de cette équipe, quelques minutes avant l'arrivée de Jamal Khashoggi. M. Moutreb demande au médecin "s'il est possible de mettre le tronc" du corps de Jamal Khashoggi dans un sac. "Non, trop lourd", lui répond le Dr. Tubaigy. Selon le rapport de l'experte, ce dernier dit espérer que le démembrement de la victime sera facile. "Les membres seront séparés. Ce n'est pas un problème. Le corps est lourd. C'est la première fois que je découpe sur place. Si nous prenons des sacs en plastique et découpons le corps en morceaux, ce sera terminé. Nous emballerons chaque sac. Des sacs en cuir", explique le médecin légiste, qui selon le rapport fait allusion également à un découpage de la peau de la victime. "Mon supérieur direct n'est pas au courant de ce que je fais. Il n'y a personne pour me protéger", confie encore le médecin à son interlocuteur. Par la suite, Maher Moutreb demande si "l'animal sacrificiel" est arrivé. A 13h13 une voix lui répond : "il est arrivé". Le nom de Jamal Khashoggi n'est jamais mentionné dans ces enregistrements écoutés par la rapporteure de l'ONU, précise le rapport.

Selon les renseignements turcs cités dans le rapport, Jamal Khashoggi aurait été assassiné dans les dix minutes qui ont suivi son entrée au consulat.

Une fois à l'intérieur, le journaliste est invité à se rendre dans le bureau du consul général. On demande alors à Jamal Khashoggi, qui vivait en exil, s'il souhaite rentrer en Arabie saoudite, ce à quoi il répond qu'il l'envisage, à l'avenir. "Nous allons devoir vous ramener. Il y a un ordre émis par Interpol. Interpol a demandé à ce que vous soyez renvoyé (en Arabie). Nous sommes là pour vous ramener". Jamal Khashoggi répond alors : "Il n'y a pas de dossier contre moi. J'ai informé certaines personnes à l'extérieur. Elles m'attendent. Un chauffeur m'attend". La victime explique ensuite qu'il s'agit en fait de sa fiancée qui l'attend à l'extérieur. Le rapport précise qu'un responsable saoudien a dit à Jamal Khashoggi : "Abrégeons cela".

A 13h22, Maher Moutreb demande à Jamal Khashoggi si ce dernier à des téléphones. "J'en ai deux", répond le journaliste saoudien. "Quelles marques", demande son interlocuteur. "Des téléphones Apple", répond Jamal Khashoggi. "Envoyez un message à votre fils", ordonne Maher Moutreb. "Quel fils ? Que dois-je dire à mon fils ?" demande alors le journaliste. Un silence s'installe. "Vous allez écrire un message. Faisons une répétition. Montrez-nous", reprend le membre de l'équipe saoudienne. "Que dois-je dire ? A bientôt ? Je ne peux pas parler de kidnapping...", répond Jamal Khashoggi. "Coupez court" (...) "Enlevez votre veste", ordonne Maher Moutreb. "Je n'écrirai rien", rétorque le journaliste saoudien. "Écrivez ce message, M. Jamal. Faites vite. Aidez-nous pour que nous vous aidions parce qu'à la fin, nous vous ramènerons en Arabie saoudite. Si vous ne nous aidez pas, vous savez ce qu'il va arriver à la fin. Faisons en sorte que cette affaire ait une bonne fin". Cet entretien dure 11 minutes.

A 13h33, Jamal Khashoggi dit : "Il y a une serviette ici. Allez-vous me droguer ?" "Nous allons vous anesthésier", répond Maher Moutreb. 



(Pour mémoire : Meurtre de Khashoggi : L'enregistrement est véritablement épouvantable, dit Erdogan)



"Continue à pousser"
Dans son rapport, Mme Callamard indique que "des bruits de lutte" sont audibles dans les enregistrements, tout comme les propos suivants : "S'est-il endormi ?" "Il lève la tête" "Continue à pousser". "Pousse ici. N'enlève pas ta main. Pousse".

“Les enregistrements effectués par des agents des services de renseignement turcs et d’autres pays suggèrent qu’un sédatif a pu être injecté à M. Khashoggi et qu’il a été étouffé à l’aide d’un sac en plastique”, indique le rapport. "Les renseignements turcs ont également noté que les membres de l'équipe saoudienne ont parlé d'une corde,  mais ils n'ont pas réussi à déterminer de façon concluante si une corde a été utilisée pour attacher Jamal Khashoggi, déplacer son corps", ajoute-il.

Le rapport indique que les enregistrements contiennent des bruits de mouvements, "des halètements", et des bruits de sacs plastique. "Les renseignements turcs ont conclu que ces sons interviennent après la mort de Jamal Khashoggi alors que l'équipe saoudienne découpait le corps", indique-t-il, ajoutant que les services turcs ont également identifié le son d'une scie à 13h39.

Aux alentours de 15h, des caméras de surveillance filment un van consulaire et un autre véhicule quittant le garage du consulat saoudien qui arrivent à la résidence du consul général à 15h02. Trois hommes entrent dans la résidence avec ce qui ressemble à des sacs poubelle en plastique et au moins une valise à roulettes. Agnès Callamard indique avoir reçu des informations "contradictoires" sur l'identité de ces trois hommes ; et les renseignements turcs ont été dans l'incapacité de déterminer ce que contenaient les sacs.



(Pour mémoire : Questions autour de l'absence d'un conseiller royal au procès Khashoggi)



Fuite dans trois avions
A 15h53, deux des membres de l'équipe saoudienne quittent le siège du consulat par la porte arrière. Moustapha al-Madani porte les vêtements de Jamal Khashoggi. Saïf al-Qahtani porte un sac en plastique blanc. Les deux hommes prennent un taxi. A 16h13, ils entrent dans la Mosquée bleue où Moustapha al-Madani se change. A 16h29, ils reprennent un taxi qui les dépose devant la station de métro de Levent. Quelque part près de la station de métro, ils jettent le sac plastique blanc dans une poubelle. A 18h09, ils retournent à l'hôtel Mövenpick, situé à moins de 500 mètres du consulat saoudien.

Les 15 membres de l'équipe saoudienne quittent la Turquie dans trois avions distincts. Maher Mutreb et cinq autres personnes quittent Istanbul à 18h30 à bord d'un avion privé qui atterrit au Caire avant de s'envoler pour Riyad le lendemain soir. Salah Tubaigy et six autres personnes quittent Istanbul peu avant 23h à bord d'un autre avion privé qui atterrit à Dubaï avant de s'envoler pour Riyad le lendemain soir. Moustapha al-Madani et Saïf al-Qahtani quittent, eux, Istanbul pour Riyad à bord d'un vol commercial vers 1h30 du matin.

Après avoir dans un premier temps nié l'assassinat, Riyad avait avancé plusieurs versions contradictoires et soutient désormais que Khashoggi a été tué lors d'une opération non autorisée par le pouvoir. Mais, selon des informations de presse, la CIA considère que l'assassinat a probablement été commandité par le prince héritier, dirigeant de fait du royaume saoudien.

Riyad, par la voix du numéro deux de la diplomatie saoudienne, a affirmé mercredi que le rapport de Mme Callamard est "sans fondement". La Turquie, elle, a immédiatement "appuyé avec force" ses recommandations. Dans la procédure lancée devant la justice saoudienne, l'accusation a innocenté le prince héritier et inculpé 11 personnes, réclamant la peine de mort contre cinq d'entre elles.


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commentaires (4)

LES PLUS FORTS ET QUI POSSÈDENT LE POUVOIR ONT UNE JUSTICE VARIABLE. ILS L'APPLIQUENT À LEUR GUISE ET SUIVANT LEURS INTERÊTS. LA VRAIE JUSTICE S'APPLIQUE SEULEMENT SUR LES FAIBLES ET DE PLUS EN PLUS SUR DES INNOCENTS. C'EST LE MONDE OÙ ON VIT.

Gebran Eid

18 h 17, le 21 juin 2019

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Commentaires (4)

  • LES PLUS FORTS ET QUI POSSÈDENT LE POUVOIR ONT UNE JUSTICE VARIABLE. ILS L'APPLIQUENT À LEUR GUISE ET SUIVANT LEURS INTERÊTS. LA VRAIE JUSTICE S'APPLIQUE SEULEMENT SUR LES FAIBLES ET DE PLUS EN PLUS SUR DES INNOCENTS. C'EST LE MONDE OÙ ON VIT.

    Gebran Eid

    18 h 17, le 21 juin 2019

  • Vraiment affreux . Mais la Justice internationale existe -elle ?

    Antoine Sabbagha

    17 h 49, le 21 juin 2019

  • Ils peuvent nager dans le frick, vivre dans des palais somptueux, se prétendre les gardiens des lieux saints musulamans et de détenir la vérité religieuse. Avoir une police qui surveille les bonnes moeurs de la population féminine et masculine. Ils gardent une mentalité obscurantiste et sauvage d'un autre àge, sans pitié pour leurs opposants ! Est-ce le Coran qui enseigne de tuer et couper en morceaux un opposant ? Irène Saïd

    Irene Said

    16 h 04, le 21 juin 2019

  • Que faut -Il encore comme Preuves! S’ils sont innocents pourquoi ne permettent-ils pas une enquête internationale ?? Pourquoi ne permettent-ils pas à des enquêteurs internationaux de parler aux exécutants?? Ou en est la soi-disant enquête saoudienne?? Ou est le corps de la victime ?? Heureusement , aussi inavouables soient-ils , que les services de renseignements turcs (qui ont été obligés de se démasquer!) et américains étaient là!

    LeRougeEtLeNoir

    13 h 59, le 21 juin 2019

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