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Liban

Un tramway beyrouthin nommé nostalgie

La carte du tendre
05/01/2019

Un tramway en croise un autre et cela vous prend au cœur, ce pincement de nostalgie et de regrets comme chaque fois que l’on tombe sur une photo de « ces années-là ». Comme de vieilles gens qui n’ont pas vu passer leur jeunesse, nous apercevons dans le rétroviseur ce que nous avons perdu et c’est consternant. Qu’il suffise de regarder alentour dans cette photo de la place des Martyrs des années 1950 : ce qui frappe surtout, c’est la foule. À l’époque, pourtant, les Beyrouthins étaient bien moins nombreux, quelque chose comme trois cent mille âmes, une broutille ; oh bien sûr il faudrait ajouter les réfugiés dont on préférait ignorer l’existence mais aussi les naufragés de l’exode rural à la recherche de travail. Quand bien même : un tel peuple au cœur de Beyrouth, ça vous a quelque chose d’irréel ; la plupart d’entre nous n’ont jamais connu ça, et en 2019 il n’y a que trois péquenauds pour y circuler les jours de fête.

De toute évidence, ce photographe amateur apprécie les tramways, puisque son cliché fait partie d’une série qui leur est consacrée. Pour les saisir sur le vif, il s’est posté sur un balcon pas trop élevé qui offre une belle vue sur la place, ce qui lui permet de faire une composition presque symétrique, quoique légèrement tournée à gauche, c’est-à-dire vers l’ouest. Là, sous les arcades finement élancées, c’est l’entrée du Souk as-Sayaghine, le souk des orfèvres-bijoutiers. En face, plein nord, on aperçoit à travers les palmiers l’immeuble du cinéma Rivoli qui cache obstinément la mer. Il n’y a plus de Pleureuses, le monument n’ayant jamais fait l’unanimité : on a fini par l’escamoter. Il n’y a pas encore les martyrs de Marino Mazzacurati qui, sublimés par leurs blessures de guerre, ornent la place de nos jours. Mais il y a la vie.

La foule est presque compacte, essentiellement masculine, quelques enfants se balancent sur les chaînes métalliques bordant le trottoir, des femmes passent, certaines avec un fichu sur les cheveux – tiens en voilà une qui porte un plateau sur la tête comme au village. Ca grouille encore plus de monde sur le trottoir côté ouest, et, noyé dans le peuple, circule un nombre indéterminé mais pas encore indécent d’autos, des taxis pour la plupart, car nous sommes ici sur la gare routière de tout le Liban. On ne voit en revanche pas de bus, réservés aux voyages plus longs. Pour les déplacements en ville, il y a les tramways.

Celui face à nous qui se dirige vers la place Assour, future Riyad el-Solh, roule à fenêtres ouvertes pour aérer l’intérieur, ce qui nous offre une vue en coupe de toute beauté. L’on peut ainsi identifier le wattman à l’avant, dont le poste de pilotage est pratiquement envahi de passagers : on est bien en Orient. Derrière, les voyageurs se tiennent debout. Sur les banquettes, il y a des femmes de différentes origines sociales ; on ne sait ce qu’on doit regretter le plus de cette époque-là : le savoir-vivre ou la mixité ?

C’est en 1908, alors que Beyrouth était encore un wilayet ottoman, qu’une compagnie privée prit la concession du tramway et de l’éclairage électrique des rues, puisque l’extension des deux réseaux allait de pair. Cette compagnie fut donc combattue à la fois par le concessionnaire du gaz urbain, pour l’éclairage, et par les cochers et propriétaires de fiacres pour le tramway. Ces derniers, durement concurrencés par cet étrange véhicule sans chevaux, le surnommèrent « douleb ach-chaytan » (la roue du diable). Certains se scandalisèrent de son intrusion dangereuse dans les ruelles étroites. D’autres répandirent des rumeurs malveillantes à son encontre. Et pourtant : jusqu’à son démantèlement en 1968, il va transporter des millions de voyageurs, qui pour aller au travail, qui pour rejoindre le centre commercial et les souks, qui pour prendre l’air à Ras-Beyrouth, au prix modique de cinq à dix piastres.

Le tramway a vite fait de devenir un facteur de développement indispensable, faisant avancer le pavage et l’élargissement des rues à marche forcée, rapprochant des quartiers éloignés de la capitale, si bien qu’il a fini par écrire l’histoire à ses propres dépens. En 1922 puis en 1931, deux boycotts massifs motivés par les tarifs jugés trop élevés vont porter atteinte à sa domination. Ces mouvements populaires d’une efficacité redoutable vont donner naissance à un moyen de substitution toujours en vigueur : le taxi-service.

Mais le pire ennemi du tram est déjà présent dans cette photo et va se multiplier comme un virus. Les automobiles, exacerbant l’individualisme des Libanais, ne pourront bientôt plus s’accommoder de cet équipage encombrant roulant sans aucune souplesse et accusé de provoquer les pires embouteillages. En 1964, il est décidé qu’un réseau d’autobus remplacera les tramways. Peine perdue : les cartes postales des années 1970 montrent des bouchons monstrueux sur toute la place des Martyrs et dans les rues adjacentes alors que les trams ont déjà disparu.

Qu’avons-nous gagné depuis ce temps-là ? Que n’avons-nous perdu plutôt, et jusqu’à nos sous-vêtements Valisère dont une publicité orne le tram à l’arrière-plan, clin d’œil moqueur d’un moyen de locomotion propre et efficace qui revient à la mode partout, sauf chez nous.



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Stes David

Cette photo donne envie pour aller prendre un café au Souk as-Sayaghine, le souk des orfèvres-bijoutiers ... puis prendre le tramway à fenêtres ouvertes et parcourir Beyrouth et sentir l'odeur du "yasmine" (les fleurs). Beyrouth c'est bien une belle ville (comme aussi Tripoli) et le yasmine il reste encore (un peu) ... Une remarque pessimiste: les tramways de nos jours sont probablement fermés avec air-conditioning; malheureusement plus de fenêtres ouvertes car certains trouvent que c'est trop chaud et qu'il faut absolument "airco". Ce n'est pas du progrès ... mais ca s'appelle "progrès".

Talaat Dominique

dans la région parisienne, il y avait plus de tramways, maintenant il y a si je me rappelle 11 lignes

Tina Chamoun

Ou désir de le voir remis sur les rails..

Eleni Caridopoulou

Et bien ce tramway je le prenais pour aller au lycée Américain jusqu'à la place Riad El Solh en 1950

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