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Liban

Occupe-toi de Zouzou !

La carte du tendre
02/02/2019

C’est l’hiver à Beyrouth mais il fait beau, comme souvent en hiver à Beyrouth. Le marchand des quatre-saisons pousse son tombereau rempli de fruits à ras-bord : on croit distinguer, à côté de bananes phalloïdes, des oranges, des poires et peut être des pommes, enfin des fruits féminins, ronds et généreux ; le contraste annonce déjà la suite.

Arrivé devant une affiche outrancière qui couvre pratiquement toute la façade du cinéma Rivoli, place des Martyrs, son regard croise celui de Souad Hosni. Le contact est établi, le face à face est un coup de poing, il s’échange entre ces deux mondes, celui du marchand en chair et en os qui survit avec quelques piastres par jour et celui d’une des vedettes les plus en vue du monde arabe, gigantesquement peinte sur carton et c’est là tout le charme de l’époque, il s’échange disions-nous des paroles muettes, on n’ose imaginer ce qu’ils se signifient mais leurs regards sont lourds de sens et c’est à ce moment que le photographe appuie sur le déclic.

Voici donc d’un côté un courageux misérable fourbu, décati, buriné, desséché par les rigueurs de la rue, de l’autre une beauté plantureuse, libre, découverte et Dieu me pardonne sensuelle en diable comme seules savent l’être de nos jours certaines chanteuses libanaises : même mimiques ingénues, même voix enfantine, mêmes formes dont elles savent user sans modération.

La scène se passe en 1973, l’année de la débâcle égyptienne d’octobre, deux ans avant la débâcle libanaise d’avril. Le Rivoli brille de ses derniers feux, qui n’ont plus rien à voir avec ceux de sa jeunesse. Pourtant, hier encore, les plus grands longs-métrages hollywoodiens y attiraient l’élite cosmopolite de Beyrouth. Dessiné par Said Hjeil, construit par Charles Nehmé et Alfred Matta, puis inauguré en 1950, il poussa dans la tombe son vis-à-vis, le regretté Petit Sérail. La destruction de ce dernier la même année permit de dégager la façade du cinéma, agrandissant une place devenue trop étroite pour la foule et le trafic. L’immeuble appartenant aux Makassed allait désormais figurer sur la quasi intégralité des cartes postales de l’endroit, au point qu’il finit par représenter le cœur de la capitale à lui tout seul.

Le phénomène ne cessera de se reproduire jusqu’à nos jours : une jeunesse fortunée découvre un lieu, les restaurants, cinémas, dancings, cafés fleurissent, c’est la mode, tout le monde veut être de la fête. Il en est ainsi de la place des Martyrs, le lieu incontournable du Beirut-by-night des années trente, quarante et cinquante. Et puis le lieu devient trop populaire, les lanceurs de mode se déplacent ailleurs : la place perd ses clients d’origine au profit d’autres quartiers, ses cinémas sont contraints de faire dans le bon marché. Les photos en témoignent : les années 1960 tardives et jusqu’à la guerre montrent les affiches clinquantes de films égyptiens cernées d’énormes lettrages arabes, cet alphabet se prête si bien aux circonvolutions de toutes tailles, avec des actrices de plus en plus dénudées, certains cinémas désespérés se recycleront même dans l’érotique voire le porno, la descente aux enfers se terminera avec Les Divorcées (“Al Moutallakaat»), ultime navet « sexy » à l’affiche de ce même Rivoli en avril 1975 : tout est dit.

« Occupe-toi de Zouzou ! », clame donc en sous-titre français l’affiche de ce film, un des plus célèbres de Souad Hosni. En version originale, cela correspond à « Khalli balak min Zouzou », attention à Zouzou, ce qui résume bien mieux le synopsis, car Zouzou est belle, libre, conquérante, dominatrice, provocante, bref dangereuse. Dans le casting, il y a aussi une rescapée des années glorieuses de l’avenue des Français, Tahia Cariocca, qui se produisait au Kit-Kat vingt-cinq ans plus tôt, elle a pris un kilo par an, cela gomme les rides, mais elle a gardé l’essentiel : souplesse, déhanchement et castagnettes.

L’histoire est d’une simplicité égyptienne : Souad Hosni est Zouzou, une jeune étudiante universitaire contrainte, pour survivre, de danser la nuit avec sa mère lors de mariages et en proie aux tensions qui animent la société de son pays, entre conservatisme et liberté, entre nécessité d’entreprendre des études et besoin de les financer, entre qu’en-dira-t-on, car elle a un fiancé qui découvre le pot aux roses, et a le courage d’assumer son style de vie et son indépendance.

On ne reconnaît pas grand-chose dans le film, la filmographie égyptienne est aujourd’hui différente et la qualité y a trouvé son compte. Fini le kitsch dans les comédies musicales, les longs cheveux noirs ondulés comme des tentacules, les gorges laiteuses et opulentes, les nombrils insolents, les jambes ogivales, l’impertinence, les zooms coquins, tout cela est passé de mode. On ne reconnaît pas non plus la place des Martyrs, le Rivoli, qui ne voulait pas tomber, ayant été abattu à très grands renforts de dynamite après la guerre. Restent les déchirements que vivent les femmes de ce monde arabe qui se cherche plus que jamais.

Souad Hosni est partie en 2001, le marchand de fruits sans doute bien avant, mais il nous reste cette rencontre et son esthétisme d’une absurde mais poignante vulgarité.


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michel honein

Merci Mr Boustany de nous faire revivre les années glorieuses de la Place des Martyrs.Très bel article et surtout quel style!

otayek rene

Très joli "billet", Monsieur Boustany, qui nous fait revivre avec nostalgie une époque révolue. Dommage néanmoins que votre conclusion sur la "vulgarité" supposée de l'affiche gâche tout en démontant précisément tout ce qui précède...

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