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Liban

Une Marianne libanaise

La carte du tendre
30/03/2019

Voici un tirage albuminé de belle facture. Réalisé à partir de blanc d’œuf selon un usage courant dans le dernier quart du XIXe siècle, il se caractérise par son rendu sépia qui lui donne un charme singulier, celui que l’on retrouve sur les clichés de Bonfils par exemple. Au verso, un contemporain a noté de son écriture tout en circonvolutions, car à l’époque on prenait le temps de former les lettres : « intérieur d’une usine à soie au Liban ». Le papier, d’une finesse précisément soyeuse, est si fragile que l’on se demande par quel prodige il a pu parvenir jusqu’à nous dans ce parfait état.

Par la magie de la photographie, nous entrons dans l’intimité d’une magnanerie perdue dans le Mont-Liban de 1880. Le bâtiment semble imposant, l’on distingue des colonnes de pierre et un plafond haut, la profondeur se perd dans les vapeurs de l’arrière-plan, des ouvrières sont alignées devant une espèce de comptoir que parcourt une multitude de tuyaux dans un agencement complexe, des robinets alimentent des étuves brûlantes dans lesquelles marinent des cocons de bombyx. Il appartient à ces ouvrières de brasser doucement jusqu’à ce que des fils d’une finesse que seules les plus jeunes d’entre elles seront capables de distinguer se détachent.

À l’aide du grès, cette substance gluante qui imprègne le cocon, elles vont retordre ces fils pour former un matériau exploitable, la soie grège, qu’elles vont ensuite patiemment dévider. Il y a dans chaque cocon un kilomètre de fil, on imagine la patience qu’il faut pour démêler tout cela, on imagine aussi la minutie, la grâce dans la manipulation, on comprend qu’il faille des femmes, jeunes obligatoirement, avec des doigts fins qui n’ont pas encore sarclé ni labouré, avec une vue parfaite que n’ont pas altérée les ans et les épreuves ; ce n’est pas une industrie, c’est un art d’une méticulosité biscornue, et cet art va changer le cours de notre histoire.

En 1880, le socialisme n’est pas parvenu au Mont-Liban autonome, frêle radeau flottant dans l’océan ottoman. Ce que l’on ne voit pas dans cette photo, c’est l’atmosphère embuée, les bouffées méphitiques, les émanations que cela provoque, les bacilles de Koch que cela transporte; d’Europe à l’Extrême-Orient, les femmes debout jusqu’à pas d’heure face aux étuves tombent comme des mouches, victimes de tuberculose quand l’hygiène déplorable ne les tue pas à petit feu, les accidents où elles perdent des doigts ou sont défigurées sont fréquents, elles sont interchangeables, sous-payées, trop jeunes souvent, trop jeunes mais déjà usées par la fatigue car il faut produire, il y a des commandes à satisfaire, des quotas à respecter. Et puis tout à coup, il y a celle-ci au milieu qui semble sortie du dernier numéro de Vogue et qui pose délibérément, presque effrontément ; alors que les autres semblent tourner le dos par timidité ou parce qu’il y a trop à faire, elle s’est immobilisée, arrêtant le travail dans une grève impromptue pour fixer la caméra avec cette assurance que confère la beauté, elle suspend la course du temps comme pour nous demander de ne jamais perdre l’espoir en dépit du noir qui tisse notre quotidien et dans lequel nous semblons nous complaire.

On ne se doute pas à quel point l’industrie de la soie, en plein essor au moment de cette photo, est à l’origine d’un bouleversement socioéconomique au Liban : voilà tout à coup de jeunes paysannes qui quittent leurs foyers pour s’en aller travailler avec leurs sœurs, cousines, amies, dans une joyeuse camaraderie malgré les rigueurs du métier.

À la faveur de la multiplication des « kirkhana » qui exportent vers la France à travers Beyrouth et Marseille, éclosent les agences de transport maritime qui vont faire du port d’une minuscule ville de province à peine répertoriée le plus important de la région. Beyrouth, où cette industrie en quête de financement va faire éclore les comptoirs financiers, ancêtres des banques. D’où va rayonner le commerce avec le monde, nourrissant de notre émigration les pays les plus lointains. Beyrouth que les jésuites originaires de Lyon, capitale de la soie, consacreront à travers la fondation de leur collège et de l’Université Saint-Joseph comme foyer de renaissance. La soie sera le cheval de Troie par lequel la langue française va s’emparer d’une importante partie de la jeunesse libanaise.

Dans une certaine mesure, je dois à cette ouvrière anonyme les mots de cet article : au-delà de sa personnalité que l’on devine affirmée, au-delà de son parcours jalonné de massacres en amont et de famines et d’autres massacres en aval, un peuple a accédé à l’esprit des lumières au moment le plus sombre de son histoire.

Du fond de sa magnanerie, notre jeune ouvrière esquisse un sourire de Marianne : ce n’est pas de la soie qu’elle file, c’est le destin d’une nation.

Remerciements spéciaux à Marine Bougaran sans qui ce tirage n’aurait peut-être pas retrouvé le chemin du retour. Pour ceux que le sujet passionne, une visite au Musée de la Soie de Bsous est un must.


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Wlek Sanferlou

Merci pour cette étincelle qui éclaire des régions de ma mémoire qui somnolaient! Les vestiges, jadis encore en bon état, de ces khanas au mont Liban devant lesquelles mes yeux de gamin s'émerveillaient.
Merci!

Honneur et Patrie

Kirkhana, Kazkhana, Astakhana, Jabakhana... des mots qui sont encore vivants dans mes souvenirs des années 1930. A Sarba (Jounieh) existe encore la ruine d'une fabrique de cigarettes manuellement. Elle se trouve face à l'hôpital Notre-Dame du Liban. Elle appartenait à l'époque à la famille Khadra. On l'appelle toujours "el-Kirkhané". Ma mère y avait travaillé à rouler des cigarettes, elle avait 9 ans en 1912.

Tabet Karim

Très beau texte qui relate parfaitement l'essor d'une industrie qui marqua l'histoire du Mont Liban et que j'ai décrit dans mon roman historique "Les mûriers de la tourmente".

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TRES EMOUVANT

Aractingi Farid

Quel style, quelle inspiration, quel souffle, quelle perspective, quelle vision. Bravo cher Georges, c'était passionnant à lire et relire.

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