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Liban

Le lundi au soleil

La carte du tendre
16/03/2019

« Déjeuner avec mes parents à Mreijate, 21 octobre 1946 », a écrit l’inconnu au dos de ce tirage. Banal souvenir de pique-nique familial ? Peut-être, mais à cette époque-là, les familles ne concevaient pas de passer un dimanche sans se réunir au sens large, et une réunion de famille allait chercher dans la vingtaine de personnes au bas mot, les loisirs solitaires et la dénatalité n’avaient pas encore désintégré la tribu. La réunion du dimanche dans les restaurants de montagne, c’était aussi un moment de prédilection pour les amateurs photographes : sur leurs clichés, les têtes hilares et les corps sur leur trente-et-un sont penchés au-dessus de tables où foisonne un joyeux foutoir, le reste d’un repas interminable, patchwork de mezzés parfois inentamés constellés de verres d’arack largement entamés, eux.

Mais le 21 octobre 1946 n’était pas un dimanche, c’était un lundi. Le jour le plus déprimant de la semaine, celui où l’on reprend le chemin de l’école ou du travail, le fils et ses parents ont choisi de pique-niquer à Mreijate, un peu plus loin que Dahr el-Baïdar, sur le sommet du Liban, avant de poursuivre la route pour faire une visite, et comme toute personne libre un lundi, ils sont seuls tous les trois, en pleine préparation du repas. Le cliché est extrêmement mauvais, c’est flou au mieux, surexposé ou mal tiré au pire, bref on n’y voit pas grand-chose, mais on devine l’étroite connivence entre les personnages, la femme, son mari et leur rejeton qui prend la photo et l’annote au dos comme si le moment était tellement unique qu’il méritait d’être documenté.

Ils sont affairés, la mère dépose les victuailles ; on croit distinguer pêle-mêle une bouteille d’huile, une autre d’arack ou d’eau, un peu plus loin on dirait du pain, le marqouq de nos villages, ou bien n’est-ce qu’un sac en papier d’épicier sur lequel on a posé quelque chose comme une pomme, on n’y mettrait pas sa main au feu… Vite, une photo avant le déjeuner, a dû penser le photographe, en se disant que ses parents en général si sérieux qui se laissent aller à s’asseoir sur l’herbe, surtout papa, ça vaut la peine de fixer ça, c’est inoubliable, n’ayons pas peur des mots.

Maman, elle, a bien vieilli, les années sont passées si vite, ses traits marqués par les ans et les soucis se sont appesantis, les kilos accumulés ; un reste de coquetterie lui fait porter un serre-tête pour cacher ses cheveux blancs, elle est toute vêtue de ce noir qui permet de ne pas avoir à se choisir une tenue tous les jours et puis va savoir si elle en a une, de tenue de sortie, on imagine qu’elle a passé sa vie avec ces mêmes habits informes à exécuter les tâches les plus pénibles et les plus répétitives, il n’y avait pas de machines comme aujourd’hui, il n’y avait que les travaux domestiques dans une interminable succession des heures et des jours. Jusqu’à ce fameux lundi : ce jour-là, de sortie avec papa, quel enchantement, la voilà prenant l’air, sérieuse et toute à son affaire et animée d’un enthousiasme intérieur qui motive des gestes fermes ; il fait bon, mes hommes ont faim, je dois continuer à m’occuper d’eux et je le ferai jusqu’à mon dernier souffle même quand je me retrouverai seule avec ce souvenir d’escapade.

Papa, lui, ne conçoit pas de se déplacer sans son costume-cravate et même son tarbouche, une relique ottomane alors que souffle déjà la modernité d’après le mandat français. A cette époque-là, ils sont de moins en moins nombreux à le porter, ce tarbouche, mais avouons qu’il en jette avec, le papa, ça le grandit d’une tête, ça lui donne des airs princiers, le contraste est d’autant plus touchant qu’il est assis lui aussi à même le sol et semble piquer de la viande sur une brochette : mais oui, il aide sa femme, tout mâle oriental qu’il est, on devine une moustache blanchie mais fière, il y a du Gabin là-dessous, un vieux lion qui impressionnera son fils jusqu’à son lit de mort et longtemps après, un vieux lion qui redevient un enfant dans l’intimité de ce moment entre soi.

Le Liban est un bonheur pour les pique-niqueurs ; sa nature est un appel à excursion ; à l’époque, on arrivait en train à Mreijate et on n’avait pas besoin de trop s’éloigner pour se choisir un endroit où déjeuner dans la nature. Comment dès lors concevoir que ce pays-jardin ait été saccagé à ce point ? A défaut de pleurer sur ce qui n’est plus, tentons de sauver ce qui reste, sans oublier de tout nettoyer avant de partir.



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Chucri Abboud

Bien sûr pour nos souvenirs les jardins comptent beaucoup plus que les immeubles des villes , où hélas , comme chez nous , on rase les jardins sans pitié :


"Il y a des jardins qui n’ont plus de pays
Et qui sont seuls avec l’eau
Des colombes les traversent bleues et sans nid

Mais la lune est un cristal de bonheur
Et l’enfant se souvient d’un grand désordre clair "

Georges Shcéhadé .


Il existe aussi une belle chanson en italien sur ce même thème aussi , chantée par Adriano Celentano en 1966 , et reprise par Françoise Hardy : "Il ragazzo della via Gluck" , à chercher sur google .

Stes David

Le rôle dominant sur la photo c'est la femme, pourtant, il me semble. L'homme a l'air de servilité. Souvent quand on parle de la 'position de la femme au moyen-orient' on oublie que le rôle de la femme est très forte, comme la photo montre: l'homme avec le tarbouche est assis pour suivre les instructions de la femme, son visage n'est pas très bien reconnaissable pendant que la femme est bien visible, forte et en contrôle.

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